Articles taggés avec: Jean-François Vincent

Le monothéisme est-il violent ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 22 septembre 2012. dans La une, Religions, Vie spirituelle

Le monothéisme est-il violent ?

Recension du livre de Jan Assmann, Monotheismus und die Sprache der Gewalt (le monothéisme et le langage de la violence, non traduit en français), Vienne, Picus Verlag, 2009.

Jan Assmann est l’un des plus grands égyptologues de notre temps. Professeur à l’université de Heidelberg, il a également enseigné – entre autres – au Collège de France et à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, débordant sa spécialité initiale, l’égyptologie, pour se consacrer à la « Kulturgeschichte », l’histoire des civilisations.

Faut-il brûler Millet ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 septembre 2012. dans La une, Actualité, Culture, Société

Faut-il brûler Millet ?

 

Recension du livre de Richard Millet : De l’antiracisme comme terreur littéraire, Paris 2012.

Et d’abord, pourquoi une recension de Richard Millet ? Dès la première page, la messe est dite : « il n’y a pas plus de racisme en France qu’il n’y a de fruits d’or dans les branche des arbres » ; dénégation du racisme, classique chez ceux qui, ne voulant pas voir le racisme en eux-mêmes, refusent de le discerner chez les autres… Pourtant, le nombre des propos xénophobes de ce petit livre est tel qu’on pourrait en faire un florilège, une anthologie. Citons au hasard : les Roms, « peuple évidemment inassimilable », l’immigration ? « innombrable, incompatible, généralement hostile et finalement destructrice (…) une colonisation inverse ». La palme revenant à la dénonciation de cet état d’esprit qui « fait qu’un “sans-papiers” est un “citoyen”, un Noir un Blanc, un animal un humain, un enfant un adulte »… A la limite, on en arriverait à deux groupes d’éléments sinon équivalents, du moins analogues, les uns dans leur supériorité, les autres dans leur infériorité : citoyens, blancs, humains, adultes, d’un côté ; sans-papiers, noirs, animaux, enfants, de l’autre.

Punition et rédemption : théologie de la prison

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 septembre 2012. dans La une, Société

Punition et rédemption : théologie de la prison

 

L’idée même de prison s’enracine dans la théologie et la pratique monastique. Le vocabulaire en témoigne : la cellule, c’est d’abord la cellule du moine qui fait pénitence. Plus profondément, il existe un lien sémantique entre la poena et la poenitentia. Cette dernière désigne à la fois la peine et l’attitude d’esprit qui suit la peine : contrition, si le pénitent regrette sincèrement d’avoir offensé Dieu, attrition, s’il agit par seule crainte du châtiment.

La peine, en droit pénal comme en droit canon, relève d’abord de la punition. La société, en termes laïcs, ou Dieu, en termes religieux, demande satisfaction. Comme dans les duels d’autrefois, la satisfaction est la réparation du dommage causé par un dommage équivalent infligé à l’auteur de la faute (ou du péché). « Si vous ne faites pas pénitence, vous périrez tous » avertit l’évangile selon saint Luc (Luc 13,5) ; et dans le terrible Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est fait homme, saint Anselme de Cantorbéry évoque la voluntas puniendi de Dieu, Sa volonté de punir, car Son honneur, flétri par la violation de Sa loi, exige que le pécheur souffre. Bien sûr, ce n’est pas le principe du talion : le meurtrier ne sera pas nécessairement condamné à mort, ou le violeur violé. Judicium sine misericordio non est judicium, dit l’adage : un jugement sans miséricorde n’est pas un jugement. La satisfaction n’exclut pas la pitié de la société, voire une certaine tendresse du Créateur.

De la nécessité des peines de substitution

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 septembre 2012. dans La une, Actualité, Société

De la nécessité des peines de substitution

Anders Breivik a donc été condamné à 21 ans de prison, incompressibles et prolongeables. Il pourra donc théoriquement sortir à 54 ans, âge où, sauf maladie ou accident, il lui sera possible de récidiver. Or, non seulement il n’a jusqu’à présent émis aucun regret par rapport à ses crimes, mais il a clairement signifié que, si c’était à refaire, il recommencerait… Il tuerait donc à nouveau et le plus tranquillement du monde 77 personnes.

Au-delà de la question psychiatrique (il a été reconnu – comme il le souhaitait d’ailleurs – responsable de ses actes), se pose le problème de la justification de l’enfermement. Classiquement – j’y consacre une chronique dans ce même numéro de Reflets du Temps – les motifs qui fondent la privation de liberté sont : la punition, l’amendement et la rééducation en vue d’une réinsertion sociale (c’est la raison invoquée par les experts et juristes norvégiens interrogés sur ce point). Il y a cependant un autre motif, avancé également par les partisans de la peine de mort : l’élimination.

Sans aller jusques aux ridicules peines américaines de 200 ou 300 ans de prison (sauf certaines figures bibliques, comme Mathusalem, une telle longévité est inconnue chez l’homme), on pourrait concevoir des peines de 50 ou 100 ans, assorties de périodes incompressibles respectivement de 25 et 50 ans. Ainsi Breivik ne sortirait pas avant ses 83 ans !

Le génocide face à l'image, Matthieu Gosztola

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 juillet 2012. dans Monde, Racisme, xénophobie, La une, Politique

Le génocide face à l'image, Matthieu Gosztola

 

Le génocide face à l’image, Matthieu Gosztola, Paris, l’Harmattan, 2012

 

L’image ou la dialectique du Voir et du Dire : l’exemple du Rwanda

 

C’est à une véritable phénoménologie de la perception de l’image que nous invite Matthieu Gosztola. Celui-ci distingue deux types d’images, l’image visuelle (photographie, film, etc…) et l’image mentale, la représentation d’une chose à partir de ce que l’on en dit. L’indice de réalité de l’une comme de l’autre est moyen. La première, celle qui ressort de la vision oculaire, fait certes signe vers quelque chose qui existe vraiment, « la réalité n’est jamais effaçable au sein de l’image » ; mais ce quelque chose est plat, « figé » : il ne suffit pas à produire du sens, et ce d’autant plus qu’il peut être « retouché » par le photographe ou le cinéaste. La seconde, l’image qui se forme à partir du dire, l’image mentale, elle, est « nécessairement teintée de subjectivité » ; mais la parole qui provoque cette image permet une « écoute approfondie » : elle seule, si elle est reçue, parvient à faire voir en esprit, donc à faire comprendre véritablement.

Islamisme, islamophobie et arabité

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 juillet 2012. dans Racisme, xénophobie, Monde, La une, Politique, Société

Islamisme, islamophobie et arabité

L’assimilation entre Islam et Arabité est ancienne… Et avec elle, un mépris très raciste. Déjà en 1883, Renan, dans une conférence prononcée à la Sorbonne, déclarait : « toute personne un peu instruite des choses de notre temps voit clairement l’infériorité actuelle des pays musulmans, la décadence des états gouvernés par l’Islam, la nullité intellectuelle des races (sic !) qui tiennent uniquement de cette religion leur culture et leur éducation ».

Un facteur – grandement sous-estimé ! – de la dédiabolisation du FN fut ainsi le transfert de leur exécration d’une « race », d’un groupe humain historiquement constitué, les arabes, à une religion, l’Islam. Haïr un groupe humain tombe sous le coup de la loi ; haïr une religion, dans la très laïque République française, est licite, voire bien vu. Dans le parti de Marine Le Pen, on s’affiche islamophobe sans complexe : « raciste et xénophobe, c’est n’importe quoi, je suis anti-musulman ! » affirme, en toute décontraction, un cadre lepéniste interviewé par Claire Checcaglini dans un livre, Bienvenue au Front. Bien sûr, en filigrane, derrière l’Islam, il y a les maghrébins. On dénonce un complot « islamo-pétrolier » avec un raisonnement néo-darwinien binaire, déjà utilisé par les nazis à l’encontre des juifs, le « c’est eux, ou nous » :

L'invention du bonheur

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 juin 2012. dans Psychologie, La une, Société

L'invention du bonheur

 

Le bonheur n’a pas toujours existé. Je ne parle pas du sentiment lui-même, lequel a pu être empiriquement ressenti n’importe où et à n’importe quelle époque ; non je vise cette rage compulsive de nos contemporains à se trouver « épanouis », « bien dans leur peau », comblés de toutes les manières possibles ; je pense à cet acharnement à pourchasser – tel Javert Jean Valjean ! – frustrations, incomplétude, bref toutes les formes d’inassouvissement qui viendraient flétrir ce cher petit moi qui nous habite.

 

Ce bonheur-là est d’apparition récente, deux siècles tout au plus. Le terme grec, imparfaitement traduit par « heureux », eudaimonios, désigne littéralement le fait d’être possédé par un agathos daimon, un bon génie. La plupart des philosophes, Platon et Aristote, en particulier, incluront sous ce terme, par extension, la pratique des vertus en vue du souverain bien. Même les épicuriens d’alors (rien à voir avec Onfray !) définissent l’eudaimonie comme une ataraxia, une absence de trouble de l’âme, une parfaite tranquillité.

La catastrophe du 6 mai 2012, Jean-François Kahn

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 juin 2012. dans France, La une, Politique

La catastrophe du 6 mai 2012, Jean-François Kahn

Le 6 mai 2012, une catastrophe ?

 

Jean-François Kahn est un mélange déroutant de mauvaise foi assumée et d’une étonnante acuité de regard… Parfois ! Son dernier petit ouvrage en forme de pamphlet l’illustre d’une manière paradigmatique.

Certes, les raccourcis simplificateurs y abondent. Exemple parmi beaucoup d’autres, p.61 : « l’Elysée étant devenu le Moscou du Parti, il fallut, tels les partis staliniens des années 30, accepter sans broncher tous les tournants et tête-à-queue qui épousaient les humeurs et changements du guide suprême »… Et les erreurs – surprenantes de la part d’un homme pourtant très cultivé – aussi : p.52 « comme le suggérait Freud, “moi est un autre” ». Objection votre honneur ! Ce n’est pas Freud mais Rimbaud, et ce n’est pas « moi » mais « je »…

Pour autant, au milieu de ce qu’il faut bien appeler de la logorrhée, fulgurent certains éclairs de lucidité. L’intuition majeure étant que le ver est dans le fruit, et l’extrême droite dans la droite qu’elle a investie. Kahn prophétise « l’arrivée au pouvoir dans cinq ans d’une droite décomplexée, comme ils disent, c’est-à-dire “libérée” des tabous que le gaullisme, la démocratie chrétienne et le libéralisme de progrès avaient érigés (…) une droite “contre-révolutionnaire” comme on la baptisait au XIXème siècle, “réactionnaire” au sens philosophique du terme, dont le Front National et ses ministres constitueront le fer de lance ».

Y a-t-il encore une notion de sacré ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 juin 2012. dans La une, Société, Vie spirituelle

Y a-t-il encore une notion de sacré ?

Le sacré se distingue du divin. Le sacré, c’est l’inviolable, l’indisponible, ce à quoi il est impossible/interdit de porter atteinte, voire même de s’approcher. A Rome, la formule « sacer esto », « qu’il soit sacer/sacré », était une formule d’exécration : le « sacer », mis au ban de la société pouvait être assassiné impunément, il méritait la mort. Le « sacerdoce » – dans le paganisme comme dans le christianisme – renvoie à une séparation d’avec le reste des hommes : le clerc est mis à part (c’est là le sens littéral de kleros, en grec) parce qu’il a basculé de l’autre côté, du côté des dieux.

Le sacré ne se réfère donc pas au divin proprement dit, mais à une qualité du divin : son altérité radicale, altérité telle qu’il en découle un danger pour le commun des mortels. Le Tout Autre, de par sa différence infrangible, peut tuer si l’on s’approche de lui sans rites propitiatoires. Le Mont Sinaï, là même où Moïse reçoit les Tables de la Loi, est « sacré », « contaminé » qu’il est par Dieu. « Gardez-vous de monter sur la montagne et d’en toucher les abords. Quiconque touchera la montagne sera mis à mort » dit Moïse (Gen 19,6) au peuple. Le grand prêtre, le jour de Kippur, ne rentre dans le Saint des Saints que protégé par un équipement spécial (Ex 18,4) : « un pectoral, un éphod, une robe, une tunique de mailles, une tiare et une écharpe ». Il ne faut rien moins que tous ces ornements pour se « protéger » du sacré. Encore de nos jours, dans le rite byzantin, l’évêque se lave les mains après avoir fractionné le pain consacré : toucher le Tout Autre est polluant pour des mains impures de pécheur.

Ce qui est Vs ce qui devrait être

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2012. dans Philosophie, La une, Politique

Ce qui est Vs ce qui devrait être

Penser à droite, Emmanuel Terray, Editions Galilée, Paris, 2012

 

Emmanuel Terray, agrégé de philosophie et directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, n’a pas écrit un livre de sociologie politique, mais bien de psychologie politique : il ne s’agit point ici de doctrines mais de mécanismes de pensée ; non pas « dis-moi ce que tu penses et je te dirai qui tu es », mais « dis-moi comment tu penses et je te dirai qui tu es ».

« La pensée de droite » affirme Terray « est d’abord un réalisme ». La droite s’arque-boute sur ce qui existe ici et maintenant, sur la réalité tangible. « Cet existant est identifié au réel (…) Le possible existe en “puissance”, dans le rêve, dans l’espérance, dans l’imaginaire ». La gauche incarne donc le possible, le potentiel ; la droite, elle, le véritable, l’actuel (au sens étymologique d’actus = ce qui existe vraiment). D’où une méfiance à l’égard des essais, des tentatives, de la recherche d’un mieux, dénoncé de prime abord comme utopique. « Keine Experimente ! » s’était déjà écrié le chancelier Adenauer, en bon démocrate-chrétien. « La pensée de droite », conclut Terray, « apparaît bien comme une pensée de l’acquiescement, une résignation mélancolique ».

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