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Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 juillet 2017. dans La une, Voyages

Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Vivere Venezia, probablement le plus beau recueil d’images qui ait été conçu au sujet de la Sérénissime, œuvre du génial photographe Fulvio Roiter ; mais aussi un condensé de sa philosophie et de ses contradictions : vivre !

La sérénité légendaire du lieu ne saurait être d’ailleurs que façade ; Venise a, en effet, de tout temps, été menacée : par l’eau (l’aqua alta) qui l’inonde périodiquement ; par les Turcs, défaits à la bataille de Lépante ; par les Autrichiens qui l’ont occupée longtemps et qui ont failli la réinvestir après le désastre de Caporetto, en 1917. Et maintenant par les touristes ! Sur le ponte della paglia, parallèle au ponte dei sospiri, le flot ininterrompu des visiteurs empêche de voir la célèbre passerelle qui reliait le tribunal à la prison. De là son nom : nostalgie d’un dernier regard porté sur la mer. Désormais, les soupirs, ce sont ceux des foules qui se pressent et se compressent pour apercevoir le célèbre monument entre deux épaules.

La vie contre la mort, la mort contre la vie ; telle semble être l’éternelle scansion vénitienne.

D’un côté la vie. Venise la joyeuse : fêtes, carnavals, défoulement, liberté (cf. le quasi maçonnique « viva la libertà ! » de Don Giovanni), les gondoliers chantent, Hemingway sirote un Bellini (cocktail de jus de pêche et de champagne) au Harry’s bar (du nom de Harry Cipriani qui inventa aussi le Carpaccio, fatigué qu’il était de voir le Gi’s dévorer de vulgaires steaks tartares), les amoureux s’embrassent (ou se disputent, tels Georges Sand et Alfred de Musset dans le célèbre hôtel Danieli)…

De l’autre, la mort, der Tod in Venedig. Les gondoles – encore elles – partout la rappellent : c’étaient, en réalité, des corbillards servant à transporter les victimes de la grande peste, au XVIIème. D’où leur couleur : le noir. Joseph Losey a probablement exagéré cet aspect des choses en habillant le héros de son film, Ruggiero Raimondi, des tonalités du deuil : ou le blanc ou le noir. Mais il n’est qu’à se promener dans le cimetière de San Michele (une île dans la lagune) un soir d’automne pour ressentir presque physiquement le couperet glacial de la grande faucheuse… A Venise, toutefois, la mort n’a jamais le dernier mot ; toujours la vie renaît. Son fameux théâtre, ne s’appelle-t-il pas La Fenice, le phénix ?

L’automne, saison idéale pour se rendre dans la cité lacustre, les paillettes de la Mostra n’étant plus et celles du carnaval n’étant pas encore. Il y fait froid (le climat vénitien, ne l’oublions pas, est continental et non méditerranéen) et un brouillard fantomatique revêt alors les palais gothiques, leur conférant ainsi un caractère irréel, presque spectral.

Malheureusement – ou heureusement – moi, j’y vais cet été, début juillet. Occasion de voir la lumière frapper et irradier, à travers les petites fenêtres de sa coupole, les mosaïques d’or de San Marco. Cette splendeur byzantine avait d’ailleurs stupéfait Gustav von Aschenbach, le personnage principal du roman de Thomas Mann. Observant les fidèles se pressant dans une petite église dorée, il s’était écrié intérieurement : « Sie gehen ein in die Wohnung Gottes, das ewige Licht leuchte ihnen » : Ils entrent dans la demeure de Dieu, la lumière éternelle les illuminait.

Alors, en guise de salut et de bénédiction, je me permets de vous adresser les vœux de paix que le lion, emblème de la ville, offre à son saint patron, et qui s’inscrivent sur le livre que, de sa patte, il tient ouvert : « pax tibi marce, evangelista meus », que la paix soit avec toi, marc, mon évangéliste.

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 juillet 2017. dans France, La une, Politique

De quoi Mélenchon est-il le nom ?

Ah le « méluche » ! On l’affublé de tellement de noms (d’oiseaux !) : pitre, fasciste d’extrême gauche, lider maximo, tribun de la plèbe, léniniste, « staluche » (ça, c’est moi !)… Difficile de définir – sérieusement – cet authentique intellectuel, espèce rare dans notre classe politique. Quelles idées se cachent-elles derrière le personnage qu’il s’est créé ?

Bernard Ravenel, auteur d’une histoire du PSU, compare les Insoumis à ce mouvement, que Mélenchon pourtant quitta, en claquant la porte (plus précisément de l’UNEF que ce parti tentait de noyauter), pour rejoindre la – plus trotskiste à son goût – OCI (Organisation Communiste Internationaliste). Ce que les Insoumis et le PSU ont en commun ? « Lier le nouveau et l’ancien, refonder, en devenant le lien entre la social-démocratie et la pureté léniniste », en un mot, reprendre le flambeau de la lutte culturelle contre le capitalisme.

Mais le tout nouveau parti se voit confronté à deux thématiques épineuses : l’une venue de l’extrême droite et issue de la fameuse poussée « dextriste », initiée par Patrick Buisson : le thème de l’identité ; l’autre venue, elle, des verts et tout aussi dérangeante pour le marxiste que Mélenchon n’a cessé d’être : l’anti-productivisme, le retour à une consommation à la fois locale et frugale.

Le jacobinisme comme identité nationale

« Je suis d’accord pour qu’on discute de l’identité, déclare-t-il, sur son site internet, jlm2017.fr ; je crois à l’identité républicaine de la France ». Oui, mais la France, au juste, c’est quoi ? Et Méluche de rire du « roman national » : les Gaulois, Clovis, les rois, bref, le répertoire classique à la Michelet. Pour lui, la « France », celle qu’il aime, la France jacobine, commence à la révolution : « dans l’histoire de France, ce qui fait sens, c’est la rupture, pas la continuité ; la grande révolution de 89, voilà ce qui fait notre identité ».

Un incident récent vient d’ailleurs d’illustrer ce credo. Danièle Obono, élue Insoumise, était invitée à l’émission Les Grandes Gueules de la radio RMC. On l’interrogea sur son soutien, en 2012, à la chanson du groupe ZEP, Nique la France. Un peu désordre pour une députée, qui justement représente ladite France. Devant ses atermoiements, un intervenant, un peu énervé, lui demande tout de go : « diriez-vous vive la France ? ». Refus de répondre. Pourtant, l’attitude de la députée était d’une logique en totale adéquation avec la pensée du maître : La France, c’est – au fond, ce n’est que – la République. Confirmation en a été donnée par Éric Coquerel, autre député Insoumis, au micro, cette fois, de RTL : Jean-Michel Aphatie le soumet au même test : « crieriez-vous vive la France ? » Réplique en pirouette : « crieriez-vous vive la République une et indivisible ? ». La République, pour les Insoumis, plus encore qu’une patrie, s’érige en identité…

L’écosocialisme comme projet de société

Le mot d’ordre, tel qu’énoncé par le sociologue Razmig Keucheyan, aux universités d’été de la France Insoumise, se résume à « abattre la frontière entre la question sociale et la question environnementale ». Capitalisme et pollution se confondent : le premier prospère sur l’exploitation forcenée et l’empoisonnement de la nature. Il convient, par conséquent, de combattre le productivisme – le toujours plus ! – et ce qui l’encourage et le nourrit : le consumérisme (vieux slogan soixante-huitard : « à bas la société de consommation ! »).

Revue de presse européenne pour les législatives

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 juin 2017. dans France, La une, Politique

Revue de presse européenne pour les législatives

A la différence des présidentielles – et à l’image de l’assoupissement hexagonal qui s’est traduit par un record absolu d’abstention – les législatives françaises ont beaucoup moins intéressé nos voisins. Les préoccupations nationales (deuil de Kohl en Allemagne, nouvel attentat à la voiture bélier, le soir même du 18 juin, à Londres) ont pris le dessus. La France ne fait plus – ou très peu – la une des journaux.

 

Trois groupes de réactions :

 

Ceux qui s’en fichent

Essentiellement les Britanniques :

Le populaire Daily Mirror n’en dit pas un mot : indifférence complète.

Le très conservateur et très respectable Daily Telegraph mentionne la nouvelle sous forme de brève, pas plus.

Même laconisme aux Pays-Bas et dans la – pourtant très proche – Belgique :

De Telegraaf, en Hollande, glisse sur la nouvelle (« majorité pour le parti de Macron », point à la ligne).

Het Laatste Nieuws, principal quotidien flamand, se penche plutôt sur le gouvernement Philippe (parce que c’est un homonyme du roi ?) : « six ministres élus du gouvernement Philippe ».

Et jusqu’au très francophone et très francophile Le Soir, qui étudie avant tout la déconfiture du Parti Socialiste (préfiguration de celle du PS local de Wallonie ?).

Les admiratifs

The Guardian tout d’abord, journal de centre gauche, qui fait exception Outre-Manche : « Macron continue de marcher ; alors que son parti gagne une large majorité, il détient toutes les cartes ».

Les Italiens ensuite, malgré quelques bémols.

La Stampa : « Macron triomphe en France ; il a la majorité absolue ; mais les Français lui ont infligé une correction et laissé en vie les autres partis ».

Analyse identique à La Reppublica : « Macron conquiert la majorité absolue. Le FN déçoit, en dépit du fait que Marine Le Pen entre pour la première fois à l’Assemblée Nationale ».

Helmut ist noch da !

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 juin 2017. dans Monde, La une, Politique

Helmut ist noch da !

Helmut est encore là. Reprise de la fameuse phrase-slogan de 1989, à la chute du mur : « Deutschland ist wieder da ! », l’Allemagne est à nouveau là !

En 1989, je partageais les craintes de Mitterrand. Quoi ? Moi, l’hyper germanophile, j’étais devenu germanophobe ? J’avais peur (au sens étymologique de « phobos ») des Allemands, seul et unique peuple pour lequel le cosmopolite apatride que je suis ressente des sentiments pseudo-patriotiques ?

Je craignais, en effet, que la frontière Oder-Neisse fut violée. La frontière Oder-Neisse, fruit du marchandage honteux qui officialisa la purification ethnique de la Silésie, de la Poméranie et de la Prusse orientale, au profit des Polonais ; en échange de la captation de la moitié orientale de la Pologne d’avant-guerre au profit de l’URSS… un marchandage qui marqua, à jamais, les accords de Postdam du sceau de l’infamie.

Oui, pourquoi avais-je peur ? Imaginaire fantasmatique de je ne sais quel gêne expansionniste du pays de Goethe (cf. la célèbre ironie de Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux ») ? Non, c’était plutôt mon antinationalisme : pourquoi pas deux états également démocratiques ? Pourquoi – forcément – un état unique ? Parce ce qu’ils sont peuplés de germanophones ? Alors, il faudrait y adjoindre une bonne partie de la Suisse, l’Autriche, l’Alsace-Moselle et même – Why not ? – ce Südtyrol (Trento Alto Adagio) qu’Hitler lui-même avait renoncé à annexer…

C’était, de ma part, méconnaître une donnée fondamentale de la sociologie historique allemande. Vu d’Outre-Rhin, l’état repose sur le peuple historiquement – et non contractuellement – constitué, « ein staatstragendes Volk », un peuple « porteur » d’état ; en un mot quelque chose existant de toute éternité, « Hülle des Ewigen », comme dit Fichte : une enveloppe de l’éternité. Ce pacte, ce contractualisme de la philosophie politique française – de Rousseau à Renan (cf. le plébiscite de tous les jours) – demeure ici inconnu. Le « Staatsvolk » selon l’expression du sociologue Reinhart Koselleck, c’est-à-dire le peuple « citoyen » et dont la citoyenneté se fonde sur le droit – l’accord mutuel entre l’individu et la puissance publique – et non pas sur la nature ou l’histoire, ce Staatsvolk n’est pas une catégorie allemande.

Kohl ne méconnut pas cette différence. Il donna satisfaction aux aspirations fusionnelles allemandes, tout en offrant des garanties aux Français, et surtout un cadeau magnifique : le mark ! L’euro n’étant après tout que l’extension continentale de la devise, chérie, tel un enfant, par la Bundesbank.

C’est cette intelligence géopolitique d’Helmut Kohl qui scella – précisément au moment de la réunification – une amitié indéfectible avec François Mitterrand. On se souviendra longtemps de ces sanglots silencieux, aux obsèques de Notre-Dame, de ce masque impavide – germanique ! – sur lequel descendait, une à une, un flot continu de larmes…

A l’opposé de Bismarck, le chancelier de fer, Helmut Kohl, fut un chancelier de cœur.

L’anesthésie : une nouvelle stratégie politique

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 juin 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

L’anesthésie : une nouvelle stratégie politique

An-esthésie, ne plus sentir, ne plus ressentir. Insensibilité garantissant l’immobilité indispensable à toute intervention chirurgicale.

Immobilité, c’est en effet LA grande leçon de ce scrutin de premier tour : les électeurs n’ont pas bougé ! 51,3% d’abstention… L’on ne peut que sourire – ironiquement ! – aux déclarations, pour le moins hâtives, de Pierre Rosanvallon, comparant, en terme de changement de donne politique, 2017 à 1958… Tout professeur au collège de France qu’il est, il commet l’erreur – élémentaire – de ne pas comparer les taux de participation : 48,7 aujourd’hui contre 77,2 en 1958 !!!

A l’époque, les votants, bien éveillés par la rhétorique gaulliste, se pressaient aux urnes ; dimanche dernier, la sédation macroniste – tout est plié, « En Marche » a marché – a fait ne pas marcher les gens, tout en les faisant « marcher » : inutile de vous déplacer, restez donc chez vous, « Jupiter » s’occupe du reste…

Alors, évidemment, des facteurs objectifs concouraient à favoriser cet endormissement collectif : la précédence des présidentielles devançant les législatives, accentuant encore la prééminence des premières (décision conjointe de Jospin et de Chirac, gravée dans le marbre par la loi constitutionnelle de 2000, instituant dans le cadre du quinquennat l’antéposition de l’élection du président par rapport à celle des députés, histoire de prévenir toute cohabitation). Le premier magistrat désigné, il ne reste plus qu’à confirmer. L’on pouvait se demander si ce mécanisme de levier – pourtant traditionnel – jouerait encore cette fois-ci. Moi-même, j’en doutais. Eh bien non ! Les Français, tels le lieutenant-colonel Custer de la bataille – perdue – de Little Bighorn, ne discutent pas une décision des Français…

Autre élément décisif : la fluidité, la ductilité d’En Marche ; l’on n’attrape pas l’attrape-tout, l’on n’arrive même pas s’y opposer : divers et varié, au risque de la contradiction, il décourage toute opposition.

« Je suis oiseau : voyez mes ailes

Vive la gent qui fend les airs ! »

disait déjà la chauve-souris de la fable pour anesthésier les belettes. Beaucoup de LR, en particulier Thierry Solère, se proclament « constructifs », par conséquent « Macron-compatibles » ; ils voteront la confiance. Quant au PS, ou plutôt, les débris qui en surnagent après un naufrage historique, il déclare par la bouche de Julien Dray : « Nous ne serons pas dans une opposition systématique ». Bien sûr, le centrisme ne met personne vent debout. Prudemment, Macron s’abstient d’évoquer les sujets susceptibles de fâcher : casse du Code du Travail, hausse de la CSG. Le visage lisse de la modération qu’il affiche n’irrite que les extrêmes, néo-fascistes ou néo-léninistes. Vox clamantis in deserto, ils essayent – mais sans succès – de réveiller les dormeurs.

L’hypnotique – efficace – qu’utilise l’anesthésiste Emmanuel Macron se nomme « changement » : bien plus que le « changement dans la continuité » giscardien de 1974, il s’agit désormais de tout renouveler : les partis – ou mieux d’organiser leur effacement devant des hommes sans parti (la fameuse « société civile ») –, les pratiques (morale et vertu installées comme autant de piliers éthiques du nouveau régime) ; enfin le mode de gouverner (les ordonnances, en guise de Blitzkrieg garante de la célérité réformatrice…).

Et si derrière ce « changement » tonitruant et martelé à grand renfort de tambours et trompettes, il n’y avait, au fond, que la bonne vieille astuce, susurrée à l’oreille du prince Salina, dans le Guépard, par le prince – « révolutionnaire » et garibaldien – Tancrède Falconeri : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

Malaise dans la nation

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 juin 2017. dans La une, Société

Recension du livre de Jérémy Robine, Les ghettos de la nation, éditions Vendémiaire, 2011

Malaise dans la nation

Je ne connaissais pas Jérémy Robine, maître de conférences à l’université Paris VIII, jusqu’à la lecture de l’un de ses articles, paru dans Libération le 5 mai dernier : La « race » éternel tabou de cette élection et des précédentes. Son papier m’a tellement intéressé que j’ai acheté le livre qui l’explicite, édité six ans plus tôt.

C’est, en effet, à partir de la formation de « ghettos » ethniques qu’il aborde la question du racisme.

Ces ghettos ont une histoire. Celle des trop célèbres « grands ensembles », bâtis à la va-vite – et mal ! – dans l’après-guerre, pour répondre aux besoins pressants de logement et selon l’urbanisme – aux effets socialement délétères (le principe de la « cité dortoir » !) – de Le Corbusier.

« Cette politique de construction, nous dit Robine, et la décision de mettre fin aux bidonvilles, aboutissent au début des années 70 à ce que les rapatriés et les familles blanches les moins bien loties, souvent immigrées d’origine espagnole, portugaise ou italienne, qui habitent les grands ensembles (les familles blanches les plus aisées ont commencé à les quitter dès la fin des années 1960) sont rejoints par les familles immigrées maghrébines, dont la proportion augmente rapidement ».

La cohabitation entre populations d’origine différente est d’emblée problématique, et ce dès avant que ne se termine la prospérité économique des trente glorieuses : « des problèmes graves se posent bien avant le choc pétrolier de 1973, et si la majeure partie de la France et des Français n’est alors pas concernée, localement les difficultés sont quotidiennes dans les grands ensembles, déjà habités par les familles des travailleurs maghrébins. De plus, le regroupement familial a commencé bien avant son officialisation en 1975, et l’on trouve dès le début des années 1970, dans les grands ensembles et dans les derniers bidonvilles, une jeunesse issue de l’immigration maghrébine ». Ces jeunes deviennent donc « assignés à résidence » ; « avec le processus de ghettoïsation, écrit Robine, seuls restent dans les grands ensembles, de plus en plus dégradés, ceux qui ne parviennent pas à les quitter (…) ce problème de ségrégation en France peut se résumer à une inégalité croissante, et aujourd’hui souvent insurmontable, dans la capacité à quitter le quartier ghetto ».

Les conséquences psychologiques et politiques de cette évolution ne sont rien moins que dramatiques. « Une frontière identitaire entre “eux” et “nous” est ainsi créée ou confortée ». Se greffent alors, à partir des années 2000 et des émeutes de 2005, ce que Gilles Kepel nomme le « ressac rétro-colonial » : « la dimension postcoloniale est ici centrale. L’avoir imposé dans le débat public est le mérite de militants qui furent à l’origine de l’Appel des Indigènes de la République ». La France se voit ainsi considérée comme un état « post-colonial » reproduisant à l’encontre de leurs descendants les humiliations et les discriminations dont ont souffert les colonisés. « La nation française, ajoute Robine, est analysée comme raciste du fait d’une construction historique longue. La question raciale est donc nécessairement centrale pour les “Indigènes” ».

Un état supérieur de conscience (suite et fin)

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 juin 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor traduit par Jean-François Vincent

Un état supérieur de conscience (suite et fin)

La Foi

Etudier toutes ces choses suppose que l’on comprenne, que l’on sache ou que l’on croit qu’il existe une vie au-delà de cette vie, un continuum dont nous ignorons les détails. Un ami poète, David Kherdian, dit : « partout il y en a la preuve ». Ainsi en est-il pour les croyants.

Paul, autrefois Saül, qui pourchassait les disciples de Jésus, le formule de la manière suivante dans son épitre aux Romains : « depuis la création du monde, l’invisible existence de Dieu et son pouvoir éternel ont été perçus par tout esprit qui comprend les choses créées ».

De nos jours, comme jamais encore par le passé, il serait plus facile de le percevoir, car nous avons compris, au cours des dernières années, l’immensité exponentielle de l’expansion de l’univers, une expansion continue, qui se complexifie et dépasse les capacités intellectives de l’esprit, multipliant les autres dimensions, mettant en question tout ce que nous savons sur le temps, les causes et les effets, la logique. Même la notion – qui fait consensus – de « big-bang » est remise en cause ; la nouvelle idée étant qu’il n’y a jamais eu de commencement et qu’il n’y aura jamais de fin. A l’unisson d’une prière de la liturgie catholique « Gloire au père et au Fils et au Saint Esprit. Comme il était au commencement, il est maintenant et sera toujours, un monde sans fin ». « Comme il est maintenant et sera toujours, un monde sans fin ».

D’instinct, il me paraît normal que nous venions au monde pour des raisons dont nous ne savons rien : nous jouons notre rôle et nous partons quand il est temps de partir. La conception orientale, au contraire, est que nous ne cessons de revenir jusqu’à ce qu’enfin nous ayons fini par faire ce qu’il est juste de faire.

La plupart des auteurs spirituels que j’ai étudiés considèrent nos aspirations initiales et notre aliénation actuelle comme le désir de retourner à l’unité, à l’union avec le LOGOS, partant ainsi du principe qu’à un certain moment dans le passé, nous connaissions cet état et que celui-ci nous manque profondément. Nous étions dans le jardin des délices, puis nous l’avons quitté ; une parfaite métaphore de la manière dont nous ressentons les choses : plus nous nous éloignons du jardin, plus nous sommes dans la douleur.

Peut-être bien que « jouer correctement notre rôle dans cette vie » nous permet de nous diriger vers un état se rapprochant de l’accomplissement final que nous recherchons et il est satisfaisant intellectuellement, en se fondant sur des hypothèses logiques, d’imaginer ce qu’est le sort des saints et des criminels dans l’au-delà.

Le progrès spirituel ne dépend pas de la foi. Plus d’une fois dans la Bible, il est écrit que « si quelqu’un fait de son mieux en fonction des facultés qu’il possède, il sera justifié ». Et cela aussi se conçoit. J’ai connu bien des gens, y compris des athées et des agnostiques, qui, en termes spirituels, agissaient parfaitement en fonction de leurs moyens. La foi, c’est du plaisir, comme le glaçage sur un gâteau : un confort, mais, en aucun cas, la nécessité de vivre une vie grande et généreuse.

Louise Wade était une noire de Caroline du Sud. Sa grand-mère était une esclave. Louise repassait les chemises, les sous-vêtements et les pantalons des riches de la vile où elle avait grandi. Son fils était mort, tué d’une manière ou d’une autre, dans le sud profond. Tous ses cheveux étaient tombés. C’est tout ce que nous savions. Tout ce qu’elle voulait, c’était repasser, en bas, dans la cave, à côté de la machine à laver et du fourneau, une cave bien mal équipée. Elle ne pénétrait jamais par la porte de devant. Tout en accomplissant parfaitement son travail, elle chantait des hymnes d’une voix douce.

La vertu a encore frappé…

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 juin 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

La vertu a encore frappé…

Pour reprendre une formule célèbre, je ne suis pas, je n’ai jamais été et ne serai jamais « macronien », « macroniste » ou « macro-quelque chose » ; comme, d’ailleurs, je n’ai jamais été filloniste. Mais voilà encore que l’infinie médiocrité des rances affaires d’argent diffuse derechef sa pestilence dans la presse et dans les esprits, ravalant ceux qui ont la morbidité de s’y intéresser à la bassesse même de ce piteux sujet.

Médiocre l’affaire Ferrand, comme médiocre était l’affaire Penelope Fillon et pareillement médiocres, les éboueurs journalistiques qui font leur miel malodorant des poubelles où ils émargent. Médiocre donc grotesque, donc objet d’un légitime mépris.

Par contre, ce qui est digne d’intérêt ou, au minimum, d’examen – par opposition à ce qui en est indigne – ce sont ces rengaines moralisatrices, ce néo puritanisme, ces casseroles carillonnées Place de la République, comme autant de mantras de la défunte Nuit Debout. En un mot, le grand retour de la vertu. Ce mot vieilli, obsolète, dix-huitièmiste que tout le monde – ou presque – a à la bouche…

Qu’on en juge : éditorial du Monde du 31 mai : « Quand on professe la vertu, mieux vaut être exemplaire et ne laisser place à aucun soupçon de dissimulation ou de tartufferie ». Tartufferie, mot bien choisi, nous y reviendrons. Et Frédéric Monnier, professeur à l’université d’Avignon, dans le même journal, d’en remettre une louche : « La vertu civique reste fichée au cours de la campagne des législatives ». Ouf ! Au moins il nous aura épargné l’horrible adjectivation du substantif citoyen – une vertu citoyenne, sic ! – (« civique » n’est-ce pas, ça fait trop chic, trop latiniste). Mais le plus beau – si j’ose ainsi m’exprimer par antiphrase – reste la somme rédigée par Jean-Luc Mélenchon, au début de cette année, De la vertu. Son introduction constitue tout un programme : « Tandis que notre morale organise notre comportement individuel, la vertu doit régler ce que nous faisons en société. La vertu c’est une méthode d’action à usage individuel dans la vie politique. Ce livre propose de la faire vivre ».

Les mânes de Robespierre et de Saint-Just doivent jubiler dans leurs tombes.

Seulement voilà ! A politiques vertueux devrait correspondre un peuple vertueux. Or il ne l’est pas. Montant des évasions fiscales : 60 à 80 milliards d’euros ; montant des « niches fiscales », c’est-à-dire de la fraude légale : 74,1 milliards en 2017. Sans parler, bien sûr, du « placement préféré des Français » : les assurances-vie exonérées de droits de succession, licence accordée par un premier ministre de gauche, Pierre Bérégovoy.

Alors le dégoût – vertueux ! – des sondés à l’endroit de leurs hommes politiques (77% estiment qu’ils sont malhonnêtes en 2016, contre seulement 38% en 1977) ne peut que faire sourire : un haut-le-cœur de tartuffes face à la tartufferie… des autres !

Charité bien ordonnée commence par soi-même…

Un état supérieur de conscience

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 juin 2017. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor

Un état supérieur de conscience

En 1968, je faisais partie d’un groupe de méditation hindouiste dans lequel se trouvait également Alan Ginsberg. Précédemment, Jack Kerouac – et d’autres – avaient fait prendre conscience du bouddhisme au grand public. Tout un influent courant de pensée affluait depuis l’est. A sa racine, l’on trouvait la notion d’un bonheur extatique, accessible par la pratique, l’assiduité et la méditation.

Dans notre groupe mensuel de méditation, situé au bas de Manhattan, nous répétions le mantra « Ram », assis, en méditant. Swami Kumar, un étudiant indien en philosophie, nous parlait du but de l’« éveil ». A un moment donné, il demanda à notre groupe, qui comptait quelques 25 néophytes : « qui parmi vous croit qu’il atteindra l’éveil en cette vie ? ». Je fus le seul à lever la main, naïvement sans doute, mais quand même… Kumar parut interloqué et me demanda d’expliquer ma réponse. Je me recroquevillais et bredouillais quelque chose dans le genre de : « pour autant qu’il m’est possible », ou une phrase analogue, ce qui le fit se détendre un peu. Mais en toute honnêteté, j’avais levé la main sincèrement, la main d’un idéaliste qui a – d’une manière peu commune – échappé à l’emprise de ce monde.

Ce qui ne veut pas dire qu’à 24 ans, je me sentais parfaitement bien à tous égards. Au contraire, je me sentais perdu dans des conflits intérieurs, en pleine confusion, manquant de confiance en moi et inadapté à ce monde d’adultes que j’étais censé rejoindre. Et pourtant, je sentais qu’il existait quelque chose sur lequel le monde n’avait pas de prise ; au fond de moi et même si les choses allaient très mal en cette vie, je me disais : « quand même, ça va ». Comment expliquer ceci ? D’où cela venait-il ? Il y a là, je suppose, quelque chose que tout le monde ressent, mais sans, la plupart du temps, en avoir pleinement conscience. Spéculer à ce sujet ne rime à rien : il est suffisamment difficile de connaître sa propre vérité. Mon centre d’intérêt a toujours été ma propre expérience, mes sensations, ma manière de réagir au monde. ça paraît égoïste ; mais je n’ai pas d’autres références, je n’ai rien d’autre.

Or il n’y avait pas une once d’égoïsme dans mon geste à cette réunion, c’était juste une réaction, une réaction qui prend tout son intérêt à 48 ans de distance, 48 ans de pratiques telles que mentionnées plus haut, d’étude, de temps passé dans des monastères ou en conversation avec des prêtres et des poètes, une vie entière d’années.

L’écueil en la matière réside dans une glorification de soi. Je connais un homme, un pasteur auto-proclamé, un ex-alcoolique, qui a été sauvé par Jésus et qui a voué sa vie à répandre l’Evangile. Il dirige des ateliers et évangélise un peu partout en Asie du sud-est. Il est intense, intelligent et connaît très bien la Bible, chose importante pour de multiples raisons : rien qu’en elle-même, la Bible constitue un élément essentiel d’une éducation classique, exactement comme Homère.

Je lui ai dit qu’il y avait, au-delà de la connaissance, un profit à tirer de cette d’activité, à laquelle je m’adonnais : il y avait, à l’intérieur même de celle-ci, un réconfort de type mystique, quelque chose que je ressentais. Il rit et me dit, les yeux brillants : « merci de me raconter ça, ah, ah, ah ! ». Dans son esprit, je ne pouvais rien lui dire qu’il ne connaisse déjà, et mieux que moi. Il continua à parler à profusion : « lorsque, comme moi, vous verrez les choses de l’autre côté, alors vous apprendrez quelque chose ». Il ajouta : « je ne veux pas dire que je suis meilleur que vous ou que quiconque ». Trop tard ! L’ego avait déjà pris le dessus. La supériorité spirituelle est d’une insidieuse laideur.

Quelle souveraineté ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mai 2017. dans La une, Politique, Littérature

Quelle souveraineté ?

Recension/commentaire du livre de Bernard Bourdin et Jacques Sapir, Souveraineté, Nation, Religion, dilemme ou réconciliation, Paris, Cerf, 2017

 

Mais qu’est donc venu faire mon ami Bernard Bourdin, professeur à l’institut catholique de Paris, dans cette galère ? Dans cet aéropage – très droitier – animé par l’archéo-royaliste, ex-chevènementiste, Bertrand Renouvin, flanqué, en « guest star », de Jacques Sapir, économiste habitué de la fachosphère (tv libertés), où il pourfend régulièrement la monnaie unique ?

Le tropisme souverainiste apparaît rapidement chez les deux débateurs. Haro sur le multiculturalisme.

Sapir : « l’idéologie multiculturaliste est contradictoire avec l’existence de la République, avec l’existence d’un peuple comme corps politique unifié, avec la notion de souveraineté ».

Bourdin : « le multiculturalisme me paraît dangereux car il interdit la possibilité d’un corps commun ».

Certes, tout n’est pas manichéen dans cette discussion. Les deux compères (ils se tutoient) évoquent une analogie intéressante entre marxisme et christianisme, tous deux étant tournés vers un futur, l’un eschatologique, l’autre révolutionnaire. « Dans les deux cas, les fins extrêmes peuvent justifier des moyens tout aussi extrêmes », déplore Sapir ; « il y a aussi une hostilité à l’histoire comme entre-deux, ajoute pertinemment Bernard, parce que l’histoire, c’est le relatif – non l’accomplissement d’un absolu ».

Autre thème suggestif : la généalogie de la laïcité. Sapir énumère les conditions du vivre en harmonie telles qu’énoncées au XVIème siècle par Jean Bodin dans son Heptaplomeres : rester ensemble plutôt que de retourner chacun dans sa communauté, travailler au bien commun, limiter la religion à la sphère privée ; Bourdin évoquant, fort justement, « le risque d’aller vers une laïcisation de la société, ce qui n’est pas la même chose que la laïcité de l’état ». La loi de 1905, en effet – on l’oublie trop souvent – n’impose la neutralité religieuse qu’à l’Etat et à ses agents, non au simple citoyen, que rien n’oblige à cantonner l’expression de ses croyances à l’espace intime.

Mais voilà ! L’ensemble du livre repose fondamentalement sur une approximation coupable : nulle part on y lit qu’il n’existe que deux sources à la souveraineté. Deux et pas trois : Dieu ou le peuple.

Ainsi Sapir, non sans présomption, s’aventure sur un terrain qu’il connaît mal – le droit public romain – et commet donc des erreurs grossières. Par exemple, il affirme – sans rire – que « le principe de souveraineté populaire était déjà connu il y a deux mille ans », en vertu de la lex de imperio, par laquelle le sénat investit – très formellement – l’empereur, en prolongeant la fiction républicaine (un peu comme le fera, plus près de nous, Bonaparte). En réalité, le fondement de pouvoir impérial est l’auctoritas. Auguste le décrit on ne peut plus clairement dans ses Res gestae : « je ne disposais d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à mes collègues, je ne leur étais supérieur que par l’autorité (auctoritas) ». Auctoritas, une notion mystérieuse et numineuse, qui renvoie à l’auspicium des pontifes, prêtres de la république, donc à une investiture jupitérienne. Sous la plume d’Auguste la notion devient plus incertaine : une sorte de « grâce » – Max Weber parlera de charisme – dont l’origine ultime se veut surnaturelle : le don d’un dieu.

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