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Les Beatniks impies/un autre regard (suite)

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 mars 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Les Beatniks impies/un autre regard (suite)

L’humanité aspire naturellement à la liberté. C’est le cas, tout au moins en occident, où nous avons été biberonnés à l’indépendance et à l’individualisme forcené. Quand les Beatniks arrivèrent à l’âge adulte, la société de l’après-guerre était conformiste et matérialiste, prospère mais ennuyeuse et confrontée à de graves problèmes, tels que la destruction nucléaire, les droits civiques, et, un peu plus tard, une – très destructrice et confondante – guerre au Vietnam.

Pour ma part, j’étouffais, je me sentais oppressé, incapable de respirer au milieu d’une confortable existence suburbaine. Le film La fureur de vivre apparut alors comme un événement culturel décisif. Avec sa distribution comprenant James Dean, Nathalie Wood et Sal Mineo, il exprimait ce que toute une génération ressentait d’une manière ou d’une autre : l’aliénation, l’ennui et l’angoisse, à l’intérieur de ce qui aurait dû être un monde parfait. Il est difficile d’expliquer cette révolte autrement que par quelque besoin de l’esprit humain, inassouvi par les valeurs du plus grand nombre. La paix est-elle compatible avec la liberté ?

Jack Kerouac, dont l’importance dans tout cela fut déterminante, était celui qui, dans le groupe, se rapprochait le plus de la norme, si tant est que la « norme » puisse s’assimiler à un état de santé. C’était un catholique, un athlète accompli issu de la petite bourgeoisie, capable d’intégrer la Ivy League School, à Columbia. Et pourtant, il ne resta pas englué dans tout cela, proclamant la valeur de l’excès, de la spontanéité et de l’instabilité. C’était un alcoolique et il mourut alcoolique. En dépit de son apport, il demeura pour moi le plus confus des hommes et un mystère, y compris pour lui-même.

Les risques démesurés que les Beatniks prirent pour leurs vies en termes de sexe, de drogue, d’alcool, de partenaires, correspondaient à ce qu’ils voulaient faire pour assouvir leur besoin de se singulariser du plus grand nombre. Paul Verlaine et Arthur Rimbaud furent leurs précurseurs. La démesure – tel était leur mot d’ordre – leur convenait parfaitement ; en fait, elle leur était nécessaire.

Dans leur sillage, une bonne partie de ma génération fut lessivée, droguée, désenchantée. Des gens comme moi, qui ne voyaient pas dans le modèle des Beatniks quelque chose de fécond à long terme, se tournèrent vers la nature, vers une vie simple proche de la terre. Un pourcentage non négligeable de toute une génération tourna le dos aux lumières brillantes de la ville et s’installa à la campagne, cultivant des jardins, en essayant de vivre la belle vie, dont Helen et Scott Nearing fournissaient des exemples. Nombreux furent ceux qui y réussirent et sont toujours là. Le poète David Budbill – paix à son âme ! – qui vivait au nord-est du royaume du Vermont, était l’un d’entre eux, de même que David Kherdian, octogénaire qui écrit toujours.

De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 février 2018. dans La une, Société

De la puissance paternelle à l'autorité parentale : vers un nouveau matriarcat ?

La loi du 4 juin 1970 a aboli l’article 373 du Code Civil dans sa version napoléonienne, qui disposait : « le père seul exerce l’autorité dans le mariage ». Ainsi était mis fin à cette « puissance paternelle », directement issue de la patria potestasdu droit romain.

Mais qu’était-ce, au juste, que cette si stupéfiante notion ? Outre un arbitraire disciplinaire – correction manuelle, possibilité d’arrêter et de mettre en détention le fils sans consultation de la mère – il existait un – incompréhensible pour une conscience moderne ! – ius vitae necisque, un droit de vie et de mort. Comme l’écrit Dion de Pruse, rhéteur de la seconde sophistique du premier siècle de notre ère : « il est permis au père de mettre à mort les fils, sans jugement et sans aucun chef d’accusation ». Cette disposition – extravagante – était réservée aux fils ; les filles, quant à elles, n’étant, aux termes la lex Julia de adulteris, passibles de la peine capitale qu’en cas d’adultère et… de consommation de vin !…

Il faut dire que, dans l’antiquité romaine, il existait une sorte d’osmose entre le père et le fils – pater et filius eadem persona, dit le Code Justinien : en clair, ils forment la même personne. Même osmose entre le père et l’Etat. L’historien Tite Live parle ainsi d’un pater imperiosus, littéralement un père « impérieux ». Mais il s’agit, en réalité, de l’imperium, ce pouvoir de commandement d’origine jupitérienne. « Munus deorum dandi auferendi vitam » écrit Sénèque, dans le De Clementia : la fonction des dieux est de donner et de reprendre la vie. Cette fonction fut d’abord celle des rois de l’époque archaïque, puis celle des consuls de la République, toujours escortés de licteurs dont les faisceaux étaient surmontés d’une hache servant aux exécutions capitales. De fait, le consul Brutus fit décapiter son fils en 509 avant notre ère. La paterfigure, par conséquent, une espèce de consul à l’échelle de la famille : « unpater familias, note l’historien du droit Yan Thomas, n’est pas seulement chef de la domus, il est aussi investi d’un pouvoir d’Etat ».

D’où le caractère sacrilège du parricide : un scelus incredibile, un crime incroyable ! Rien toutefois de spécifique à Rome, l’anthropologue sinisant Maurice Godelier raconte que « en Chine, en tuant son père, le meurtrier portait atteinte à l’empereur, qui avait reçu mandat du ciel pour apporter aux populations de son immense empire la prospérité, la justice et la paix ». Le parricide constitue donc un régicide. Et inversement ! Balzac, dans Mémoires de deux jeunes mariées, fait dire à Mademoiselle de Chaulieu écrivant à Madame de l’Estorade : « en coupant la tête à Louis XVI, la révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a que des individus ».

Il semblerait, de la sorte, qu’il fallut attendre un peu plus de deux siècles pour que cette décapitation symbolique s’inscrivit dans la législation.

La loi de 1970, en effet, stipule qu’il ne saurait y avoir un « chef de famille » ; elle instaure une stricte égalité entre le père et la mère : la coparentalité. Depuis une autre loi, de 1978, l’on ne parle plus, en cas de divorce, de « garde » de l’enfant mais d’« exercice de l’autorité parentale » ; et une troisième loi, datant de 2002, dispose que cet exercice de l’autorité – et par les deux géniteurs – devient permanent, hors séparation, et, qui plus est, peut associer le mineur à la prise de décision : « les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité » (art. 371-1 du Code Civil).

Les Beatniks impies/un autre regard

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 février 2018. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor, traduit de l'anglais par Jean-François Vincent

Les Beatniks impies/un autre regard

Il existe de forts courants souterrains tout au long de la grande Histoire, des courants qui suivent leur propre cours, parallèlement au courant dominant qui donne le la, et au rebours duquel ils s’inscrivent, en tant que contre culture.

Tout ceci, je pense, m’a très tôt interpelé. J’étais à la recherche de quelque chose d’autre que les banlieues résidentielles où j’ai grandi. Greenwich Village et les Beatniks m’attiraient. Aujourd’hui j’ai entrepris – tardivement et de concert avec d’autres – une étude sur eux : les biographies de William Burroughs et d’Allen Ginsberg écrites par Barry Miles – des sommes d’environ six cents pages chacune, époustouflantes par les détails et les renseignements qu’elles donnent – en fournissent la matière. On s’étonne que les portraits de Burroughs et de Ginsberg que brosse Miles puissent être à ce point exhaustifs. Toutefois, leur célébrité de longue date ainsi que leurs nombreux amis, partenaires et toutes les situations qu’ils ont connues – sans oublier leurs petits boulots comme profs – tout cela procurait au biographe quantités d’informations.

Le Romeo moyen qui se trouve bien bâti et sexy, ne peut qu’être choqué, agacé et troublé par l’incroyable exubérance de la sexualité de ces deux hommes. Rajoutez-y Neal Cassidy, qui « pouvait balancer un ballon de foot à sept cents mètres et se masturber six fois par jour », et vous aurez une idée du tableau d’ensemble qui ravalerait le Romeo moyen au rang de boy scout – que dis-je ! – de louveteau. Pour ce qui est de la sexualité de Ginsberg ou de celle de Burroughs, vous pouvez presque les flairer. C’est comme ça.

Ce groupe demeure un mythe pour toutes sortes de raisons, dont leur talent et les risques incroyables pour leur vie, qu’ils ont pris rien qu’avec cette idée de libérer leur esprit en l’étendant jusqu’à l’infini (je suppose). On peut également voir en eux des délinquants, des salauds aux énormes problèmes psychologiques, le genre de types qu’on devrait mettre sur un bateau et envoyer sur une petite île afin d’y casser de gros rochers en autant de petits cailloux. C’est ainsi que les considérait l’écrasante majorité des élites des années cinquante et soixante.

Allen Ginsberg avait vingt ans de plus que moi. Mes sœurs aînées et moi-même étions remplis de fureur de vivre (note du traducteur : « Were rebels without a cause » = titre original du film de James Dean, La fureur de vivre), dans la riche banlieue de Pelham Manor, à une demi-heure à peine en voiture de Mc Dougal et Bleeker streets, à Grenwich Village. Il se passait là des choses que nous voulions connaître, des choses qui dressaient pour nous une autre perspective que celle de nos vies conformistes, confortables et si prévisibles, qui étaient censées constituer notre avenir.

Qu’est-ce que la religion ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 février 2018. dans La une, Religions, Littérature

Recension du livre de Rémi Brague, Sur la religion, Flammarion, 2018

Qu’est-ce que la religion ?

Vaste sujet, en effet, que soulève l’essai de Rémi Brague, universitaire catholique, professeur émérite à la Sorbonne et à l’université de Munich. Son livre – aux dimensions somme toute réduites – est foisonnant. Je me bornerai à analyser la réponse qu’il donne à la question qui sert de titre à ma chronique.

Religio vient de religere, « relire avec un soin scrupuleux » les préceptes d’un culte ; mais toute une tradition renvoie le mot à religare, « relier ». Il faut dire que bien des indices plaident en faveur de cette étymologie, ainsi par exemple pontifex (pontife), le pontifex maximus étant littéralement un « pontonnier », celui qui jette un pont – pons + facere – entre les dieux et les hommes.

Ce pont, au Moyen-Âge, devient une sorte d’hommage vassalique : l’homme fait une sorte de pacte avec Dieu en le reconnaissant comme son créateur, en échange de quoi Dieu lui accorde sa bienveillance. Ce pacte fut rompu par Adam, d’où la chute. Dans son célèbre ouvrage, Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? Saint Anselme de Cantorbéry explique ainsi la punition divine : « l’homme était incapable de réparer l’offense qu’il avait faite. Seule une punition (poena) ou une réparation étant en mesure de restaurer l’honneur de Dieu ».

La grande nouveauté apportée par les religions monothéistes se concentre, en vérité, dans la personnalisation de la divinité : celle-ci n’est plus le premier moteur d’Aristote qui met en branle la mécanique céleste, ou même la causa sui, la cause de soi, que décrit Spinoza, elle revêt le caractère d’un être-personne auquel on peut s’adresser, parce qu’il écoute, répond, voire exprime lui-même des sentiments humains (colère, amour, jalousie, etc.). Un anthropomorphisme que conteste Kant (cf. La religion dans les limites de la simple raison), mais qui n’en constitue pas moins la donnée fondamentale du christianisme.

Ce dernier définit Dieu comme l’Amour (1 Jean, 2, 14), irrationalité absolue qui pousse Brague à proposer la justification suivante : « on pourrait peut-être parer cette objection en faisant valoir qu’il existe une forme rationnelle d’amour, là où celui-ci n’apparaît pas comme une passion mais comme une volonté ferme, voire faisant l’objet d’une promesse ». « To love is an act » confirme en écho le psychologue américain Stephen Covey ; il reste que le Dieu chrétien se montre éminemment « passionnel » (cf. le sens religieux du terme : la Passion sur la croix), au point qu’un autre philosophe catholique, Jean-Luc Marion, n’hésite pas à « érotiser » Dieu (cf. Le phénomène érotique, 2003) niant la distinction classique entre l’agape, forme altruiste et éthérée de l’amour, et le fameux eros, possessif et accaparant…

Corse : le modèle allemand

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 février 2018. dans France, La une, Politique, Actualité

Corse : le modèle allemand

La coalition nationaliste composée des autonomistes d’Inseme per a Corsica (ensemble pour la Corse), sous la houlette de Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de Corse, et des indépendantistes de Corsica Libera, dirigée par Jean-Guy Talamoni, président de l’assemblée de Corse, entend entamer des « négociations » avec Paris et Macron sur l’avenir de l’île.

Au-delà des objectifs « identitaires » – reconnaissance de la « spécificité » corse inscrite dans la constitution, institutionnalisation d’un bilinguisme français/corse, instauration d’un statut de « résident corse » (destiné, en réalité, à empêcher les continentaux non résidents d’acheter des biens immobiliers) – c’est toute une philosophie de l’Etat qui se joue ici.

Pasquale Paoli, président au XVIIIème siècle d’une éphémère république corse dont la constitution, ratifiée en 1755, avait été inspirée par Jean-Jacques Rousseau, revint – enthousiaste ! – de son exil en Angleterre, le 14 juillet 1790, jour de la fête de la Fédération, en se félicitant de « l’union de la Corse avec la libre nation française ». D’où l’intérêt – fédéraliste ! – du duo Simeoni/Talamoni pour cette « conférence des territoires », évoquée l’année dernière par Emmanuel Macron, en vue de conclure de « véritables pactes girondins ».

« Girondinisme » contre jacobinisme, tel pourrait se définir l’enjeu des pourparlers à venir. Plus qu’une indépendance renvoyée aux calendes grecques – Simeoni n’en veut pas et Talamoni ne l’envisage pas avant l’horizon 2030 – leur revendication essentielle se focalise sur une fédéralisation de la France, sur le modèle italien, mais surtout allemand. Au grand dam de la figure tutélaire de Napoléon, robespierriste et jacobin, s’il en est !…

En Allemagne, en effet, l’autonomie des Länder va très loin : la Bavière, par exemple, s’affirme « Freistaat Bayern », état libre de Bavière ; un « Statu liberu di Corsica » siérait parfaitement aux identitaires insulaires et satisferait amplement leur amour propre d’ex-« colonisés ». Seulement voilà ! Pareille révolution politico-administrative chamboulerait le socle historique de la France : depuis Philippe le Bel jusqu’aux énarques du XXème siècle, en passant par Colbert, Robespierre et Bonaparte, l’Etat français, à travers ses régimes successifs, s’est construit autoritairement, sous l’impulsion de décisions purement politiques.

Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 février 2018. dans Philosophie, La une, Histoire

Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Le bonheur des modernes est né au XVIIIème siècle, dans la littérature, dans la philosophie, mais surtout dans la politique : une revendication, une nécessité, un must ! La déclaration d’indépendance américaine de 1776, rédigée par Jefferson, parle « des droits inhérents et inaliénables parmi lesquels se trouvent la préservation de la vie, la liberté et la quête du bonheur ». Ce dernier se définissant comme « prosperity, thriving and well being » : la prospérité, l’épanouissement et le bien-être. Epanouissement, bien-être, telle résonne, en effet, la devise de l’« american way of life », la ligne directrice du « self development » : « s’épanouir » !!! Autrement dit avoir un job, un(e) partenaire sexuel(le), une maison, une voiture, etc., etc. Et si l’on n’a pas encore tout ça, le chercher désespérément…

Cette recherche désespérée de l’avoir, les Grecs la nommaient ascholia. La figure emblématique de l’ascholia demeure Sisyphe, peinant en vain pour un objectif dérisoire et y perdant ce qu’il y a de plus précieux monde, le temps. A-scholia, le « a » privatif renvoie à son contraire – la scholé – d’où dérivent « école », « school », « scuola », « Schule » et tant d’autres termes similaires dans les langues européennes. Alors, l’école pour accéder à l’être et à la félicité ? Plus précisément, pour accéder au temps ?…

Non point le temps libre, l’otium romain, qui s’oppose au neg-otium, l’activité mercantile/mercenaire ; non, la scholé grecque est plus subtile : il ne s’agit pas de ne rien faire, il s’agit d’avoir ou d’acquérir du temps pour quelque chose. Mais pour quoi ? Pour cultiver son esprit en vue d’un idéal qui peut coïncider avec la vérité pour le philosophe, ou avec Dieu pour le croyant : la theoria par contraste avec la praxis.

Une manière – certes différente – mais visant, à la fin des fins, à atteindre le fameux « development » des modernes ? En apparence seulement. Le bonheur moderne relève d’un impératif catégorique, d’un devoir : il faut, il faut absolument s’épanouir et s’épanouir par l’acquisition, celle-ci culminant dans la jouissance de ce que l’on a acquis. L’aliénation, l’estrangement par rapport à soi-même provient précisément de cette compulsion, de son caractère impérieux et discriminant : à défaut de rentrer dans la spirale aliénante, l’on s’expose au mépris, à la commisération ; le non épanoui, le non « heureux » se confond avec le pauvre type.

La scholé frustre ainsi l’hédonisme, car elle impose une áskesis, une ascèse, c’est-à-dire un exercice, un apprentissage. Sa pénibilité garantit, en quelque sorte, sa fécondité spirituelle. Il n’y avait d’ailleurs guère de différences entre les cercles néoplatoniciens des premiers siècles de notre ère et les monastères chrétiens de la même époque.

Trouver du temps, prendre le temps de contempler ou d’étudier, voilà, en vérité, ce qui dépasse en subversivité les idéologies les plus révolutionnaires, aliénées qu’elles sont par leur ascholia. Tempus fugit dit Vergile. Le temps fuit. Se soumettre à l’injonction moderne du bonheur revient à le perdre. Y résister nécessite courage et persévérance.

Anatole France faisait – faussement – dériver bon-heur d’une « heure » qui serait bonne. Pour que celle-ci soit bonne, encore faut-il qu’elle soit libre. Vraiment.

« Darkest hour » : dommage !

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 février 2018. dans La une, Cinéma

« Darkest hour » : dommage !

Oui, dommage, car c’est un film de qualité. Une minutieuse reconstitution du cadre londonien de 1940, des détails historiques méconnus, tels la passation de pouvoirs entre Chamberlain et Churchill – suscitée par une bronca des députés travaillistes contre le premier ministre sortant et leur demande de former un cabinet d’union nationale les incluant – l’hostilité du secrétaire au Foreign Office, lord Halifax (que Churchill lui rendait bien : il le surnomme « holy fox » !), le scepticisme du roi Georges VI qui lui rappelle ses déboires passés, en particulier la désastreuse expédition de Gallipoli durant la grande guerre ; et, par-dessus tout, le coup de maître par lequel Churchill parvint à contourner la majorité du cabinet restreint (war cabinet) en faveur de l’ouverture de négociations avec Hitler…

C’eut pu être une réussite totale si le personnage même de Churchill avait été mieux traité. C’était un bipolaire, mais ici l’on ne voit que ses phases dépressives, alors que celles-ci alternaient avec des épisodes d’enthousiasme et surtout un grand sens de l’humour qui n’apparaît pas assez. Le réalisateur, Joe Wright, devait d’ailleurs ne pas ignorer la multiplicité des facettes de son héros, puisqu’il lui met dans la bouche une réplique qui ne trompe pas : au moment de partir rencontrer le roi qui le convoque pour l’investir, Churchill s’interroge : « what self shall I be today ? », quel moi serai-je aujourd’hui ? Un Churchill très lucidement rimbaldien, « je est un autre »… Mais cela malheureusement ne se voit pas dans le film, Gary Oldman arborant imperturbablement une face de carême, dont certaines expressions d’ailleurs ne sont pas sans rappeler, par moment, celles d’un Stan Laurel…

Bref, je préfère de beaucoup Gathering storm, datant de 2002, qui évoque la traversée du désert de Churchill, dans les années 30, époque où il était unanimement considéré comme un « has been » de la politique britannique. Albert Finney – beaucoup plus ressemblant physiquement – exprimait bien mieux la complexité de l’homme Churchill et, en particulier, dans ses rapports avec sa femme, Clementine.

A voir cependant pour mieux connaître ce tournant crucial qui aurait pu être celui de la fin – sans doute provisoire mais la fin malgré tout – du conflit mondial.

Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 janvier 2018. dans Monde, La une, France, Politique

Les mouvements identitaires préfigurent-ils un renouveau du conservatisme ?

C’est un fait, l’époque a fait sienne le thème de l’identité, certes sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy et de son conseiller occulte, Patrick Buisson ; mais n’y-a-t-il pas en profondeur quelque chose de plus, une vague de fond indicatrice, comme l’affirme l’universitaire catholique Guillaume Bernard, d’un « mouvement dextrogyre » ?

Le terreau « identitariste », rien qu’en France, brille par le nombre et la diversité de ses représentants : Bloc Identitaire, Français de souche, Troisième voie, Terre et peuple ; ce dernier groupuscule, étant animé par un admirateur d’Hitler, Pierre Vial, revendiquant des liens avec le parti grec néo-nazi, Aube dorée, et, brocardant la « tiédeur » du Front National en défilant par défi, une semaine après lui, au pied de la statue de Jeanne d’Arc.

Serait-ce là l’avant-garde « révolutionnaire » d’une idéologie, en réalité conservatrice ?

Conserver ou changer, le débat agite et divise la France depuis la révolution. « Le questionnement identitaire, écrit le pape de ce qu’on a appelé la “nouvelle droite” dans les années 70, Alain de Benoist, est bien un phénomène moderne. Il se développe à partir du XVIIIème siècle sur la base de l’individualisme naissant ». Frédéric Rouvillois, professeur de droit constitutionnel à l’université René Descartes, à Paris, et co-auteur d’un monumental Dictionnaire du conservatisme, récemment paru aux Editions du Cerf, précise : « L’attitude conservatrice, même lorsqu’elle n’est pas à proprement parler “réactionnaire”, s’analyse toujours comme une réaction à une menace pesant sur ce qui est (voire sur ce qui était) : elle ne se conçoit pas sinon ».

La « conservation » cherche, en effet, à poser des limites à des bouleversements dont le caractère illimité porte en lui les germes de la subversion de l’ordre ancien. « A partir des Lumières, note Zygmunt Bauman, philosophe et sociologue d’origine polonaise ayant enseigné à l’université de Leeds, on a considéré comme une vérité de bon sens le fait que l’émancipation de l’homme exigeait la rupture des liens des communautés, et que les individus soient affranchis des circonstances de leur naissance ». Sortie hors d’un cadre préconstitué, émancipation, affranchissement. Au XVIIIème siècle, le sujet devient – enfin ! – autonome. « Dans cette optique, poursuit Alain de Benoist dans son livre Problématique de l’identité, l’idéal d’« autonomie », hâtivement converti en idéal d’indépendance, implique le rejet de toute racine, mais aussi de tout lien social hérité », ce que Patrick Buisson nomme les « cadres normatifs des sociétés traditionnelles » et que l’universitaire souverainiste québécois Mathieu Bock-Côté résume par la formule « le pôle anthropologique de l’enracinement et de la limite ».

La problématique ne date pas d’hier. Déjà, au XVème siècle, Pic de la Mirandole, ne proclamait-il pas, dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486), parlant fictivement en lieu et place de Dieu Himself : « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, pour que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même, toi que ne limite aucune borne » ? C’était – déjà ! – ce que Marcel Gauchet appelle la « sortie de la religion », le passage de l’hétéronomie – d’une règle venue d’en haut et imposée de l’extérieur – à l’autonomie, c’est-à-dire à une autorégulation de l’homme devenu ainsi son seul et unique maître. Toutefois, précise Gauchet dans son dernier ouvrage Le nouveau monde, un changement de nature s’est produit : « l’aspiration à l’indépendance individuelle s’affirmait dans le cadre d’une appartenance qui la limitait et dont, à ce titre, elle combattait les contraintes ; mais qui lui fournissait en même temps un support et qui guidait largement sa participation à la chose commune ». Apparaît alors une abstraction : l’Homme contemporain, prométhéen et libre de toute chaîne, pur produit de la rationalité dix-huitièmiste, accentuée par l’individualisme propre à notre temps, « cette nouvelle créature, dit le philologue Rémi Soulié, détachée de ses appartenances jugées aliénantes, mais à qui sont avantageusement attachés des droits naturels ».

Féminisme vs contre-féminisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 janvier 2018. dans La une, Actualité, Société

Féminisme vs contre-féminisme

Depuis l’affaire Harvey, la chasse est ouverte : haro sur les libidineux incontinents, les mâles prédateurs, les machistes aux mains baladeuses, les « frotteurs » en rut dans le métro aux heures de pointe (c’est le cas de le dire !)… Aux Etats-Unis, les Golden Globes de cette année, sorte de répétition générale des Oscars – étendue à la télévision – se sont transformés en grand-messe du néo-féminisme revanchard. L’assistance toute vêtue de noir a participé à la célébration présidée par la milliardaire noire, Oprah Winfrey, richissime animatrice d’un talk show et possible candidate démocrate aux élections présidentielles de 2020. Celle-ci a été claire : « Pendant trop longtemps les femmes n’ont pas été entendues ou crues lorsqu’elles osaient dire la vérité au sujet des hommes puissants ; mais ce temps est fini, je veux que toutes les filles qui me regardent actuellement sachent qu’une nouvelle aube se profile à l’horizon, quand plus personne ne dira encore “Me Too” ». #Me Too, ce réseau social misandre, équivalent américain – en moins vulgaire toutefois – du très/trop français #Balance ton porc.

Comme toujours, l’action suscite une ré-action. L’initiative « réactionnaire » vint d’une tribune publiée dans Le Monde en date du 9 janvier dernier, signée par des personnalités très diverses, venues du monde du spectacle (Catherine Deneuve) ou du journalisme (Elisabeth Lévy). Le texte parle d’un « climat de société totalitaire », d’une « vague purificatoire » : « Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste (…), de fait, #Me Too a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délations et de mises en accusation publiques d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels (…). Cette fièvre à envoyer les « porcs » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres “à part” réclamant d’être protégées ».

« Liberté d’importuner », disent les signataires à la décharge des hommes un peu trop empressés. On pense ainsi à Choderlos de Laclos, à un Valmont songeant un instant à prendre de force la présidente de Tourvelle, archétype de l’art poliorcétique de la séduction patriarcale… « En se présentant comme un appel à la vigilance et une entreprise de libération morale, cette tribune ne concourt qu’à une chose : réaffirmer le pouvoir des dominants, en sonnant un rappel à l’ordre conservateur », vitupère, en réponse, une pétition de 200 féministes sur Mediapart. Asia Argento, une des responsables du mouvement #Me Too outre-Atlantique, surenchérit : « Catherine Deneuve et d’autres femmes françaises racontent au monde comment leur misogynie intériorisée les a lobotomisées au point de non retour ».

Alles ist Hin ?/Tout est foutu ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 janvier 2018. dans Monde, La une, Politique

Alles ist Hin ?/Tout est foutu ?

« Ein Rechtsrutsch ! » titre la Neue Zürcher Zeitung, un coup de barre à droite ; tel est bien le verdict des urnes en Autriche : 31,5% pour l’ÖVP (chrétien-démocrate), 26% pour le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs, officiellement « libéral », en fait, depuis sa fondation, en 1956, par Georg Haider – lui-même fils de SS – refuge des anciens du parti nazi). Une coalition ÖVP/FPÖ s’est formée, scellée à Kahlenberg, cette colline du Wienerwald qui domine Vienne et la vallée du Danube, et où – symbole ô combien parlant ! – Jean III Sobiewski, roi de Pologne, battit, en 1683, les armées ottomanes, mettant fin ainsi au siège de la capitale… A la tête du nouveau gouvernement, Sebastian Kurz, 31 ans, plus jeune encore que Macron ; il assume sans complexe l’alliance bleu-noir et a offert à ses partenaires des ministères régaliens : l’intérieur, les affaires étrangères et la défense ; plus, pour le leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, un poste de vice-chancelier.

Strache représente la ligne dure du parti. Il a fréquenté 17 années durant la « Burschenschaft » Vandalia. Burschenschaften, ces associations pangermanistes d’étudiants, nées au XIXème siècle, et pratiquant les « Mensuren », des simulacres de duels, où les deux adversaires s’affrontent sans casque protecteur (à la différence de l’escrime classique), mais sans intention de tuer ou de blesser grièvement. Une école de courage et de virilité dont les traces sur le visage – les balafres – sont arborées avec fierté. Lors de présentation de l’équipe au président fédéral, Alexander van der Bellen, un écologiste, celui-ci refusa de serrer la main de Strache…

Le programme ? Avant tout xénophobe. « Islam ist kein Teil Österreichs » vocifère Strache, l’Islam ne fait pas partie de l’Autriche. L’hostilité aux migrants d’ailleurs fait ici consensus, et ce bien au-delà de l’extrême droite ; cette hostilité constitue la raison majeure, fondamentale de la victoire de la coalition droitière : les envahisseurs, toujours venus de l’est, hantent les mémoires. Toujours ils assiègent et doivent être repoussés. Par conséquent, parmi les propositions de Sebastian Kurz, figurent, en première position, un renforcement des contrôles aux frontières et une diminution de l’aide sociale aux réfugiés, laquelle va passer de 924 à 520 euros. Vienne, de la sorte, se rapproche du groupe de Višegrad, comprenant la République tchèque, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie, nations appelant à une fermeture complète de leurs frontières, sous l’égide de régimes autoritaires, tels ceux de Jaroslaw Kaczynski, à Varsovie, ou de Viktor Orbàn, à Budapest.

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