Articles taggés avec: Jean-François Vincent

Fin de partie

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 février 2017. dans France, La une, Politique

Fin de partie

La déroute finale de Manuel Valls à la primaire de la gauche clôt un cycle commencé, en réalité, non en 1972, au congrès d’Epinay, mais en 1981 avec l’arrivée – pour la première fois depuis la IVème république – de la gauche au pouvoir. Jusque-là, la gauche non communiste pouvait se réfugier dans le confort du mollétisme : tels les radicaux de la IIIème république, elle adoptait la métaphore du radis – rouge à l’extérieur, blanc à l’intérieur – marxiste par le verbe et le programme, la pratique, elle, restant virtuelle, opposition oblige.

L’exercice du pouvoir allait rendre impossible cette confortable ambiguïté. S’ensuivit un interminable Bad Godesberg idéologique, laborieux et honteux à la fois. Ce fut d’abord la « pause » dans les réformes, lors du tournant de la rigueur de 1983, puis les nécessités de la construction européenne – Acte unique, monnaie unique avec ce que cela supposait de désinflation compétitive – enfin, sous Hollande, l’urgence d’assainir une dette devenue monstrueuse et non conforme aux exigences de la « règle d’or » des 3% de déficit public… adieu marxisme, adieu même keynésianisme et économie de la demande.

La frustration découla alors inévitablement de ce que la pratique ne correspondait pas à la promesse. La politique économique de François Hollande – discutable, comme toute politique, mais cohérente – tournait le dos au discours du Bourget de la campagne de 2012. Le problème vint ainsi moins de ce qui a été fait que de ce que ce qui n’avait jamais été dit : qu’il n’y avait pas d’alternative démocratique au capitalisme (la propriété privée des moyens de production), que le « socialisme » (historiquement l’abolition définitive de la propriété) devait céder la place à la social-démocratie et qu’enfin il fallait faire son deuil de la révolution, c’est-à-dire d’une transformation intégrale et ultime de la société.

Ce non-dit ne fut pas seulement le fait de François Hollande, mais il fut aussi son fait. Si l’on ajoute à cela la pantalonnade de la déchéance de la nationalité et le psychodrame collectif que suscita la loi sur le travail, le naufrage actuel n’a plus de mystères.

Le vote Hamon exprime de la sorte un refus, le refus d’abandonner un rêve de justice sociale et d’émancipation par rapport à la contrainte du travail. Le succès de sa mirobolante proposition d’un « revenu universel d’existence » ne s’explique pas autrement. Tant que le réel sera nié par la gauche, sa base continuera à pratiquer le déni de réalité, jusqu’au moment où les échéances électorales arrivant et la gauche et les rêves de gauche se fracassent…

Conséquence : l’estampille PS est devenu LE handicap majeur. Tout vaut mieux qu’un candidat PS (Mélenchon ou Macron, peu importe). Benoit Hamon, désormais candidat officiel du parti, fût-il plébiscité par les votants à la primaire, aura du mal à dépasser les 16% que lui promettent les sondages. Et pour cause ! Même lui, le frondeur, le « révolutionnaire », se présente sous l’étendard PS.

L’urgence pour la gauche réformiste est de parler vrai, de dire la vérité, toute la vérité, au risque de briser définitivement l’idéal. Vaste programme.

Dans l’immédiat un cycle trentenaire se termine. Game over.

Fillon : le syndrome Giscard

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 janvier 2017. dans France, La une, Politique

Fillon : le syndrome Giscard

Un grand danger menace François Fillon pour la présidentielle de cette année : le hiatus entre ce que les Français anticipent et ce que les Français souhaitent. 55% pensent qu’il sera élu, mais seulement 28% le voudraient vraiment ! Raison principale : la peur qu’il inspire. 62% des personnes interrogées disent que le programme de François Fillon les inquiètent, 59% qu’il ne cèdera pas à la rue en cas de mouvements sociaux, 54% qu’il n’a pas la stature d’un président, 47% qu’il est capable de réformer le pays et 46% qu’il tiendra ses engagements. Seuls 28% pensent qu’il comprend les problèmes des gens. L’inquiétude majeure (72%) résidant dans la perspective de la réforme de la sécurité sociale qu’il envisage.

Au-delà du motif de ce hiatus entre anticipations et souhaits, c’est l’existence même dudit hiatus qui devrait préoccuper le candidat Fillon : en avril 1981, 52% des sondés croyaient en une victoire de Giscard (contre 21% pariant sur celle de Mitterrand), alors que plus de 50% avaient une opinion négative du président sortant et que seulement un peu plus de 40% désiraient véritablement sa réélection.

A la limite, le meilleur atout de Fillon n’est autre que… Marine Le Pen ! Car le résultat d’un second tour les opposant serait sans appel : 63% contre 37%. Le problème d’un éventuel challenger de gauche consiste donc à passer devant MLP ; dans un tel cas de figure, il ou elle aurait plus que des chances de l’emporter : sa victoire deviendrait même vraisemblable. Mais pour la doubler, il faut passer au-delà de la barre des 20% ; or aucun candidat de gauche ne dépasse les 15%… sauf Emmanuel Macron, qui atteindrait les 24% si, d’une part, Hamon gagne la primaire socialiste et si, d’autre part, François Bayrou ne se présente pas.

Il reste que la possible surprise du premier tour se situe bien là. Macron a à peine dévoilé son programme : rien de très nouveau, ni de très différent de celui des candidats à la candidature sociaux-libéraux du PS (la grande majorité d’entre eux). Son atout ? L’absence de parti ! Il surfe sur le rejet populiste des partis en général et du PS en particulier. Les électeurs veulent du centre gauche non partisan. Ajoutez à cela un aspect kennedioïde et un brin de « sexy youpi » giscardien, modèle 1974 et vous avez le portrait idéal d’un gagnant de deuxième tour…

Ce qui se passerait après demeure cependant une inconnue absolue : comment un vainqueur sans troupes parviendrait-il à remporter, dans la foulée, les élections législatives du mois de juin ? Cela ne s’est jamais produit dans l’histoire. Le vieux mythe gaulliste (car ç’en est un !) de la rencontre d’un individu et du peuple se réaliserait-il enfin ?

Une petite idée quand même : les députés socialistes sortants se rallieraient, comme un seul homme, au blanc panache du nouvel élu…

De nouveaux concepts politiques : postfaktisch, postfactual, posttruth

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 janvier 2017. dans Monde, La une, Politique

De nouveaux concepts politiques : postfaktisch, postfactual, posttruth

Le 19 septembre dernier, suite au dramatique recul de la CDU face à l’AfD (Alternative für Deutschland, extrême-droite) aux élections régionales, à Berlin, Angela Merkel concédait : « On a dit récemment que nous vivions en des temps postfactuels (postfaktischen Zeiten), ce qui veut dire que les gens ne s’intéressent plus aux faits, mais se contentent de suivre leurs sentiments ». Désolée, la chancelière ? Non ! Bien au contraire : « de mon côté, ajoutait-elle, je veux rester fidèle à mon sentiment absolument sincère que nous sortirons de cette phase – à n’en pas douter compliquée – dans un état meilleur que celui où nous étions quand nous y sommes rentrés ».

Émoi dans le landernau politico-médiatique. Der Spiegel se fend d’un article courroucé, Gouverner à la mode postfactuelle : « les humeurs et les sentiments ont davantage d’influence sur la réalité politique que les vérités », déplorait le prestigieux hebdomadaire. Éloge de l’irrationalité ? Voire de la folie ?

 Ce n’est pas la première fois que la politique joue sur les affects, on sait depuis Spinoza que pour diriger la multitude il ne faut pas s’appuyer sur la raison ; mais cette sentimentalité déraisonnable était admise comme un mal nécessaire, inévitable et non pas revendiquée. Merkel ainsi a ouvert une brèche en se ralliant indirectement à ceux – les populistes – qui jouent sur les passions et sur les peurs : elle « comprend », sinon leur idéologie, du moins leurs méthodes.

Mais d’où donc vient le terme ? Pour les Oxford Dictionaries, post truth (la « post vérité ») est le mot de l’année 2016. Casper Grathwohl, le président des Oxford Dictionaries, le définit comme suit : « concept décrivant les circonstances où les faits objectifs influent moins sur la formation de l’opinion publique que les sentiments et les croyances personnelles ». Le vrai, de la sorte, cèderait le pas au vraisemblable, « les médias sociaux, continue Grathwohl, étant devenus la source principale d’information, l’on assiste à une méfiance grandissante vis-à-vis des faits présentés par l’establishment ».

L’actualité de l’automne le confirme. Ainsi Donald Trump avoue, sans ambages, se fonder sur ce qu’il « sent comme vrai ». Suscitant en retour l’ire du célèbre The Economist : « les mensonges d’hommes comme M. Trump ne cherchent pas à convaincre les élites, mais à renforcer les préjugés ».

Autre exemple : lors de la campagne du référendum britannique sur la sortie ou le maintien de la Grande Bretagne dans l’Union européenne, les remainers, ceux qui voulaient rester dans l’UE, s’attaquèrent aux exagérations des leavers, les partisans du Brexit, pour qui – entre autres contre-vérités – la présence du Royaume Uni au sein de l’UE coûterait au pays près de 350 millions de livres sterling par semaine, assertion totalement inexacte. Mais plus ils dénonçaient cette inexactitude, plus ils renforçaient l’hostilité des électeurs à l’égard de l’Europe, par la simple répétition du chiffre mensonger ! « La fragmentation des sources d’information, conclue The Economist, a créé un monde atomisé dans lequel le mensonge, la rumeur et les médisances se répandent à une allure alarmante ».

Psychanalyse du djihadisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 janvier 2017. dans La une, Société

Psychanalyse du djihadisme

Je ne sais si une telle tentative a déjà été faite. Olivier Roy n’est pas allé jusque-là, il parle de vide de valeurs, de rupture avec la famille…

Les catégories lacaniennes, dans un pareil domaine, peuvent servir. Lacan, en effet, distingue trois types de paternité : le père réel (le géniteur), le père imaginaire (celui qui incarne la Loi, rompt la relation fusionnelle avec la mère et prohibe l’inceste) et le père « symbolique ». Ce dernier (qui ne coïncide pas forcément avec le père réel) a une importance capitale : il fonde l’appartenance et construit l’identité de l’enfant ; il introduit celui-ci dans son genre sexué (masculinité ou féminité) ainsi que dans le monde extérieur à la famille (pays, religion, classe sociale, opinions politiques, sport, etc.). Grâce à cette symbolique héritée, l’on « appartient » à quelque chose, un quelque chose auquel l’on s’identifie : « je » suis ceci ou cela.

Or de toute évidence, le point de commun entre les djihadistes d’origine musulmane et ceux qui se sont convertis à l’Islam se situe dans ce manque, cette absence. Les descendants d’immigrés, à cheval sur deux cultures – celle du pays d’origine des parents ou des grands-parents et celle de celui où ils sont nés – n’« appartiennent » véritablement ni l’une à ni à l’autre : perçus comme étrangers ici, ils sont discriminés comme « français » là-bas. Personne n’a joué, à leur égard, le rôle de père symbolique, personne ne les a enracinés quelque part.

Symétriquement les djihadistes convertis sont le plus souvent issus de la génération de 68, ou post 68, génération qui – globalement, car il y a, bien sûr, des exceptions – a renoncé à « transmettre », donc à construire la personnalité de leur progéniture.

Condamnés donc à s’auto-construire, les apprentis djihadistes prennent alors des pères symboliques de substitution : « émirs », « grands frères », voire tout bonnement… internet ! Grâce à eux, ils « sont » – enfin ! – quelque chose, ils se « sentent » partie d’un tout plus grand qu’eux, voire même transcendant.

Point d’aboutissement d’un long processus occidental : de renaissances en révolutions (politiques ou autres), de la monade leibnizienne à la déconstruction post-moderne du sujet, la montée en puissance de l’individualisme, du « je », impérial et impérieux, a créé autant d’« hommes nouveaux », faisant table rase de ce qui les précédait. 68 a juste poussé la chose à un point paroxystique.

Si je prends ma propre famille, le processus apparaît clairement. Ma grand-mère paternelle, née à la fin du XIXème siècle, eut deux enfants, mon père et ma tante. Elle était catholique, patriote et profondément gaulliste, à partir de la seconde guerre mondiale. Elle joua – ou tenta de jouer – le rôle de « père » symbolique, en « transmettant » ses appartenances. Réussite dans le cas de ma tante : elle faillit se faire religieuse et vibrait pour l’équipe de France, lors de la coupe du monde de football de 1998 ! Mais échec dans le cas de mon père : individualiste forcené, il ne se « sentait » pas grand-chose…

Il fut un très bon père imaginaire, m’instruisant et me cultivant intellectuellement, mais il ne m’a pas éduqué ou transmis ou fait pénétrer dans un monde auquel j’appartiendrais. Je me sens autant anglais, autrichien ou belge que français, je me suis converti à l’Eglise orthodoxe russe et je ne vibre à aucune compétition sportive. Oui, abstraction faite de mon milieu (la bourgeoisie aisée) et de mes longues études, j’avais tout le profil d’un possible djihadiste !

« Appartenance » constitue, en l’occurrence, le mot-clé. C’est par identification à ce à quoi l’on appartient que se forge la fameuse « identité » : elle n’est pas forcément nationale mais elle est indispensable à la construction d’une personne. Le malheur du temps s’enracine dans ce déracinement : la disparition ou la raréfaction des pères symboliques.

Terrible déshérence laissant des hommes sans qualités, cherchant désespérément – et parfois à n’importe quel prix – à en acquérir une…

Au-delà de quelles limites la présence de Juifs est-elle une « occupation » ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 07 janvier 2017. dans Monde, La une

Au-delà de quelles limites la présence de Juifs est-elle une « occupation » ?

La résolution 2334 du Conseil de sécurité de l’ONU, votée grâce à l’abstention des Etats-Unis, condamne les implantations israéliennes en Cisjordanie ainsi qu’à Jérusalem-Est – ce qui, en soi, n’a rien de nouveau – mais surtout elle « appelle tous les états à faire la distinction, dans leurs relations, entre le territoire de l’Etat d’Israël et les territoires occupés depuis 1967 ».

Or qu’est-ce donc que le « territoire de l’Etat d’Israël » ? Plus encore que les frontières de tous les « pays » artificiellement bâtis par les vainqueurs de 1918 sur les dépouilles de feu l’empire ottoman (Syrie, Irak, Liban, Jordanie), celles de la « Palestine » n’ont jamais été clairement définies, en particulier après le plan de 1947, prévoyant la création d’un état juif et d’un état arabe sur le sol du protectorat britannique. La guerre qui s’en suivit se termina par un armistice, dont la ligne de cessez-le-feu tint lieu de « frontière » non internationalement reconnue et par conséquent sans la moindre valeur juridique. C’est ce que l’on appelle la « ligne verte ».

Par quel miracle l’alyah, le retour de Juifs en Eretz Israël, serait-il légitime à l’ouest de la « ligne verte » et illégitime – pire ! un vol, une spoliation, une « occupation » – à l’Est de ladite ligne ? Les antisionistes radicaux, eux, ne s’embarrassent pas de pareilles subtilités : c’est dès le départ – ab initio – dès l’arrivée des premiers Juifs européens en terre sainte, à la fin du XIXème siècle, que les Arabes qui s’y trouvaient, colonisés par les Turcs (et non indépendants, contrairement à ce qu’on laisse entendre), furent « occupés » par les nouveaux arrivants.

De Gaulle himself ne dit pas autre chose dans sa fameuse conférence de presse de novembre 1967 : « L’établissement d’un foyer sioniste en Palestine soulevait un certain nombre d’appréhensions. On se demandait si son implantation sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu de peuples arabes qui lui sont foncièrement hostiles, n’allait pas entraîner d’interminables frictions et conflits. Et certains même redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient toujours été, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur, n’en viennent à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis 19 siècles : “l’année prochaine à Jérusalem !” (…) Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que, pour nous, l’établissement d’Israël était un fait accompli ».

CONCEPTS - L’essence du don : la relation

Ecrit par Jean-François Vincent le 17 décembre 2016. dans Philosophie, La une

CONCEPTS - L’essence du don : la relation

Cadeau, c’est-à-dire un don. Le don est ce qui fait du lien, re-lie, lie parfois de par une exigence de réciprocité…

Donum, en latin, entretient un réseau sémantique de connotations analogues avec domus, la maison, et dominus, le maître de maison ; le tout résultant dans l’hospitalitas : dans l’antiquité, le droit réciproque de loger les uns chez les autres.

Le don suppose, en effet, un contre don.

Don et contre don

Donner, en réalité, revient à se donner. Comme le dit Marcel Mauss, dans son célèbre Essai sur le don : « La raison profonde de l’échange-don vise davantage à être qu’à avoir ». Il s’agit d’être avec le récipiendaire du donné, le donné n’étant, en fin de compte, qu’une prothèse du donateur, sa présence réelle auprès de celui à qui il donne.

Que l’on songe au « rayonnement » quasi magique des reliques de saints – tant dans le Christianisme que dans l’Islam – suscitant dévotion et pèlerinages. Dans certaines îles grecques, on distribue des bouts du chausson dont on revêt, chaque année, le pied du cadavre du saint local. Cadeau protecteur ! Symboliquement le fidèle rapporte avec lui, à la maison, son intercesseur auprès de Dieu.

Mais qui dit don, dit dette. Le débiteur, pour maintenir une égalité dans la relation, se doit de rendre à son créancier l’équivalent de ce qu’il a reçu. D’où la crainte de recevoir, la peur d’avoir à donner en retour. « Refuser de donner, écrit Mauss, comme refuser de prendre, équivaut à déclarer la guerre ; c’est refuser l’alliance et la communion ».

Une relation égalitaire a ses règles, c’est un pacte entre deux personnes.

Le don inconditionnel

Toutefois le donateur, s’il le souhaite, peut bouleverser lesdites règles : il peut donner sans rien attendre en retour. Le don comme abandon. Le philosophe Jean-Luc Marion décrit le phénomène dans son livre Certitudes négatives : « Le don peut et donc doit se libérer de l’échange en laissant son acception naturelle se réduire à la donation. Car tandis que l’économie de l’échange fait l’économie du don, le don réduit à la donation s’excepte au contraire de l’économie, en se libérant des règles de l’échange ».

Le risque alors, pour le donateur, est celui de l’ingratitude, par conséquent, de l’inégalité dans la relation. Il lui faut, dans ce cas, par-donner. Car, paradoxalement, en pardonnant, il re-donne ! Là réside tout le propos de la parabole du fils prodigue (Luc 15, 11-32) : le père avait déjà – et par avance – tout donné à son fils cadet. Celui-ci dilapide ce qu’il avait reçu. A son retour et sans prendre ombrage de rien de ce qui s’était passé, le père donne derechef tout à son enfant. En re-donnant, il lui par-donne. « Le pardon, écrit Marion, met au jour le phénomène complet du don ».

Le don inconditionnel illustre le caractère infiniment oblatif de la paternité divine comme de la parentalité humaine. Etre père ou mère, c’est aimer avec ses tripes, ses « entrailles de miséricorde », dit la Bible. Entrailles, en hébreu rahamim, de רָ֫חֶם, rechem, l’utérus, la matrice.

Un parent donne tout et n’en escompte aucune contrepartie. Don unilatéral et sans condition. Donum proprie est datio irredibilis, Thomas d’Aquin (Summa theologica Ia, q.38, a.2), le don véritable est une donation irrévocable.

Quel statut pour l’embryon ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 décembre 2016. dans La une, Société

Quel statut pour l’embryon ?

La polémique au sujet des « intimes convictions » du candidat Fillon m’ont amené à faire pour moi-même une sorte d’examen de conscience… et j’ai découvert mes propres contradictions ! Après quatre FIV (Fécondations in Vitro) infructueuses – et comme cela arrive plus souvent qu’on ne le croit – nous avons conçu, ma femme et moi, mon fils « naturellement ». Miracle, émerveillement face à ce que nous n’attendions plus… aussi avons-nous, d’un commun accord, refusé l’amniocentèse visant un éventuel diagnostic prénatal de la trisomie 21, au prix d’une possible fausse-couche : examen inutile, puisque nous étions déterminés à ne pas faire « avorter » notre enfant, même mongolien. Seulement voilà ! Au cours des différentes fivs, des embryons surnuméraires avaient été « produits », pour être finalement détruits. Quelle différence donc entre un embryon « naturel » et un embryon « artificiel » ? Le premier serait-il une personne ? Et le second seulement une chose ? En droit, seule la « personne » jouit d’une totale indisponibilité : l’on ne peut ni l’acheter, ni la vendre, ni la donner, ni, bien sûr, la tuer. La « chose » au contraire – qu’elle soit vivante (les animaux) ou pas – est disponible : simple bien, elle demeure la propriété de la personne qui la possède. Celle-ci peut en user (usus), jouir de ses fruits (fructus), voire en abuser (abusus), c’est-à-dire l’aliéner ou la détruire. Une question à la fois de théorie et très pratique.
Mais avant de l’aborder, il faut répondre préalablement à une autre question : quel corps est celui de l’embryon ? Celui de la « mère », ainsi que le sous-entend la revendication féministe des années 70, « disposer de son corps » ? Ou celui de « quelqu’un » d’autre ?
Aucune réponse ne va de soi. Certes, la génétique distingue formellement l’ADN de la mère de celui de l’embryon (qui n’a que 50% des gènes de cette dernière !) ; mais cela ne suffit pas.
En philologie germanique, un unique vocable désigne à la fois la matrice et l’embryon (ou l’enfant) : vieux gotique kilthei (l’utérus, le sein de la femme), qui a donné l’anglo-saxon cild (anglais moderne child) et l’allemand Kind.
Le droit de l’antiquité fournit d’ailleurs des vues complètement opposées. Le jurisconsulte Papinien (IIème siècle) affirme, dans une compilation célèbre nommée Digeste, que l’infans constitue une mulieris portio, une partie de la femme. De fait, à Rome, l’avortement n’était pas punissable. Mais, il y a un mais : l’embryon ou le fœtus pouvait hériter ! C’est la maxime, que certains font remonter à la loi des XII tables, infans conceptus pro nato habetur quoties de commodis eius agitur : l’enfant conçu est tenu pour né toutes les fois qu’il y va de son avantage. Fiction juridique qui fait du futur enfant un sujet, jouissant de droits de la personnalité, à une condition cependant : qu’il naisse et qu’il naisse viable. « Sancimus si vivus perfecte natus est », précise une constitution de Justinien : nous décrétons si il est vivant et parfaitement né, « parfaitement », autrement dit, capable de vivre.

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 décembre 2016. dans La une, Religions, Société, Littérature

Recension des livres Comprendre l’Islam politique, François Burgat, éd. La Découverte, 2016 ; et Le djihad et la mort, Olivier Roy, Seuil, 2016

Comprendre le djihadisme : les deux approches

Deux approches, deux regards, en effet, deux directeurs de recherche au CNRS. Mais une constante : disculper l’Islam en tant que religion. A la différence d’autres – Alain Finkielkraut en particulier – ni François Burgat, ni Olivier Roy ne voient, dans la vague terroriste, le symptôme d’un choc des cultures ou des civilisations.

Burgat s’inscrit dans la lignée de Gilles Kepel et du « ressac rétro-colonial » : la violence actuelle est un legs de la colonisation « à défaut d’en représenter l’aboutissement, l’islamisme, troisième étage de la fusée de la décolonisation, manifeste l’accélération du processus de repositionnement du Sud dominé à l’égard du Nord ». Au fait, quels étaient les deux étages précédents ? Le premier rime avec occidentalisation, synonyme de modernisation, faire comme l’ex-métropole. Ce fut l’attitude d’un Bourguiba ou d’un Ben Ali. Le deuxième étage étant celui de la marxisation : occident toujours, mais un occident dissident, le rêve nassérien du nationalisme pan-arabe laïc, rêve qui se fracassa sur la cuisante défaite de la guerre des six jours ; « l’islamisme de l’imam de Qom, nous dit Burgat, détrônait l’arabisme des émules de Nasser ». Si l’on ajoute à cela la mémoire des exactions du colonisateur – des canonnades de 1925 au Liban ou des massacres du Nord-Constantinois de 1945 – aggravée par l’identification aux palestiniens dans leur lutte antisioniste, ainsi que, dernièrement, par les expéditions néocoloniales des Bush père et fils, l’on comprend, dès lors, que l’Islam politique se veuille radicalement autre, radicalement non occidental.

Cette altérité est d’abord culturelle. Il s’agit de « parler musulman », « c’est par ce biais, écrit Burgat, que la société dominée prend conscience que son univers symbolique est discrédité, périphérisé, marginalisé et qu’elle est en train de “s’indigénéiser” ». Une démarche similaire – quoique laïque – s’observe pareillement chez le PIR, le Parti des Indigènes de la République. A l’extrême, certains vrais-faux Chrétiens d’Orient changent de nom, « j’ai toujours préféré dire, avoue l’un d’eux, que je m’appelais Georges. Aujourd’hui je vais oser dire mon vrai nom. Je vais oser dire que je m’appelle Mohamed ». Bref, une sorte de « muslim pride ».

Les conséquences ? Une espèce d’« allophobie », une hantise de l’Autre, chez les non musulmans : « l’Autre, on l’a dit, avant d’être musulman, a d’abord été arabe. Avant que l’alchimie de l’affirmation islamiste nous fasse quitter l’ère des “fellagas” pour entrer dans celle des “intégristes”, l’altérité ethnique et linguistique avait largement suffi à nourrir, à son égard, de puissants réflexes de rejet ». L’islamophobie n’a jamais été que le paravent d’un racisme anti-arabe. « A gauche, comme à droite, continue Burgat, la surenchère électoraliste s’est organisée pour capitaliser les dividendes d’une mobilisation contre l’extrémisme des “djihadistes” français. Mais tous ceux qui font leur miel électoral de la peur que suscite ce nouveau fléau contribuent, consciemment ou non, à le fabriquer ».

Un champ de ruines

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 novembre 2016. dans France, La une, Politique, Actualité

Un champ de ruines

« Règlement de comptes à OK primaire », titrait récemment le Huffington-Post. Nous n’en sommes pas si loin. Sarko gît déjà à terre, plombé par toutes les affaires qu’il traîne comme autant de casseroles. Fillon, le 28 août dernier, dans un meeting, en rajouta une louche à l’endroit de son ancien patron, laissant son staff sans voix : « il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable. Qui imagine de Gaulle mis en examen ? ».

Un ultime – mais décisif – coup de grâce lui fut donné par les électeurs du camp adverse. « Les gens de gauche qui sont allés aux urnes pour s’assurer que le vilain petit canard ne pourrait plus voler, peuvent se satisfaire du résultat », écrivait Laurent Joffrin dans son édito du 21 novembre. Et c’est juste ! Je suis du lot. D’aucuns affirment que Fillon leur doit, au moins en partie, son score si inattendu ; d’ailleurs le taux de participation dans les départements traditionnellement de gauche le confirme. Un exemple : 68.655 votants en Haute-Garonne.

L’ancien chef de l’état avait tenté une dernière manœuvre en accablant François Bayrou, soutien de Juppé – qui en 2012 appelait à voter Hollande. Las ! « Notre opération a trop bien marché, concluait une éminence sarkoziste. On a fait le boulot pour Fillon ».

Papi Juppé, quant à lui, sort groggy d’un premier tour qui préfigure une défaite au deuxième. En dépit du tee-shirt optimiste – la « super–pêche » – qu’il distribuait généreusement lors des réunions de sa campagne, il n’a jamais pu se départir de l’indicible fadeur qui exsudait de sa personne pendant les débats télévisés. Prudent, sûr de ses chances (sans doute trop), il jouait la montre, avec bonhommie, attendant que la victoire tombe à ses pieds, tel un fruit mûr. A l’instar de Sarkozy, son espérance présidentielle – sauf demain un renversement de situation fort improbable – s’en est allée. En 2022, il aura 76 ans…

Reste, bien sûr, celui qui a toutes les chances de devenir le 9è président de la Vème république, l’année prochaine : François Fillon. La trahison lui sied à merveille. Après s’être rallié à Sarkozy contre Chirac en 2005, parce que ce dernier lui préférait Dominique de Villepin pour succéder à Raffarin au poste de premier ministre, après le référendum perdu sur la constitution européenne, il a creusé la tombe de celui qui le nomma à cette fonction tant désirée, en critiquant vertement un bilan – ou un non-bilan – dont il était lui-même comptable, ayant été aux affaires pendant cinq ans.

J’étouffe

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 novembre 2016. dans Ecrits, La une, Actualité

Texte de Ricker Winsor, traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

J’étouffe

J’ai l’impression d’étouffer, noyé dans le tsunami qui a frappé mon pays et le monde entier. Brusquement tout peut être remis en cause : le droit des femmes de choisir, les mesures pour combattre le changement climatique, les alliances de l’Otan, les accords commerciaux, l’immigration, bref tout le toutim. Mais je ne parlerai pas de tout ça ; tellement de choses ont été dites et sont connues de tous ceux qui lisent. Au cours des derniers dix-huit mois, les écrivains et les intellectuels les plus brillants avaient porté un jugement définitif sur Trump et l’avaient relégué dans les poubelles de l’histoire. Ils avaient tout faux.

Ce qui a été jeté par-dessus bord, c’est une vision égalitariste, compatissante et respectueuse de la vie ; une éthique fondée sur les idéaux humanitaires d’une démocratie libérale. Il n’y a pas si longtemps, tous les acteurs de la vie politique pouvaient se retrouver unis sur ces thèmes. Ce n’est plus le cas.

On a caractérisé cette débâcle par l’étiquette « révolte contre les élites » ; mais c’est plutôt une vengeance à l’égard de « tous ceux qui se croient plus malins que nous », de tous ceux qui, par leur travail, ont aiguisé leur esprit en l’éduquant et ont progressé en utilisant leur cervelle. Cela participe d’une profonde colère, d’un ressentiment et d’un sérieux complexe d’infériorité. Autrement, la populace tournerait le dos à Trump, en raison de son mépris des femmes, des Musulmans, des Mexicains, de tous ceux qui font les choses bien comme il faut (cf. Hillary et les controverses). Notre nouveau leader trouve ça très bien d’attraper les femmes « par la chatte ». Il a dit : « quand on est une star, on peut faire ce qu’on veut ». Les handicapés le font rigoler… pas besoin d’allonger la liste. Quel est le message qu’on adresse ainsi aux jeunes qui essaient de devenir adultes ? « Les braves gars, au final, arrivent les derniers », voilà le message ! C’est très bien de bousculer les autres pour avancer et gagner la course.

On m’invite, de temps en temps, au consulat américain, ici, à Surabaya, à l’est de Java, en Indonésie, la deuxième plus grande ville du pays. Aujourd’hui on m’a invité à assister au jour j de l’élection. Je m’attendais à ce qu’on me pose des questions sur mon ressenti ; mais jamais je n’aurais cru une seule seconde que Trump pourrait gagner. J’ai mis de l’ordre dans mon esprit, dans le genre : « franchement, ça me dégoûte qu’un homme comme Trump ait pu aller aussi loin dans le processus électoral. Cela discrédite, en soi, l’Amérique et ruine – pour ne pas dire annihile – l’idée selon laquelle les Américains ne sont pas comme les autres ».

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Notre nouveau chef a la majorité à la chambre des représentants et au sénat. Presque pas de contrepouvoirs. Il a clairement gagné, très clairement. Tout le brouhaha, les femmes américaines qui se liguent contre lui, les latinos qui se mobilisent, les blacks et les minorités qui s’impliquent et prennent position ; tout cela n’a jamais existé, et nombre d’entre eux ont voté pour Trump.

<<  4 5 6 7 8 [910 11 12 13  >>