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Un tour du monde des utopies

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mai 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre de Bruno Fuligni, « Royaumes d’aventure », éditions Les arènes, mai 2016

Un tour du monde des utopies

Bruno Fuligni, maître de conférences à Science Po et chroniqueur sur la chaîne parlementaire LCP, illustre, dans ce nouveau livre, les propos de Frédéric Lordon (cf. ma chronique du 1er octobre) sur l’« horizontalité » nécessaire pour rendre une société démocratique.

Les « micro-nations » qu’il décrit, souvent fondées par un seul individu, vont jusqu’au bout – quasi narcissique – de la théorie rousseauiste de la souveraineté populaire : « Si chaque citoyen, écrit Fuligni, est détenteur d’une parcelle de souveraineté, pourquoi ne reprendrait-il pas cette parcelle à son propre compte, pour y cultiver son projet politique ? ». On n’est jamais si bien servi que par soi-même : dans ces états utopiques, l’horizontalité se confond avec un groupe d’« égaux » ou – coïncidant alors avec la verticalité – se concentre dans une unique personne…

Il y a, bien sûr, le pur folklore. Ainsi la « sérénissime république de l’île Saint-Louis », à Paris. Son instigateur, en 1926, le poète, journaliste et imprimeur Roger Dévigne, voulait promouvoir « l’émancipation ludovisienne ». En fait, l’« exécutif » ludovisien siégeait dans l’appartement de ce monsieur qui s’est, malgré tout, donné le mal de rédiger une constitution ; laquelle peut se résumer comme suit : « l’île Saint-Louis jouit d’un régime oligarchique tempéré par la bonne humeur. Le gouvernement est invisible et secret, comme la pensée ».

Plus politique, le royaume gay et lesbien de la mer de Corail, situé sur l’île de Cato, au large de l’Australie. Son fondateur, l’activiste Dale Anderson, auto intronisé « empereur Dale 1er », hisse chaque jour le drapeau arc-en-ciel de son domaine, au son de l’hymne national, I am what I am… une chanson de Gloria Gaynor ! Anderson a même fait imprimer des timbres et envoyé une supplique à l’ONU.

Enfin et plus sérieusement, Christiana, la « ville libre », autogérée, sise dans les faubourgs de Copenhague. Créée en 1971 par une communauté hippie qui s’était installée là, Christiana est une sorte de Nuit Debout permanent. Palabres, cannabis (voire plus dur), trafics en tout genre. Les « Christianites » se sont en plus dotés d’une monnaie, le « lon », orné d’un escargot psychédélique…

Au fond, l’intérêt du l’ouvrage de Fuligni consiste à montrer qu’ultimement le projet révolutionnaire se dégrade en farce. La farce comme stade suprême de la révolution, pourrait-on dire, en paraphrasant un célèbre essai de Lénine. Le rêve se fracassant inévitablement contre la réalité – et l’utopie, comme son nom l’indique, ne pouvant se trouver nulle part – les plus radicaux (ou les plus fantasques) ont tout simplement décidé de continuer à dormir…

Ça macronne !

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 mai 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Ça macronne !

OPINION

 

Oui, ça macronne et dur ! La peoplisation gouvernementale – politique spectacle façon Guy Debord ou Roger-Gérard Schwartzenberg – bat son plein. Très glamour, l’écologiste de salon, Nicolas Hulot, ou encore la diva de l’épée (au caractère, paraît-il, genre Maria Callas), Laura Flessel, surnommée – et sûrement pas pour rien – « la guêpe »…

Au-delà des flonflons de la fête, les fondamentaux du libéralisme classique demeurent : Bruno Le Maire, à l’économie, qui rivalisait avec François Fillon sur le nombre d’emplois à supprimer dans la fonction publique ; ou bien Jean-Michel Blanquer, directeur de la prestigieuse ESSEC, parangon de la « pensée unique » monétariste, à l’éducation nationale.

Bref, une société libérale – dans tous les sens du terme – très avancée, qui rappelle, en beaucoup plus sophistiqué, le « sexy youpi » giscardien (tiens ! un autre inspecteur des finances) de 1974.

Mais la fête ne durera pas. A supposer que l’obstacle des législatives soit levé (ce qui reste à démontrer), l’offensive sociale reprendra de plus belle face à des ordonnances auprès desquelles la loi El Khomri suscitera une nostalgie émue de la part des cégétistes, lordoniens et autres « nuitdeboutistes ». Il faudra à la nouvelle majorité présidentielle (si elle existe !), façonnée de bric et de broc, des riens solides pour résister aux manifestations, échauffourées et occupations de places, qui ne manqueront pas de se produire.

L’alliage friable, à l’amalgame subtil, concocté par Macron courra alors un fort risque de décomposition.

Les paillettes macroniennes, à l’évidence, feront difficilement avaler la potion amère de l’austérité – habilement dissimulée – dont ce sera le grand retour…

Presse ; Vu de l’étranger, suite

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 mai 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Presse ; Vu de l’étranger, suite

Une Europe mi-figue mi-raisin après le second tour de l’élection présidentielle. Certes l’extrême droite est battue, mais l’on doute encore de la France…

 

Outre Rhin : soulagement et scepticisme

La Frankfurter Allegemeine Zeitung titre : « Macron épargne un cauchemar à l’Europe ».

« Ouf ! » soupire, en français dans le texte, Die Zeit : « pour de nombreux Français, Emmanuel Macron était un moindre par rapport à Marine Le Pen, la perdante victorieuse ».

La Süddeutsche Zeitung abonde dans le même sens : « la victoire de Macron évite la catastrophe. Son succès est tout sauf éclatant, le Front national n’est en rien frappé à mort ».

Mais le plus critique reste sans doute le grand quotidien de Zürich, la Neue Zürcher Zeitung : « le nouveau chef de l’état français avance en terrain miné, face à d’importants défis, allant du chômage au terrorisme. Que cet homme de 39 ans connaisse un triomphe est hautement douteux ».

 

Outre Manche et dans le plat pays : prudente expectative

Pour The Daily Telegraph, « Macron est le plus jeune chef d’état que la France ait connu depuis Napoléon. Un résultat lourd de conséquences pour le Brexit et l’Europe ».

The Guardian ne pavoise pas : « Le Pen est battue, mais l’extrême droite française est loin d’être éliminée ».

De Morgen ne se mouille pas trop, lui non plus : « le président Macron fait face à d’immense défis ».

Et Le Soir de conclure : « Emmanuel Macron président, reste à gouverner ».

 

Par-delà des Alpes : l’optimisme prévaut

Le Corriere della Sera fanfaronne : « Macron président, finie la peur ! »

La Stampa, elle aussi, s’extasie : « Macron, l’enfant prodige, qui unit la droite et la gauche ».

Même tonalité chez La Repubblica : « l’optimisme hors les murs : la victoire de Macron contient une leçon fondamentale ; on peut tenir un discours diversifié et vaincre ».

 

Allons, malgré tout, è ancora bella la vita !…

« Si vous le dites » Le magnétisme animal

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 mai 2017. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » Le magnétisme animal

Ah ! Qui n’a jamais entendu parler du « magnétisme animal » d’Alain Delon, ou de tel (le) autre – mâle ou femelle – qui parvient à fasciner sensuellement les foules ?

L’idée est ancienne et même théologique ! Déjà le mystique jésuite, Angelus Silesius (XVIIème siècle) comparait Dieu à un aimant ; il écrit dans son œuvre principale, Le pèlerin chérubinique :

« L’aimant spirituel et l’acier.

Dieu, qui est un aimant, mon cœur, qui est l’acier.

Il se tourne toujours vers Lui, chaque

Fois qu’Il le touche ».

Mais elle devint théologico-scientifique, toujours au XVIIème, avec un autre jésuite, Athanasius Kircher, dans une œuvre désormais connue des seuls spécialistes, Artis magnetica mundus, sive catena magnetica, Le monde de l’art magnétique, c’est-à-dire la chaîne magnétique. Il y parle de l’attraction universelle (la sympathie chère aux stoïciens) – ce qu’il appelle l’attraction commune, communis attractio – et fait du divin créateur le lien intime entre tout ce qui fut créé : c’est la vis magnetica dei, la vertu magnétique de Dieu.

Bien entendu, il revint au célèbre Franz Messmer, au XVIIIème, de populariser le concept. Celui-ci écrivit, en 1779, son Mémoire sur la découverte du magnétisme animal. Il y définit ce dernier comme « la force de vie secrète au plus profond du for intérieur ». Il s’agit d’un véritable « évangile de la nature » ; et, dans un style qui rappelle les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il s’écrie : « Ô nature ! Je te crie, tel un possédé, que veux-tu de moi ? ». Mais, déjà à l’époque, les recherches sur l’électricité, en particulier celles de Benjamin Franklin, détrônent l’ésotérique magnétisme.

Cependant il y eut encore des esprits – ecclésiastiques – pour réunir les deux. Ainsi Prokop Divisch, surnommé – sans rire ! – le theologus electricus, qui tenta de combiner fluide magnétique et électricité, par l’intermédiaire d’une « machine » censée capter la foudre, par un pieu de 40 mètres de haut… et un pasteur protestant, Friedrich Christoph Oetinger, fondateur du piétisme, qui publia, en 1765, une Théorie de l’électricité météorologique, dans laquelle il décrit un « feu électrique », ignis electricus, « feu élémentaire », ignis elementaris, caché en toutes choses, lequel ne serait autre que le Spiritus mundi, l’Esprit du monde, dont se régalent également les alchimistes.

Le magnétisme eut une double postérité. L’une spirite, avec Alan Cardec (1804-1869) par exemple, qui explique dans son ouvrage, La genèse (chap 14, paragraphe 31) : « le fluide universel est, comme on l’a vu, l’élément du corps charnel et du périsprit, qui n’en sont que les transformations ». Et l’autre philosophique, avec des auteurs aussi sérieux que Bergson (L’élan vital) ou Teilhard de Chardin, qui évoque, dans Le phénomène humain, « l’énergie radiale ».

Bref, retour à Angelus Silesius : de la mystique, encore de la mystique, toujours de la mystique…

« Le Tout bon des Reflets » : Ma nouvelle cantine italienne à Louvain

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 mai 2017. dans La une, Gastronomie

« Le Tout bon des Reflets » : Ma nouvelle cantine italienne à Louvain

J’ai fait, il y a quelques semaines, une découverte, l’osteria Michele. Osteria, en italien, signifie snack-bar, mais celui-ci a des prétentions gastronomiques. Tout le personnel est transalpin. Souvent, quand ils me parlent en néerlandais – je n’ai pas trop l’air méditerranéen ! – je leur réponds en italien. Ils sont ravis.

Carte classique mais raffinée.

En entrée, ne ratez pas le caprese di buffala dop e pomodorini : petites tomates cerises, roquette et mozzarella di buffala (bufflonne) comme je n’en ai jamais mangée, crémeuse, onctueuse, rien à voir avec le machin caoutchouteux – genre Bonbel – qu’on trouve dans les supermarchés ou dans certaines gargotes italianisantes.

En plat principal, je suggère des pâtes très originales. Panciotti di melanzana e ricotta salata, raviolis en forme de panse (pancia) farcis aux aubergines et à la ricotta, nappés d’une délicieuse sauce tomate ; ou encore les mezzelune funghi di bosco e tartufo, des raviolis encore, mais cette fois en demi-lune (mezzaluna) remplis de champignons des bois et de truffes. Une pure merveille.

En dessert, je ne me lasse pas du tartufo nero ou bianco. Sorte de parfait glacé au chocolat noir ou blanc, qui vaut l’original romain, inventé par le restaurant « Tre scalini » de la Piazza Navona…

Et ne manquez surtout pas l’expresso – divin ! – que me prépare « con amore » la serveuse.

Il faut dire que je lui fais de jolis compliments dans sa langue…

Vins au verre, Rosso di Montalcino ou Barolo. Si vous êtes à plusieurs, offrez-vous le Brunello di Montalcino, cher (129 €), mais extraordinaire.

 

Osteria Michele

Tiensestraat 23

3000 Louvain

Tel : 00 32 16 90 15 38

Vu de l’étranger

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 avril 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Vu de l’étranger

J’ai consulté la presse européenne (du moins dans les limites de mes compétences linguistiques) pour rendre compte de la perception du premier tour dans les différents pays.

Remarque préliminaire : l’élection française a passionné l’Europe. En Belgique, la RTBF (télévision francophone) y a même consacré toute une soirée électorale.

Trois types de réaction : l’espoir, la stupeur et la perplexité.

 

L’espoir

La Stampa clame : « Emmanuel Macron a sauvé l’honneur de la France ! ».

Die Zeit, moins lyrique, confirme : « Macron donne confiance à l’Allemagne, les hommes politiques allemands congratulent le pro-européen ».

The Guardian encourage : « une victoire pour Macron et pour l’espoir. Maintenant la France doit finir le boulot, dans deux semaines, en élisant M. Macron ».

 

La stupeur

Le Soir titre : « La gifle ! Une gifle retentissante pour tout l’establishment politique ».

De Telegraaf n’est pas en reste : « cela signifie un tremblement de terre dans la politique française. C’est la première fois depuis près de 70 ans qu’il n’y a pas, au second tour, de candidat des partis ayant pignon sur rue, LR et PS ».

Idem pour le Corriere della Sera : « pour la première fois depuis qu’existe l’élection directe du président, la droite républicaine n’est pas présente au second tour ».

« Une page est tournée dans la vie politique française » déplore le quotidien flamand De Standaard.

The Daily Telegraph parlant lui de la « rebuffade donnée par Emmanuel Macron et Marine Le Pen à la classe politique ».

 

La perplexité

Elle domine.

La Neue Zürcher Zeitung évoque très métaphoriquement « Le gentil et la bête » : « l’élection présidentielle se transforme en plébiscite sur l’Union Européenne. Au second tour, s’opposent la furieuse adversaire de l’UE, Marine Le Pen et le défenseur de l’Europe, Emmanuel Macron ».

La Süddeutsche Zeitung s’interroge : « la France a le choix entre l’optimisme et la rage. Elle doit choisir entre l’ouverture au monde et la fermeture ».

 

Bref, malgré un soulagement certain, La France inquiète. Moins d’ailleurs en raison de la montée évidente de la xénophobie, que par l’éventualité d’un « frexit ». Après tout, en ajoutant Dupont-Aignan, il n’y a pas loin de 45% des votants hostiles à l’Europe. Le frexit signifierait, en effet, la mort de l’UE.

Mais heureusement, nous n’en sommes pas là…

La victoire en déchantant

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 avril 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

La victoire en déchantant

Soulagement et amertume

Soulagement, car la France n’a pas – encore ? – basculé. Ni dans la xénophobie, ni dans l’europhobie. Les pro-européens humanistes ont sauvé la mise. Marine Le Pen déçoit par son score les espoirs que lui promettaient les sondages et Mélenchon n’est pas au second tour… youpi !

Mais amertume. Le « vainqueur » cache mal sa vacuité interne sous les paillettes du show qui lui tient lieu de programme. Ce candidat attrape-tout – moi compris – doit son succès, non à l’adhésion, mais à la peur : la peur du pire. Il sert de dénominateur commun, petit, si petit, à la kyrielle – hétéroclite et hétérogène – de tous ceux qui ne voulaient ni du néo-fascisme tranquille et faussement apaisé, ni du néo-marxisme pseudo-bolivarien.

Sa volonté de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions aboutira à des triangulaires, voire à des quadrangulaires, lourdes de menaces. Rien n’est plus favorable au FN que ces matches à trois ou à quatre. Le résultat ? Une majorité étriquée, voire pas de majorité du tout. La IVème ressuscitée… hourra !

Un pronostic : l’état de grâce – si tant est qu’il y en ait un – sera court.

Les limites des institutions internationales

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 avril 2017. dans La une, Histoire, Littérature

Recension du livre de Albert Einstein/Sigmund Freud, Warum Krieg ? Ein Briefwechsel. Diogenes Verlag, Zürich 1972

Les limites des institutions internationales

De passage à Vienne pour un très bref séjour, je suis tombé, dans une librairie, sur cet étonnant petit volume de correspondance entre les deux grands hommes, et dont j’ignorais jusqu’à l’existence.

1932, l’inquiétude monte en Europe. Le parti nazi est aux portes du pouvoir en Allemagne ; les efforts, tout au long de la décade précédente, en vue d’instaurer une véritable sécurité internationale, notamment grâce à une institution régulatrice des conflits éventuels – la Société des Nations, ancêtre de l’ONU – paraissent précaires et incertains.

Einstein pose la question à son « collègue » psychiatre (ils se considèrent tous les deux comme des scientifiques) : « existe-t-il une voie, pour libérer les hommes de la fatalité de la guerre ? ». Et de justifier sa démarche auprès de l’illustre viennois : « je sais que vous avez répondu, directement ou indirectement, dans vos écrits, à toutes les questions ayant trait à ce problème pressant qui nous intéresse ».

Freud, dans le courrier en retour qu’il adresse à Einstein, commence par un historique anthropologique. Les plus forts dominent « naturellement » les plus faibles. D’où la distinction sémantique entre pouvoir (Macht) et violence coercitive (Gewalt). Le premier reposant sur la seconde : c’est par la force contraignante que s’établit le pouvoir. Le droit apparaît ainsi lorsque les faibles se coalisent pour renverser la loi – ou plutôt la non-loi – du plus fort à leur avantage.

La solution en vue de prévenir la guerre pourrait par conséquent consister en une délégation de la violence coercitive à une instance arbitrale, qui puisse effectivement en disposer, si nécessaire.

Pour ce faire, il faut que deux conditions soient réunies : que soit créée ladite instance, et que son pouvoir soit bien réel. « Maintenant, dit Freud, la société des Nations a été conçue pour être cette instance ; mais la deuxième condition – le pouvoir (Macht) – fait défaut ».

Pourquoi ?

Deux éléments manquent cruellement : la possibilité de contraindre, et l’existence de liens affectifs (Gefühlsbindungen) entre les différents membres. « Or, continue Freud, à la place des sentiments, il n’y a eu que des attitudes abstraites (ideelle Einstellungen). De la sorte, il semble bien que la tentative de substituer le pouvoir des idées (Macht der Ideen) au pouvoir réel soit condamnée à l’échec ».

Déclaration prophétique ! Pas plus le pacte de la Société des Nations du 28 juin 1919 que la Déclaration universelle des droits de l’homme, votée par l’ONU le 10 décembre 1949, ne sont parvenus à susciter un tel ralliement émotionnel créateur de liens. Freud avait vu juste. Mais alors que propose-t-il ? « La situation idéale, conclut-il, serait naturellement celle où une communauté d’hommes auraient soumis leur vie pulsionnelle à la dictature de la raison (Diktatur der Vernunft). Rien d’autre ne peut faire advenir une union – intégrale et capable de résistance – d’individus, et ce même en l’absence de liens affectifs entre eux. Cependant, selon toutes probabilités, ceci n’est vraisemblablement qu’un espoir utopique ».

Le fondateur de la psychanalyse avait parfaitement perçu l’impuissance d’un club d’états incapables d’imposer par la force une authentique coercition et reposant, non sur des affects prégnants (le patriotisme), mais bien plutôt sur des données abstraites peu motivantes effectivement : les droits de l’homme. La voie esquissée par Freud, le despotisme éclairé – l’aufgekläter Absolutismus cher à Joseph II – incompatible avec la démocratie et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, relève, comme l’observe fort justement Freud, d’un « espoir utopique ».

Oui, Warum Krieg ? Pourquoi la guerre ? Tout simplement parce qu’il n’existe aucun moyen de l’éviter…

Existe-t-il un droit « de ne pas aimer » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 avril 2017. dans La une, Société

Existe-t-il un droit « de ne pas aimer » ?

Jean-Luc Mélenchon, le 21 novembre 2015, à 7h47, diffusa le tweet suivant : « Je conteste le terme d’islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l’Islam, comme on a le droit de ne pas aimer le Catholicisme ».

Bonne question : a-t-on le droit de ne pas aimer ? Mais de quoi parlons-nous, en réalité ?

Des personnes ? J’ai untel ou unetelle dans le nez ; je ne le/la supporte pas ; je ne peux pas le/la « sentir »… Qui de nous n’a jamais utilisé pareilles expressions ? Moi, par exemple, je cultive un franc désamour à l’égard de Léa Salamé. C’est très injuste, car ses qualités sont incontestables : intelligence, esprit d’à propos, culot ; bref, une grande intervieweuse. Pourtant je ne l’aime pas. Affaire d’atomes crochus (ou non crochus), allergie épidermique, totale irrationalité. Bien sûr, l’on peut toujours essayer de se justifier : elle est agressive, parfois blessante, elle interrompt, ne laisse pas l’invité s’exprimer. Soit, mais tout ceci ne va pas au fond des choses : les sentiments – positifs ou négatifs – ne se commandent pas. La détestation, comme la dilection, ne se situe pas au niveau de la tête, mais au niveau des tripes…

Jusqu’ici, rien de grave, tout le monde acquiesce.

Passons aux idées. Certains adorent le platonisme, d’autres (Nietzsche par exemple) le haïssent. Il y a des marxistes et des anti-marxistes, des libéraux et des anticapitalistes, et ainsi de suite. De gustibus non est disputandum, dit l’adage latin, des goûts et des couleurs… là encore, rien d’offensant.

Quid maintenant des religions ? Des « idées » également, mais particulières : qui dit religions, dit croyants. Peut-on haïr l’Islam (en général, Mélenchon ne visait pas spécifiquement l’Islam radical) sans haïr les musulmans, c’est-à-dire, dans un pays comme la France, un groupe composé majoritairement d’Arabes ? Là se pose une nouvelle question : peut-on « ne pas aimer » un groupe humain ?

Du désamour, en effet, à l’ostracisme, si ce n’est au racisme tout court, il n’y a qu’un pas vite franchi. L’antipathie se meut nécessairement en réductionnisme. Je « réduis » Léa Salamé à une « qualité » – effectivement détestable – l’agressivité, alors qu’elle a une quantité de facettes différentes. Les islamophobes réduisent les musulmans au fanatisme déployé par les plus intégristes d’entre eux, une « qualité » également, mais « essentielle » celle-là, parce qu’elle s’applique à un groupe. Essentialisation « racisante », à partir du moment où ce groupe se confond avec une entité ethno-raciale. Généralisation licite pour une personne (on choisit, en toute impunité, un défaut qui le/la « subsume »), mais illicite pour les groupes, car elle tombe ou elle peut tomber sous le coup des loi antiracistes. Des sentiments involontaires, à la malveillance intentionnelle, voire à l’intention de nuire, la pente glisse et fait glisser.

Le seul mérite de Mélenchon – qui a d’ailleurs fait un contre-sens sur le suffixe « phobie » (phobos en grec signifie « peur » et non « détestation ») – aura été de souligner ce deux poids/deux mesures : il existe un droit à l’injustice à l’encontre des individus, mais pas à l’encontre des groupes (raciaux, sexuels, religieux, etc.). Ne pas aimer constitue en soi une injustice, une injustice fautive parce que réductrice, une injustice plus subtile que la plate diffamation ou l’insulte : je ne diffame pas Léa Salamé quand je dis que je ne l’aime pas. Tout ostracisme – individuel ou collectif – se fait réducteur.

Oui certes, Jean-Luc Mélenchon, il existe bien – à l’intérieur de certaines limites – un droit de ne pas aimer… mais n’oubliez pas : il existe aussi des droits injustes.

La transformation intimiste de l’au-delà à l’époque moderne

Ecrit par Jean-François Vincent le 08 avril 2017. dans La une, Religions, Histoire

La transformation intimiste de l’au-delà à l’époque moderne

Objet de terreur (cf. Delumeau) ou de folle espérance, l’après-vie a longtemps été conçue d’une manière statique : calquées sur le modèle pré-copernicien du monde, les demeures infernales ou paradisiaques des trépassés se confondaient avec le triplex habitaculo de l’univers. Au centre de la terre, les damnés ; sur terre, les vivants ; au ciel, les élus. Encore faut-il distinguer l’espace compris entre le globe terrestre et le firmament, voute solide (ferme comme son nom l’indique) où sont accrochées les étoiles fixes – le coelum – du coelum empyreum ou ciel du feu (pyros en Grec), siège de la divinité, monde des anges et des saints. Les uns comme les autres étant principalement investis dans la contemplation et la louange. La vision de Dieu – visio beatifica à l’opposé de la visio miserifica (misérifiante !) des âmes en enfer – suppose, en effet, une connaissance intime de Celui-ci, accaparement béatifique qui exclut toute autre forme d’activité. Au point que même l’amour du prochain passe au second plan : l’on aime l’autre en Dieu. « Aucune créature ne peut contribuer au bonheur d’un bienheureux » écrit Saint Thomas. Ainsi La belle Béatrice ayant conduit Dante, en songe, jusqu’à l’empyrée – « il cielo che è pura luce » – abandonne froidement ce dernier pour retrouver son divin et incomparable rival du Cantique des Cantiques. Encore en plein XVIIème siècle, le célèbre janséniste Pierre Nicole écrira, dans son Essai sur la morale : « l’homme est créé pour vivre une solitude éternelle avec Dieu seul ».

Tout change avec Emanuel Swedenborg, théosophe mystique suédois du XVIIIème siècle, dont l’œuvre principale, Du ciel et de l’enfer, eut un retentissement considérable tant dans le protestantisme que dans le catholicisme. Première innovation de taille : plus jugement particulier au moment du décès, cette anticipation fatale du jugement dernier, dogmatisée par le concile de Florence de 1439. « Il dépend de l’homme seul de décider de l’endroit où il va passer son éternité ». Plus de rétribution, par conséquent, mais une forme étonnamment moderne de développement personnel. Le défunt peut, de la sorte, devenir progressivement un ange et la damnation se borne à sanctionner un refus de s’améliorer.

Autre révolution théologique : la mort ne se conçoit plus comme un face à face solitaire avec Dieu, mais inclut une sociabilité céleste, en particulier avec les conjoints. Les « plaisirs conjugaux » font partie intégrante de cette nouvelle version de la communion des saints. Bien sûr, Swedenborg ne verse pas dans la pornographie et prend soin de distinguer l’amor conjugalis, terrestre, de l’amor conjugialis (paradisiaque, c’est-à-dire innocent et sans concupiscence lubrique). La suggestion enflammera d’ailleurs l’esprit de ses contemporains, tel le poète allemand Christoph Martin Wieland, qui n’hésite pas à écrire que « dans un paysage bucolique, hommes et femmes nues se rencontreront, jouiront de la beauté de la nature et s’adonneront aux plaisirs amoureux ». Certes, la nouveauté n’était que relative ; déjà au XVème siècle, l’humaniste Lorenzo Valla (1405-1457) avait substitué la volupté à la sainte béatitude. Dans son De voluptate, il écrit hardiment que cette voluptas aura son prolongement dans le siècle futur, « in futura ».

Ce vivre ensemble post mortem s’applique également – et peut-être même avant tout – à la famille. L’évêque Wilhelm Schneider fit paraître en 1879 un petit traité dont le titre dit tout : Das Wiedersehen im anderen Leben, l’au revoir dans l’autre vie, dans lequel il trouve les mots suivants pour apaiser le déchirement de la rupture : « les liens affectifs seront renouvelés et définitivement scellés ». Oui, désormais la mort semble n’être plus qu’un au revoir. La romancière américaine – féministe et spirite – du XIXème siècle, Elizabeth Stuart Phelps, poussera l’idée très loin dans son livre, Gates ajar, les portes entre-ouvertes (de l’au-delà, bien sûr !). Une description idyllique dans laquelle les familles, de nouveau réunies, vivent dans des maisons en tout point comparables à celles de l’ici-bas et participent aux diverses activités auxquelles elles avaient l’habitude de se consacrer.

Cet espoir continue de hanter les endeuillés d’aujourd’hui. Ma propre mère conçoit l’outre-tombe comme des retrouvailles avec les siens (ses parents, mon père et moi aussi évidemment, quand mon heure sera venue), une sorte de pique-nique aux cieux… « Et Dieu, dans tout ça ? ». Je le lui pose quelques fois pour la taquiner (car elle est croyante). Réponse, mais ô combien significative : « Ah, tiens ! Je l’avais oublié… »

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