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La peau de chagrin de la gauche radicale

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 avril 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

La peau de chagrin de la gauche radicale

J’aurais pu d’ailleurs dire « la peau de chagrin de la gauche tout court ». Jamais depuis 1958, celle-ci ne s’est trouvée à un étiage aussi bas dans l’opinion, moins de 25% au total (si l’on en exclut, bien sûr, Emmanuel Macron qui se déclare, tel feu Michel Jobert, « ailleurs » et refuse la latéralisation bipartisane du paysage politique) ; même en 1969, l’année terrible pour la SFIO agonisante (5,01% au premier tour pour Gaston Deferre), le PCF affichait un 21,27% qui ferait rêver Jean-Luc Mélenchon…

Le soutien officiel de Manuel Valls – faisant suite à celui, officieux, de Ségolène Royal – à l’ancien ministre des finances de François Hollande, souligne le hiatus dont le résultat de la primaire dite de la « belle alliance » était déjà le symptôme : le fossé infrangible qui désormais sépare un appareil et des élus centristes (hollandais) d’une base radicalisée mais sociologiquement rétrécie. Cette base file le – mauvais – coton de celle des travaillistes britanniques, qui ont réélu l’archaïque Jeremy Corbyn, revenant naphtaliné du paléo-étatisme des années 70 et meilleur gage de pérennité gouvernementale pour le parti conservateur. L’actuel naufrage de Benoît Hamon dans les sondages – il a dégringolé de 6 points depuis sa « victoire » – démontre que l’électorat dans sa globalité diverge dramatiquement de celui du PS.

Alors pourquoi ? Pourquoi cette purge, ce purgatoire de la radicalité progressiste, quand l’autre, la radicalité réactionnaire (MLP + Fillon = 45%) a, elle, le vent en poupe ?

Certes, on incriminera le quinquennat de Hollande, dont la volte face sur la déchéance de la nationalité, aggravée par le lever de bouclier que provoqua la loi travail, a transformé le parti d’Epinay en champ de bataille, voire en champ de ruines. Mais le mal vient de beaucoup plus loin. D’un point de vue gramscien, la bataille des idées a été définitivement perdue avec l’effondrement de l’URSS et la chute du bloc de l’est ; car ce n’est pas seulement le marxisme sous sa forme léniniste qui fut dès lors mis à bas, mais toute la matrice de la pensée de gauche, à commencer par ses valeurs premières, l’égalité et l’émancipation.

Le peuple – le démos populaire et populiste – n’a cure de l’égalité : pire il revendique l’inégalité des étrangers par rapport au Français (refus du droit de vote des premiers aux élections locales, repoussé sine die depuis 1981, tentation de la préférence nationale à l’embauche). Quant à l’émancipation, les Français lui préfèrent la protection : les droits des minorités de tous ordres passent après, bien après la sécurité – économique (protectionnisme), culturelle (identitarisme) – et naturellement la sécurité tout court, peur du terrorisme.

Les mouvements comme Nuit Debout ne doivent pas faire illusion : impressionnant médiatiquement parlant, leur socle n’en demeure pas moins minime numériquement : celui des « inclus », selon la classification de Patrick Buisson, « métropolitains » selon celle de Christophe Guilluy ; des diplômés, mais qui craignent un déclassement du fait de leur précarisation croissante. Suffisamment nombreux pour faire pencher la balance du côté d’un Hamon, dans le cadre – limité – de la primaire, ils ne sauraient constituer une lame de fond susceptible d’influencer une présidentielle.

La France n’ira jamais plus loin que le centre gauche, et encore, à condition que celui-ci – Macron – se présente comme « franchisé » de toute appartenance à la gauche de gouvernement antérieure.

La peau de chagrin, en réalité, se réduit à ce rôle de cordon sanitaire face aux droites extrêmes ou extrémisantes, auquel se voient réduits les progressistes qui entendent malgré tout résister.

La résistance donc, un combat d’arrière garde, mais qui a sa noblesse.

Le président et le poisson; 1er Avril

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 avril 2017. dans La une, Humour

...ou comment se décider avec un saumon en bouche

Le président et le poisson; 1er Avril

Le président déjeunait à la Closerie de lilas, à Paris, évoquant la mémoire du regretté Jean-Edern Hallier, un familier des lieux qui y avait d’ailleurs un jour disparu…

Le président eut soudain une révélation quasi mystique, qui n’est pas sans rappeler celle d’un Claudel se butant sur un pilier de Notre-Dame : une arrête de la darne de saumon qu’il était en train de déguster venait de se ficher sur le voile de son palais (buccal, s’entend, pas élyséen). Les yeux écarquillés, n’émettant plus que des râles vaguement nauséeux, François Hollande fut tiré d’affaire (non judiciaire) par les doigts experts d’un ORL ami qui faisait partie des convives. L’objet du délit ayant été retiré de la bouche présidentielle, le visage du chef de l’état prit alors l’expression d’une extrême gravité. « Mon retrait était une erreur dit-il, c’est ce poisson qui me l’a fait comprendre. Macron ne connaît rien à la sauce hollandaise : le vrai saucier dans ce domaine, c’est moi ! ». Après quelques minutes de réflexion intérieure, il passa deux ordres : l’un à son service de presse : « annoncez immédiatement ma candidature à l’élection ! » ; et l’autre à la cuisine de la Closerie des lilas : « faites-moi rapporter encore un peu de ce mets délectable ; décidément la sauce hollandaise, c’est trop bon ! ».

De l’idée de progrès au transhumanisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 mars 2017. dans Philosophie, La une

De l’idée de progrès au transhumanisme

Le terme même de pro-gressus suggère un mouvement vers l’avant, une avancée. Cela suppose une autre temporalité que celle qui prévalait avant la révélation judéo-chrétienne : l’immuable cyclicité du paganisme, avec sa circularité et ses éternels retours, interdisait une progression durable ; les perpétuelles systoles et diastoles du cosmos stoïcien, tout comme les inspires et les expires de celui de l’hindouisme, imposaient, à chaque fois, de repartir de zéro…

Le monothéisme, à l’inverse, instaura une linéarité du temps, avec un commencement absolu – la création – et une fin non moins absolue. Toutefois l’eschatologie – que ce soit l’olam ha ba, l’avènement du messie chez les Juifs, ou la parousie, le second avènement du Christ chez les Chrétiens – prend une forme apocalyptique, donc catastrophique ; la félicité du siècle futur passe préalablement par l’exceptionnelle dureté de ses signes annonciateurs. L’apocalypse, tout en préfigurant un bien ultime, n’en demeure pas moins un mal en acte, une régression autant qu’une promesse.

Parallèlement, les multiples renaissances qu’a connues l’occident – la carolingienne, la scolastique, avant, bien sûr, La Renaissance du XVIème siècle – étaient tournées vers le passé : toujours, il s’agissait de se conformer au modèle indépassable de l’antiquité en faisant renaître celle-ci, assortie de quelques retouches l’améliorant, mais juste un peu. Il fallut attendre le XVIIème siècle pour qu’émerge l’idée que l’humanité avançait irrésistiblement et de façon à la fois continue et irréversible, vers un mieux. Francis Bacon, dans un ouvrage paru en français en 1624, Le Progrez et avancement aux sciences divines et humaines, écrit : « La fécondité de l’esprit humain est inépuisable et produit continuellement. Ses inventions peuvent être sans fin et sans interruption ». Mieux et pour la première fois, s’affirmait aussi la supériorité du nouveau sur ce qui l’avait précédé. Ainsi Charles Perrault, dans Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui concerne les Arts et les Sciences (1688), n’hésitait pas à affirmer : « Il n’y a point d’art, ni de science qui ne puissent démontrer qu’ils ont reçu depuis le temps des Anciens une infinité d’accroissements considérables ». La fameuse querelle des Anciens et des Modernes était lancée ! Fontenelle, dans sa célèbre Digression sur les Anciens et les Modernes (1687) va plus loin encore : « Etant éclairés par les Anciens et par leurs fautes mêmes, il n’est pas surprenant que nous les surpassions ».

Le mouvement, au XVIIIème siècle, se poursuivit, mais non sans résistance. Ainsi Rousseau, répondant à une question soulevée, sous forme de concours, par l’académie de Dijon : « Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? », prit clairement partie dans son Discours sur les arts et les sciences : le soi-disant « progrès » a corrompu l’humanité en la faisant déchoir de sa bonté primitive. Reprise du thème – très chrétien – de la Chute ; ce qui montre à quel point le caractère linéaire de l’histoire, introduite par la Révélation, constitua une condition – nécessaire, mais en aucun cas suffisante – à l’apparition de l’idée de progrès. Qu’importe ! La notion continua de faire son chemin, notamment grâce à l’Aufklärung allemande. Kant l’affirme sans ambages : « es gibt Vernunft in der Geschichte », il y a de la raison dans l’histoire. Hegel, quant à lui, développe inlassablement ce « sens », cette « raison » que constitue la réalisation de l’Esprit à travers les évènements historiques, réinterprétant de la sorte le schéma néoplatonicien – sortie hors l’Un (proodos), enracinement dans le monde (monos), puis retour à l’Un (epistrophe) – qui devint la classique ternarité, thèse, antithèse, synthèse ; la différence – de taille ! – étant que cette dernière, à la différence du premier (résolument cyclique), ne connaît aucune pause : l’Esprit avance, sans jamais s’arrêter. Marx, substituant la matière à l’Esprit, ne dira pas autre chose.

Sociologie des deux droites

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 mars 2017. dans France, La une, Politique

Sociologie des deux droites

Sociologie, il s’agit des gens, des électeurs, et non des partis, dont la typologie – déjà ancienne (1954), mais toujours pertinente – faite par René Rémond demeure une référence.

Je me base – avant tout, mais pas seulement – sur les travaux du géographe Christophe Guilluy, Atlas des fractures françaises (2000), La France périphérique (2014), et Le Crépuscule de la France d’en haut (2016).

Guilluy distingue ce qu’il nomme la « France périphérique » – celle qui vit en dehors des grandes agglomérations (fuyant les centre-ville trop chers et les banlieues ghettoïsées) et souffre de la révolution numérique globale à laquelle elle est inadaptée – de la « France métropolitaine », la France de ceux qui habitent Paris ou les métropoles régionales, pas forcément des très riches, mais des cadres formés au nouvelles technologies et à l’aise dans le monde qui vient. Ce clivage recoupe celui forgé par Patrick Buisson, qui parle, lui, des « inclus » et des « exclus ». Bien entendu, les polarités périphérie/centre et inclusion/exclusion ne corroborent pas le positionnement droite/gauche : il existe aussi – évidemment – des exclus, comme des inclus, de gauche. Mais le décalage de l’ensemble de la société vers la droite prend chez les uns et chez les autres une coloration différente.

J’opposerai ainsi les populistes aux élitistes conservateurs.

Les populistes sont confrontés à un dilemme, à ce qu’on appelle en anglais un « double bind », et que Buisson, dans son dernier livre (La Cause du peuple, recensé par moi sur RDT), qualifie de « face à face métaphysique opposant les partisans de l’illimité aux gardiens de la limite ». D’un côté, en effet, un désir de briser des tabous (perçus comme autant de limitations) – l’antiracisme, l’idéal d’égalité – d’où la prégnance des thèmes de l’identité et de l’éventuelle préférence nationale ; mais de l’autre, un besoin de se voir rassuré par des frontières on ne peut plus « limitantes » : frontières économiques (le protectionnisme), politiques (frontières tout court, sortie des traités européens), culturelles (défense sourcilleuse de la laïcité, condamnation du multiculturalisme et islamophobie). Le Front National et ceux qui l’imitent, excellent dans cette coincidentia oppositorum, cette coïncidence des opposés.

A l’inverse, les élitistes conservateurs se définissent essentiellement par la réaction.

Réaction contre l’Etat providence, supposé asphyxier l’économie et les ménages ; d’où une exigence de dérégulation (démanteler le Code du travail), de moins d’impôts (suppression de l’ISF, diminution des charges pesant sur les entreprises), avec, parallèlement, une exaltation du travail, dont le temps légal devient alors la mesure de la vertu ou, au contraire, du vice.

Mais également, et non moins, réaction contre Mai 68 et la permissivité sociétale qui en résulte. Le rejet de la loi Taubira, la Manif pour tous et le développement de groupes de pression « catho tradi », tel Sens commun, en sont la traduction.

Sur un plan politique, ces élitistes conservateurs – des inclus métropolitains – se retrouvent parfaitement dans le programme de François Fillon. Ils formèrent l’essentiel du rassemblement en sa faveur, au Trocadéro, le 5 mars de cette année.

Patrick Buisson, d’ailleurs, avait remarquablement prévu la défaite de Nicolas Sarkozy à la primaire de la droite : celui-ci tenait un discours populiste, s’adressant aux « exclus », alors que ceux qui se déplaçaient pour aller voter appartenaient dans leur écrasante majorité aux « inclus », élitistes et conservateurs à la fois. Fillon était de la sorte leur candidat naturel. Les deux catégories divergeront lors du second tour de la présidentielle : les populistes, cela va sans dire, confirmeront leur vote du tour précédent pour Marine Le Pen ; mais les élitistes conservateurs inversement se diviseront en fonction de leur haine dominante : les uns, préoccupés d’abord de mœurs, voteront FN (quoique ce dernier abrite en son sein les tendances contradictoires de Florian Philippot et de Marion Maréchal-Le Pen), tandis que les autres, soucieux davantage d’argent, porteront leurs suffrages sur Emmanuel Macron.

La droite d’en haut et celle d’en bas en quelque sorte…

Tupelo d’Alec Clayton

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Texte de Ricker Winsor - Traduction française, Jean-François Vincent

Tupelo d’Alec Clayton

Tupelo est le huitième livre d’Alec Clayton. J’ai lu la plupart d’entre eux, si ce n’est tous. J’ai observé avec attention sa manière d’écrire. Nous sommes tous les deux des peintres et des écrivains. En fait, j’ai rencontré Alec lorsqu’il fit un compte rendu de ma première exposition en 1994, à Tacoma, dans l’état de Washington, « La Cité du Destin » comme on l’appelle. Il était le chroniqueur artistique d’un journal local, un bon journal d’ailleurs.

C’était avant qu’il n’écrive son premier livre, avant qu’il ne rassemble ses souvenirs d’enfance et de son passage à l’âge adulte, dans le Mississipi profond d’après guerre. Ses autres livres sont remplis de personnages intéressants et de situations propres au sud, à bien des égards, mais pas autant que Tupelo.

Dans Tupelo, Alec se donne la permission d’être à nouveau ce garçon et ce jeune homme, de se les approprier complètement et sans plaidoyer pro domo. Il y parvient, il décline, d’une voix haut perchée, les expressions et les nuances de la culture du sud profond, sans jamais en perdre le tempo. Elles font corps avec l’histoire aussi inséparablement que la blancheur avec le riz.

Inévitablement, l’un des grands thèmes du livre est le clivage racial, la manière dont les blancs et les noirs interagissent avec tant de complexité, un mélange d’amour, d’affection, de peur et de haine. Alec explore tout cela en poète plus qu’en sociologue. A notre étrange satisfaction, car la vérité est certes satisfaisante, mais pas toujours confortable. L’histoire d’Alec en dit plus long sur le racisme que tout ce que j’ai pu lire sur le sujet : elle fait vivre ses beautés ironiques, ses cruautés, son ignorance et ses cœurs brisés. Il fait pénétrer le lecteur, d’une manière profondément personnelle, à l’intérieur des sentiments et des tensions des gens concernés.

Ce livre est plein de belles choses. La façon dont Kevin, le frère jumeau, raconte l’histoire depuis sa tombe est un coup de maître. Cela permet à cette histoire d’être dite à la première personne et, en même temps, à partir d’un observateur omniscient ; ce qui donne au récit du liant et de la fluidité, en évitant au lecteur tout choc. Ainsi, d’une minute à l’autre, Kevin peut être assis sur la bordure du trottoir, en train de regarder vers la fenêtre de la maison où Wanda s’habille et, immédiatement après, se retrouver dans la pièce, à l’observer, n’ignorant rien de ce qu’elle pense, décrivant la situation qu’elle vit et écoutant la conversation qu’elle a avec sa mère. En tant que lecteur, rien de tout ça ne se remarque ; mais en tant que connaisseur de la littérature, en tant qu’écrivain, cela saute aux yeux et l’on applaudit le brio.

En raison de la beauté naturelle de la prose d’Alec et de la ductilité de la narration, il est facile de passer à côté de la puissance stupéfiante et de la maîtrise dont cet auteur a fait preuve, tout au long de huit livres magnifiques. Cette prose se déploie comme la grande rivière elle-même, avançant sans heurts, à mesure qu’elle nous emporte. Elle me rappelle le meilleur de Mark Twain, ces journées particulières où Huck et Jim partagent un radeau fait de troncs d’arbres, sur le Mississipi, libres et pleins de vie, dans le soleil du sud.

Le spectre des années 30, vraiment ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 mars 2017. dans La une, Politique, Société

Le spectre des années 30, vraiment ?

La gauche (Benoît Hamon) et la presse de gauche, Mediapart en tête, bruissent d’une rumeur qui leur donne le frisson : et si Marine Le Pen gagnait ? Adjurations aux deux candidats rivaux, Hamon et Mélenchon, de faire cause commune pour conjurer le danger…

La situation en est presque risible. D’abord, même si Mélenchon se retirait, Hamon ne serait malgré tout pas présent au second tour. L’arithmétique virtuelle (15+11=26) induit en erreur. La gauche radicale ne pèse pas un tel poids ; d’autant plus que la déperdition de voix serait grande : les socialistes modérés ne voteraient jamais pour Mélenchon, et le Front de gauche quant à lui ostracise tout ce qui émane du PS, y compris les frondeurs. Au mieux, pareil – improbable – attelage parviendrait péniblement à 20%, très loin derrière les deux premiers (Le Pen et Macron).

D’ailleurs, la ficèle paraît un peu grosse, MLP=Hitler ? Soyons sérieux, il n’y aurait ni incendie du Reichstag, ni nuit des longs couteaux, ni camps de la mort. Certes, il y aurait des heurts (comme aux Etats-Unis suite à l’élection de Donald Trump) ; certes il y aurait des morts, type Malik Oussekine ; certes les institutions trembleraient sur leur base (MLP utiliserait-elle l’article 16 ? Celui de la dictature provisoire ?).

Mais bon, MLP passerait bien un jour, tout comme passera Trump… la grosse ressemblance par rapport aux années 30 se trouve ailleurs. Il y a une droite ! Pas seulement une extrême droite, une droite qui se proclame telle. Dans le sillage de Vichy et de la collaboration, l’étiquette « droite » était devenue honteuse. Cela dura 30 ans. Tout recommença à la fin des années 70 avec Alain de Benoist et la « nouvelle droite », ses groupes de pression (le Club de l’Horloge) et sa presse (le Fig-Mag version Hersant). La montée en puissance du FN tout au long des années 80 et 90, puis la dédiabolisation par l’héritière de la dynastie contribuèrent également à la renaissance droitière ; mais le tournant décisif fut pris par Sarkozy sous la houlette de Patrick Buisson. Ce dernier avait bien compris – il le dit très clairement dans son dernier livre – que seul l’entrisme, c’est-à-dire la diffusion des idées extrêmes depuis l’intérieur d’un parti respectable qui ne fait pas peur, pourrait ultimement aboutir au triomphe tant attendu. Buisson ne se trompait pas : grâce à lui, le thème de l’identité a été lancé.

D’un point de vue gramscien, dans la lutte idéologique, la droite est redevenue dominante. A l’inverse de l’entre-deux guerres, il n’existe plus d’équivalent à ce qu’était à l’époque le marxisme, en pleine ascension. La société sans classe, l’avènement du prolétariat, la lutte contre la bourgeoisie, tout cela ne fait plus recette. Ce qui a pris la suite – les droits de l’homme, l’antiracisme, le combat contre les discriminations en tout genre – ne fédère pas, voire même clive ; l’antiracisme est battu en brèche et pas seulement par l’extrême droite. Il suffit de lire et d’écouter Alain Finkielkraut sur ce point.

Alors oui, la gauche, dans un état de faiblesse sans précédent, peine à reprendre souffle et à mobiliser. La droite, revigorée, a carte blanche pour avancer ses pions. En cela précisément, la situation diffère radicalement de celle des années 30.

Le risque actuel est sans commune mesure avec celui d’autrefois ; mais les forces capables de s’opposer à ce risque sont peu de choses par contraste avec ce qu’était la gauche d’alors.

Une sorte d’immunodépression intellectuelle en quelque sorte…

Crimes contre l’humanité et imprescriptibilité

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 mars 2017. dans La une, Société

Crimes contre l’humanité et imprescriptibilité

La polémique au sujet des propos d’Emmanuel Macron sur la colonisation repose la question fondamentale : qu’est-ce qu’un crime contre l’humanité ? Sa singularité juridique – l’imprescriptibilité, c’est-à-dire le fait qu’à la différence de tous les autres, il est indéfiniment punissable – impose une stricte limitation de son domaine. La prescription en effet constitue une amnésie (sinon une amnistie) automatique : au bout d’un certain temps (en général 30 ans), l’on « oublie » les faits délictueux, l’on fait comme s’ils ne s’étaient jamais produits. Règle indispensable non seulement pour désengorger les prétoires, mais également par souci d’humanité : éviter les implacables Javert à la poursuite perpétuelle des Jean Valjean.

La base historique de l’incrimination trouve son origine dans l’article 6 de la charte du tribunal militaire de Londres, qui ouvrit la voie au procès de Nuremberg. Ledit article définit ainsi le crime contre l’humanité : « tout meurtre, extermination, déportation et autres actes inhumains commis contre des populations civiles, avant ou pendant la guerre ».

L’article 212-1 du Code Pénal transcrivit en 1994 dans le droit français les dispositions de la charte de Londres, qu’il reprit à l’identique : « La déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et systématique d’exécutions sommaires, d’enlèvements de personnes suivis de leur disparition, de la torture ou d’actes inhumains, inspirées par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisées en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile sont punies de la réclusion criminelle à perpétuité ».

Problème, en 2013, à l’issue d’une série de modifications, le champ de l’article fut considérablement élargi, au point de transformer – voire de dénaturer – l’économie générale de la notion :

« Constitue également un crime contre l’humanité et est puni de la réclusion criminelle à perpétuité l’un des actes ci-après commis en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique :

1) L’atteinte volontaire à la vie.

2) L’extermination.

3) La réduction en esclavage.

4) La déportation ou le transfert forcé de population.

5) L’emprisonnement ou toute autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international.

6) La torture

7) Le viol, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable.

8) La persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international.

La police est-elle dangereuse ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 février 2017. dans La une, Actualité, Société

La police est-elle dangereuse ?

Oui, doit-on avoir peur de la police ? La question se pose, et pas seulement depuis ce qui est arrivé au jeune Théo – pénétration anale par matraque télescopique. Les réseaux sociaux bruissent d’affaires de violences – physiques ou verbales – commises par les forces de l’ordre ; mais le plus souvent, les victimes préfèrent rester anonymes…

Un cas, non anonyme celui-là, avait défrayé la chronique, au mois de septembre dernier. Un enseignant-chercheur à l’université de Paris I, Guillaume Vadot, s’était interposé lors de l’interpellation d’une femme, un soir, dans une gare de banlieue. La femme en question hurlait et était insultée par les policiers. Le témoignage de l’universitaire se fait accablant : « Les policiers m’ont dit : “tu as voulu jouer avec la police, maintenant on va jouer avec toi”. Ils m’ont traité de pédé, m’ont menacé de “me crever là dans les 10 minutes”. Un agent avait une main sur mes fesses et m’a menacé de me violer. Ils ont ensuite parlé de Daech ». Pire, la menace de viol se précise très concrètement : « Regarde-moi sale pédé. Sale pute. Tu habites là-bas hein ? Je vais venir chez toi, je vais mettre une cagoule et je vais te violer ». Une plainte a été déposée, sans débouché judiciaire jusqu’à présent.

Je me suis rendu personnellement, à plusieurs reprises, dans des commissariats de police de Paris, notamment lors du piratage de notre site par des islamistes. Impression lourde, aspect de bunker à la porte seulement entrouverte, gardée par une sentinelle lourdement armée. A l’intérieur, des personnels à cran, débordés, facilement agressifs envers les cas sociaux – la plupart du temps des sdf – qui leur sont amenés. Tutoiement, moqueries, pas d’insultes toutefois. Avec moi, rien de tel : je suis blanc, d’allure bourgeoise et je m’exprime avec facilité. Mais transparaît tout de même une attitude de supériorité, un surplomb hiérarchique : « je sais, je suis l’autorité » ; moi, l’usager de l’administration, même pourvu d’une compétence juridique, je n’ai qu’à me taire et à écouter.

La différence avec la police belge saute aux yeux. Ici des locaux clairs, aisément accessibles, des gens aimables, à l’exquise politesse : on vous donne du « goede dag mijnheer/mevrouw » (bonjour monsieur/madame, inconnu en France) et du « U » (vous), même si vous n’êtes pas bien mis. Ici l’on se met authentiquement à votre service, sur un pied d’égalité.

Le problème de la police française, au-delà des cas particuliers, tient à l’esprit qui y règne, celui d’une forteresse assiégée, peuplée d’agents assermentés, qui – pas toujours, mais trop souvent – jouent aux cow-boys paranos. Cet esprit rappelle celui de la police de Charonne, en 1962. A l’époque, les policiers, harcelés par les attentats du FLN (22 morts dans leur rang de janvier à octobre 1961), voyaient dans toute personne d’apparence maghrébine un terroriste potentiel. De nos jours, si vous remplacez le FLN par Daech, vous avez peu ou prou la même chose ; avec, en plus, l’équation : jeunes issus de la « diversité » = délinquants.

Il existe un véritable livre noir de la police française (sans remonter à la rafle du Vel d’Hiv) : depuis les charges des CRS de Jules Moch contre les grévistes de 1947 jusqu’à celles des hommes du préfet Grimaud contre les étudiants de mai 68, en passant par la guerre d’Algérie et Charonne… étant entendu que le préfet Grimaud avait, au plus fort des évènements, adressé une lettre célèbre aux policiers, une lettre précisément concernant l’« esprit » qui devrait habiter les fonctionnaires sous ses ordres : « Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites. Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur ».

Les leçons de Maurice Grimaud ont-elles été retenues ?…

De la vertu en politique

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 février 2017. dans Philosophie, La une, Politique

De la vertu en politique

En des temps marqués par un moralisme renaissant et le soupçon généralisé porté sur la probité du personnel politique, un terme semble absent, un terme dont la ringardise même prohibe un emploi qui apparaîtrait par trop ridicule : la vertu !

La vertu pourtant a été le leitmotiv de la philosophie politique du XVIIIème siècle.

Déjà Montesquieu, dans la préface de L’esprit des lois, invite le lecteur à « se vouer, par vertu politique, à l’égalité devant les lois de la République » (au sens de la chose publique, de l’état). Rousseau, quant à lui, dans un ouvrage assez méconnu, Lettre à la vertu, définit cette dernière comme le souci du bien commun (notion thomiste, s’il en est !) : « mon bonheur, écrit-il, dépend du concours de mes semblables ; il est manifeste que je ne dois plus me regarder comme un être individuel et isolé, mais comme une partie d’un grand tout ». Et, évidemment, le modèle indépassable demeure la virtus romaine. Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, assimile le vertueux au philosophe et le vicieux au tyran. Il interpelle, comme suit, Sénèque, condamné à mort par Néron : « dis-nous, grand philosophe, quelle fut alors ta consolation et ta force : la vertu ! La vertu qui te restait et dont le tyran ne pouvait te dépouiller ». L’historien anglais, Edward Gibbon, auteur d’une monumentale History of the decline and fall of the Roman empire, en fait d’ailleurs LE moteur principal de l’histoire : « the vast extent of the Roman empire was governed by absolute power, under the guidance of virtue and wisdom ». La chute de Rome coïncidant ainsi précisément avec l’amollissement des mœurs et la prévalence de la corruption…

Cette idéologie de la vertu n’en resta pas à un niveau purement théorique ; elle fut mise en pratique – et de quelle manière ! – par la Révolution française.

Robespierre inaugura, en effet, ce que Louis Madelin nomme « le règne de la vertu ». Il le dit très clairement lui-même le 25 décembre 1793 dans un discours devant la Convention : « le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu ; en révolution, il est à la fois la paix et la terreur ». Il convient donc d’éliminer les vicieux – il vise, entre autres, Danton et Hébert : « la vertu est en minorité, la vertu a toujours été en minorité (…) que le tribunal révolutionnaire soit actif contre le crime et finisse tout procès en 24 heures ».

Saint-Just de son côté surnommé « l’ange de la pureté révolutionnaire » ne cessa de dénoncer les turpitudes de la noblesse et du clergé, dans un poème au titre évocateur : « L’Organt de 1792, poème lubrique en XX chants, par un député de la Convention nationale ».

La pureté – religieuse ou révolutionnaire, peu importe – si justement décriée par BHL (cf. La pureté dangereuse, 1994) risque, en permanence, de dégénérer en un puritanisme. Cette vertu, dont jadis le divin marquis conta les malheurs, servit de mobile à tant de crimes qu’il est permis de lui préférer une – plus cynique mais plus réaliste – tolérance aux humaines imperfections. Ce que ne peut, en définitive, supporter le peuple dans les fautes des élites, c’est qu’elles lui renvoient, comme dans un miroir, son propre délabrement moral.

Pour ma part, j’incline plus vers un Talleyrand plus que vers un Saint-Just…

Décliner le populisme : populus, ethnos, demos

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 février 2017. dans La une, Politique, Société

Recension/commentaire du livre de Patrick Buisson, La cause du peuple, éditions Perrin, septembre 2016, 464 pages, 21,90 €

Décliner le populisme : populus, ethnos, demos

Décliner dans les deux sens : refuser et faire la déclinaison de. Cette seconde acception décrit très exactement ce qu’entreprend Patrick Buisson, l’ex-père Joseph de Nicolas Sarkozy dans son ouvrage : il « décline » un populisme assumé et revendiqué qu’il entend ici théoriser.

Populus

« Il est vrai qu’il n’y a pas loin de la stigmatisation du populisme et l’expression plus ou moins camouflée d’une certaine populophobie » écrit Buisson. Le peuple, bien sûr. Mais quel peuple ? A l’instar de la plebs que défendaient les populares de la fin de la république romaine, il s’agit de ce que le démographe Christophe Guilluy, dans son Atlas des fractures françaises, nomme « la France périphérique », celle des ruraux déclassés, des suburbains fuyant les banlieues et exilés à la lisière des champs, bref la France qui vote FN. Symptôme, nous dit Buisson, d’un mal bien plus largement répandu : la « déliaison », le délitement du lien social, de cette affectio societatis, dont parlent à la fois Spinoza et Frédéric Lordon… signe d’ailleurs dudit délitement pour Buisson : la disparition des bistros ! « La spirale de la solitude extrême s’achève avec la disparition de ces derniers lieux de vie qu’étaient les bistros – 600.000 dans les années 60, moins de 35.000 aujourd’hui ».

Mais au-delà de la socialisation bistrotière, qu’est-ce donc qui définissait le « vivre ensemble » et par conséquent soudait le « peuple » ? Réponse : l’identité ! « Un capital immatériel que l’économie ne sait ni créer, ni produire, mais auquel les Français tiennent comme à la prunelle de leurs yeux », plus précisément ajoute-il en citant Renan « le souvenir des grandes choses faites ensemble », autrement dit l’histoire, entendue comme un « roman national ». Problème, l’immigration aboutit « immanquablement » à la « destruction de l’identité nationale »… d’où la question de l’ethnos.

Ethnos

Oui, la France forme une « communauté », une ethnie (Buisson ne va pas jusqu’à dire une « race »), un « capital d’autochtonie ». Vieille thématique nationaliste : comme dans la Grèce antique, les hommes « sortent » du sol de leur terre natale pour y retourner à leur mort : la patrie – patria, Vaterland – s’enracine dans la terre des pères, celle où les ancêtres sont enterrés. On n’est pas loin d’un Barrès et de sa célèbre conférence de 1899, La terre et les morts, sur quelles réalités fonder la conscience française.

Il existe ainsi une « France centrale », au sens historique du terme, par opposition à celle « des marges » : celle des « identités ethniques et culturelles minoritaires ». Il convient donc de rétablir les choses et de privilégier le proche par rapport au lointain. « Seul l’amour du prochain, du proximus, assume la totalité du réel (…), le crime de Caïn fut de se délier de l’exigence politique suprême qu’est l’amour du proche, en refusant d’être d’abord et avant tout le gardien de son frère ». Préférence nationale ? Buisson ne l’énonce pas, mais il la suggère… au total, il souscrirait indubitablement au propos de De Gaulle, tel que rapporté par Alain Peyrefitte, dans sa biographie, C’était De gaulle (tome I) : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne ».

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