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Racines d'actu : Sociétés ouvertes et sociétés fermées

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 25 mars 2017. dans Auteurs, La une, Histoire

Racines d'actu : Sociétés ouvertes et sociétés fermées

Même si la campagne électorale française actuelle – pour les mois d’avril à juin 2017 (présidentielles, puis législatives) – est « polluée » par les affaires du Pénélopegate et le Fillongate, un élément central nouveau ressort lorsqu’on s’intéresse à ce que disent les principaux candidats à la magistrature suprême en rapport direct avec leurs programmes, qui, malheureusement, passent trop au second plan par rapport aux Affaires Fillon et Marine Le Pen. Il s’agit de savoir, comme ce fut le cas lors des dernières présidentielles américaines – qui aboutirent à la victoire (mais pas au niveau du suffrage universel) de Donald Trump – si nous allons nous diriger vers une société ouverte ou fermée. Je voudrais donc en profiter, avant de revenir en fin d’article sur le cas français actuel, pour faire un rappel historique de ce que furent, depuis l’Antiquité gréco-romaine et jusqu’à nos jours, en prenant des exemples clés, les grandes oppositions entre ces deux types de sociétés fondées soit sur l’ouverture soit sur la fermeture.

Dans la Grèce antique, Athènes devint progressivement une société démocratique ouverte, malgré l’exclusion de la citoyenneté des étrangers (les « métèques »), quoiqu’ayant certains droits, et surtout des esclaves de l’Attique ; une cité d’Athènes, ouverte également sur la mer, surtout à partir de Thémistocle (v. 524-459 av. J.-C.), qui lança l’idée d’une grande flotte athénienne plus celle de la construction des Longs Murs entre la ville et son port du Pirée, et de la création de la Ligue de Délos (à partir de 477 av. J.-C.). Face au système athénien, on avait Sparte, une société aristocratique fermée, particulièrement autoritaire, attachant peu d’importance à une flotte et totalement repliée sur les terres du Péloponnèse. Pour l’Empire romain, il y eut aussi une volonté progressive d’ouverture, qui déboucha sur l’édit de l’empereur Caracalla en 212, également appelé constitution antonine, et qui accorda, dès cette date, la citoyenneté romaine à tout homme libre de l’empire qui ne l’avait pas encore ; de plus, lors du Bas-Empire, pour se protéger des invasions des Huns, Rome sut s’ouvrir aux « migrants » d’origine germanique au niveau de la défense du Limes en échange de terres. Au Moyen-Âge, dans le cadre de l’Europe occidentale, l’opposition entre les cités-Etats des républiques maritimes italiennes (Amalfi, Pise, Florence, Venise, Gênes, etc.) et la constitution parallèle de monarchies féodales bien plus refermées sur elles-mêmes et des bases terrestres fut l’une des principales caractéristiques des XIIe-XIVe siècles, notamment en France et en Angleterre. Il est intéressant d’ajouter un mot sur la Russie à l’époque médiévale : en fait, jusqu’au règne de Pierre Ier le Grand (plus connu sous le nom de Pierre le Grand) – et sur lequel je reviendrai – l’État russe était essentiellement continental, enfermé dans une sorte de bloc terrestre européen et asiatique. Je n’évoquerai pas ici le cas du monde musulman et de son expansion puisque j’ai écrit dès mon introduction que j’allais me concentrer sur l’Europe (au sens large de cette notion) et les États-Unis. Il en sera de même en ce qui concerne la Chine et plus généralement les pays asiatiques.

Si l’on s’intéresse maintenant à l’époque moderne, puis contemporaine, on retrouva bien entendu cette opposition entre sociétés ouvertes et sociétés fermées. Pour les premières, avec d’abord l’Espagne et le Portugal : pensons aux Grandes Découvertes de la fin du XVe siècle et du début du XVIe ; puis la Grande-Bretagne et la France, surtout à partir des XVIIe-XVIIIe siècles, à l’assaut des mers et des océans. Pour la Russie et en revenir ainsi à Pierre le Grand (tsar entre 1682 et 1725), malgré sa volonté d’ouverture sur l’Occident et de modernisation de son pays, avec la construction d’une flotte et de la ville nouvelle de Saint-Pétersbourg (ouverte sur les rives de la Mer Baltique), ce pays-continent demeura assez largement par la suite une société fermée, malgré le rêve de la tsarine Catherine II (qui régna entre 1729 et 1796) d’accès aux « mers chaudes », c’est-à-dire à la Méditerranée, en partant de la Mer Noire. Avec la première révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle et des débuts du XIXe, plus le grand mouvement de la Colonisation, l’Europe occidentale s’ouvrit davantage encore sur le monde, dont elle organisa assez largement l’exploitation économique. Ce fut alors l’origine véritable de la « mondialisation ». Remarquons que pendant ce temps-là, le monde musulman ne connut pas l’équivalent de la révolution industrielle et subit la Colonisation. Quant à la Chine, elle demeura L’Empire du Milieu, un pays ouvert sur lui-même par ses aspects créatifs et fermé à l’expansion sur les océans.

Raymond Kopa : l’homme et le joueur

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 11 mars 2017. dans La une, Sports

Raymond Kopa : l’homme et le joueur

Pour ceux qui lisent mes chroniques, il faut que je les prévienne du fait que celle-ci ne sera pas tout à fait comme les autres. On a en effet appris récemment le décès de Raymond Kopa (le 3 mars, à l’âge de 85 ans), qui fut l’un des plus grands joueurs de football de tous les temps ; et je suis triste, pour plusieurs raisons. Dans cette chronique, il me faudra évoquer des souvenirs personnels liés à ma préadolescence, en rapport avec cette disparition, qui mêle en moi de la joie et – forcément – une forme de nostalgie et de rapport au temps qui passe… J’avais 9 ans en 1958 – et les « footeux » comprendront à quoi je veux faire allusion ici en marquant cette année-là d’une pierre blanche, faite de gloire, mais aussi d’un certain regret. Il va de soi que je n’oublierai pas d’évoquer qui était l’homme Kopa, et notamment d’où il venait sur le plan familial, ainsi que l’immense footballeur qu’il fut, l’un des plus importants de son époque, dans son grand club (le Stade de Reims, souvent champion de France), en équipe de nationale, mais également en Espagne au sein du grand Real de Madrid.

L’année 1958 fut celle de l’arrivée de la TV dans la pension de famille de mes grands-parents maternels, où j’habitais avec mes parents et ma sœur (l’autre n’étant pas encore née). Il s’agissait d’un poste destiné avant tout aux clients de la pension, qui, pour certains d’entre eux, étaient logés (avec une dizaine de chambres) et pouvaient également prendre leurs repas pour une somme très modique. Ce poste était bien frustre : assez petite, cette « lucarne » (dans la salle de restaurant), pas belle du tout à regarder en tant que telle et n’ayant qu’une seule chaîne, était de plus en noir et blanc… Or, il se trouve que mon père, ainsi que bon nombre de mes camarades de classe et des clients de la pension aimaient beaucoup le football – dont on pouvait regarder (sans avoir à payer de « péages ») de très nombreux matchs à la TV (aussi bien pour le Championnat de France qu’en ce qui concernait les grandes compétitions internationales comme le Championnat d’Europe ou la Coupe du monde). Ce fut justement entre le 8 et le 29 juin 1958 qu’eut lieu, en Suède, la sixième Coupe du monde de football, pendant laquelle l’équipe de France, après avoir failli se qualifier pour la finale, finit 3ème, remportant ainsi l’équivalent d’une médaille de bronze aux Jeux Olympiques. C’était l’époque du futur prodige brésilien Pelé ! Ce fut d’ailleurs contre l’équipe brésilienne que Raymond Kopa et ses compagnons de match(s), Just Fontaine, Roger Piantoni, Jean Vincent, etc., durent s’incliner par 2 buts marqués contre 5.

Pendant cette Coupe du monde, Kopa et ses coéquipiers obtinrent donc bien plus que les honneurs, Fontaine (avant-centre) marquant 13 buts pendant l’ensemble des compétitions – un record inégalé à ce jour et probablement définitivement indépassable ! J’ajoute que, pour la « petite finale » (la 3ème place), cette superbe équipe de France, à ossature rémoise, triompha de la RFA (l’Allemagne de l’Ouest) par le score de 6 buts à 3 ! Le jeu de Raymond Kopa et des grands attaquants français m’amena d’ailleurs à jouer au football en scolaire, puis surtout au niveau du club de ma ville, dans le cadre des « benjamins » (de 9 à 11 ans), soit les plus jeunes, avant les « cadets », les « juniors », ces derniers précédant une qualification pour les équipes d’adultes.

Macron et la colonisation

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 25 février 2017. dans La une, Actualité, Histoire

Macron et la colonisation

Dans le contexte global de la campagne des élections présidentielles d’avril-mai 2017, les propos tenus par Emmanuel Macron lors d’une visite de président de la République française potentiel possible ont suscité – à tort ou à raison – un tollé dans certains milieux précis ; ainsi, les rapatriés d’Algérie, les harkis, le Front National, et au niveau de la droite classique, même si les attaques de celle-ci (justifiées ou non) n’ont pas eu la portée qu’elles auraient eues si la campagne électorale de son candidat François Fillon était audible, en raison du Pénélopegate et du Fillongate. Je ne reviendrai pas ici sur le contenu précis des déclarations d’Emmanuel Macron. Ce que je vais tenter de faire, comme professeur d’Histoire, ayant enseigné essentiellement la période contemporaine au sens large – et surtout celle du XXe siècle – c’est de démêler, par rapport à des mémoires brûlantes, concernant la Colonisation en général et la Guerre d’Algérie en particulier, ce qu’il y avait, dans ce qu’a dit Emmanuel Macron, ce que l’on pouvait trouver de juste historiquement, mais également en quoi il força le trait au niveau des termes qu’il employa pour qualifier la question coloniale. Je ne prendrai bien évidemment que l’exemple de l’Algérie.

Je vais donc commencer par montrer l’importance – dans leurs aspects justes historiquement – des déclarations d’Emmanuel Macron. En mettant en cause les responsabilités historiques de la France par rapport à la Colonisation, et avant tout la Guerre d’Algérie, il a permis (du moins espérons-le) de contribuer à mettre notre pays face à une période assez sombre de son passé. Il est incontestable qu’il y eut de nombreux crimes commis notamment par l’armée française sans oublier d’autres formes d’abus extrêmement graves. D’abord, dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, en ce qui concerne l’Algérie, alors que de très nombreux « français musulmans » demandaient des réformes profondes (après avoir combattu pour défendre « la mère patrie »), ce furent les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata (dans le Constantinois), en 1945, perpétrés par l’armée et les forces de l’ordre françaises. Les indépendantistes algériens avaient organisé, pour le 8 mai 1945 (fin de la guerre), afin de fêter la victoire des Alliés sur les puissances de l’Axe, un défilé, pendant lequel des revendications très fortes furent lancées. La situation dégénéra jusqu’au 28 mai et, même s’il y eut des morts parmi la partie de la population de type européenne (environ une centaine), on compta – selon certains historiens – entre 3.000 et 8.000 victimes au sein des algériens ; d’autres chercheurs évoquent des chiffres beaucoup plus importants, situés entre 20.000 et 30.000. Il y eut aussi d’autres massacres, notamment dans le Constantinois, du 20 au 26 août 1955 : à la suite d’attaques de 300 combattants de l’ALN (Armée de Libération Nationale) sur des postes de police et de gendarmerie (d’ailleurs assez infructueuses) les autorités françaises répliquèrent d’une manière disproportionnée, en bombardant, par l’intermédiaire de l’aviation, des populations algériennes entièrement innocentes, faisant ainsi entre 3.000 et 8.000 morts.

Les populismes de droite : leurs électorats ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 07 janvier 2017. dans Monde, La une, France, Politique

Les populismes de droite : leurs électorats ?

Les grands appareils médiatiques, notamment dans le contexte récent de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, ont massivement donné une explication moniste, celle de la seule « colère » des peuples (en Occident en général), déçus par l’incapacité des gouvernements placés entre les mains des partis de la droite classique ou de la gauche modérée pour faire face à la crise économique et sociale, qui s’est accélérée depuis 2008 avec la chute de la banque américaine Lehmann Brothers et ses conséquences. Loin de moi l’idée de remettre en cause ces aspects indiscutables de la crise (qui n’est d’ailleurs pas qu’économique et sociale) que nous traversons depuis la fin des « 30 glorieuses », à partir des années 1973-1979 – et initialisée par les deux chocs pétroliers. Mais, parallèlement à cette dimension de « colère », sur laquelle surfent les mouvements et partis populistes (dont l’extrême droite au sens strict), il y a aussi d’autres aspects, très différents (parfois complémentaires), que j’appellerais des tentations de replis et de rejets fondées sur des peurs de l’Autre, du nouveau « barbare » étranger, dans le cadre d’un mécanisme identitariste.

Je vais maintenant aborder la présentation des différents segments électoraux des populismes en prenant des exemples.

Si l’on se penche sur le cas de la France, pour ce qui concerne les segments électoraux du Front National, on peut en distinguer deux types. Il y a d’abord un électorat traditionnel, celui du Midi, sociologiquement « bourgeois », anti-immigration et parfois (de plus en plus depuis La Manif pour tous) coloré d’une certaine dimension culturelle catholique conservatrice ou même réactionnaire. C’est ce segment qu’essaye de récupérer Marion Maréchal Le Pen, la « Duchesse du Vaucluse ». On trouve ensuite un autre segment électoral frontiste, très différent sociologiquement, qui correspond au Nord et à l’Est de notre pays, zones qui furent fortement industrialisées (charbon, acier), économiquement en grande difficulté, voire sinistrées – donc un ancien électorat de type ouvrier (ce qu’on appela la « classe ouvrière » et qui apparaît comme étant en voie de régression ou en profonde mutation). Ce frontisme-là, que le politologue Pascal Perrineau (entre autres) avait appelé le « gaucho-lepénisme », dès l’époque de Jean-Marie Le Pen, s’est nourri de la quasi disparition progressive des bataillons ouvriers et populaires qui votaient essentiellement pour le Parti Communiste. Je rappelle que le Front National est devenu depuis assez longtemps le premier parti « ouvrier » de France, en rapport (mais pas seulement, car la xénophobie et le racisme s’y sont ajoutés) avec les conséquences sociales négatives issues des délocalisations provoquées par la mondialisation néo-libérale. C’est Florian Philippot et le groupe de ses amis, provenant pour la plupart de la gauche chevènementiste (avant tout) et même parfois d’anciens militants d’extrême gauche, qui incarnent cet autre Front National « populaire ». J’ajoute que Marine Le Pen, qui tente de s’implanter durablement dans les anciennes régions de tradition ouvrière du Nord et qui a intégré la tactique et même la stratégie du « groupe Philippot », est forcément plus proche de ce segment électoral frontiste-là que ne l’est sa nièce Marion Maréchal Le Pen – soutenue par ses amis du Bloc Identitaire dans le Midi. Bien qu’il y ait là un risque important d’implosion pour le Front National entre des électorats et des groupes dirigeants aussi opposés, en cas de prise du pouvoir (pour 2017 ou plutôt 2022), ce qui maintient l’unité du parti – aussi bien en ce qui concerne ses électeurs que ses chefs –, c’est le « fonds de commerce » liant l’immigration et l’islam à l’insécurité et au terrorisme. Il faut rappeler enfin que – même si ce phénomène provient du fait que les jeunes votent moins que les gens mûrs ou âgés (notamment retraités) – le Front National représente une potentialité de plus de 30% des électeurs chez les 18-25 ans, par rapport à une moyenne frontiste d’environ 25%...

Racines d'Actu : Le populisme en France

le 10 décembre 2016. dans France, La une, Politique, Histoire

Racines d'Actu : Le populisme en France

Le terme de « populisme » est de plus en plus utilisé aujourd’hui, aussi bien chez les sociologues et les politologues que dans le domaine médiatique. Ajoutons que cela ne concerne pas uniquement la France, mais la plupart des pays européens et même occidentaux depuis la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines et les menaces sur les démocraties autrichienne et italienne, même si le danger extrémiste vient d’être endigué (provisoirement ?) dimanche dernier en Autriche. Je verrai d’abord – en me limitant donc à l’exemple français – en quoi cette expression est bien différente de celle de « populaire » et par quoi elle se manifeste (ses causes) ; puis quelles furent les différentes vagues de populismes dans l’histoire de notre pays depuis le XIXe siècle ; ensuite, pour terminer, je serai amené à me demander si populisme et extrême droite sont des concepts entièrement synonymes et s’il n’y a pas également, de plus en plus, la montée d’une forme de populisme issue de l’extrême gauche.
En France, quand on pense à populaire, la première référence qui vient à l’esprit est celle du Front populaire. Or, le populisme, même s’il contient le terme de « peuple », ne correspond absolument pas à l’essor d’un mouvement de revendications populaires comme le furent celles des années 1936-1938. En effet, politiquement, alors que le Front populaire était issu de ce que l’on appela plus tard « le peuple de gauche », le populisme est un phénomène beaucoup moins identifiable politiquement, même s’il fut essentiellement capté par l’extrême droite frontiste de Jean-Marie Le Pen puis par sa fille Marine. Ce que l’on trouve à la base du populisme, c’est le rejet global des « élites » politico-médiatiques et accessoirement d’ailleurs (car on ne les perçoit pas bien par des noms incarnés) financières, fondé sur le « Tous pourris » (slogan qui fut l’un des éléments phares du Front National) et l’idée que les « politiciens » ne s’occupent pas des « vrais problèmes des vrais gens » (traduisez : les miens… !), en liaison avec l’essor de l’individualisme. Cette vision désabusée et bien trop généralisatrice concernant la corruption (qui a toujours existé et existera toujours, tout en nécessitant une lutte acharnée contre elle), entraîne, sur le plan politique, soit l’abstention lors des élections (par désenchantement), soit avant tout la montée de l’extrême droite. Ce rejet des élites s’incarne – en les court-circuitant – dans la recherche d’un « homme providentiel » rejetant toutes les structures intermédiaires de la société républicaine, à travers ce que l’on nomme la demande expresse de « verticalité » (en fonction de peurs multiples), faisant ressortir une tradition politique française liée à ce que furent le bonapartisme et le gaullisme – à partir de 1958.

Qui a « tué » Jean Jaurès en 2016 ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 05 novembre 2016. dans La une, Politique

Qui a « tué » Jean Jaurès en 2016 ?

Il y a aujourd’hui une incontestable actualité de la pensée de Jean Jaurès, et ceci à plusieurs niveaux. D’abord parce qu’une grande partie de ce que l’on a appelé « la synthèse jaurésienne », alliant démocratie politique, économique et sociale fut réalisée en France (au moins depuis 1945) même si certains de ses aspects peuvent (ou non) sembler actuellement en difficulté. Ensuite, par rapport au message essentiel qu’avait développé le grand tribun socialiste, et qui était triple : unité des différents courants des gauches socialistes, sa formule célèbre comme quoi « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène » et enfin son non moins fameux « il faut aller à l’idéal en passant par le réel ». Or, le spectacle donné de nos jours par les gauches montre à quel point ces différentes idées de Jaurès sont plus qu’en danger et ceci pour de multiples raisons et en fonction de plusieurs responsabilités. C’est cela que je vais tenter à présent d’analyser dans le cadre de cette chronique.

En quoi une grande partie de la synthèse jaurésienne sur la nécessité de faire cohabiter « démocratie politique, économique et sociale » a bien été réalisée depuis la Libération et demeure actuelle ? Je vais me limiter à quelques exemples. Sur le plan politique, malgré la crise profonde de notre démocratie représentative et la très nette insuffisance de la démocratie participative, la France n’en demeure pas moins, dans le cadre de ses institutions fondées sur une sorte de « monarchie républicaine », un pays de libertés et de droits de l’homme – par comparaison avec la plus grande partie des autres nations. Au niveau de la démocratie économique et sociale, bien qu’il y ait environ huit millions de personnes qui souffrent des conséquences de la crise, notre « modèle social » et nos « droits sociaux » – à certains égards écornés – restent parmi les plus élaborés au monde, certes en même temps les plus coûteux. Des avancées ont même été réalisées depuis mai-juin 1981, qu’il est, je pense, inutile de rappeler ici.

En ce qui concerne l’unité des gauches, elle n’a jamais été autant remise en cause qu’aujourd’hui. A beaucoup d’égards on pourrait se croire – toutes proportions gardées – à l’époque de la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest, voire à celle des années 1920. A tel point qu’une implosion des différentes gauches est possible, et même un émiettement qui les ferait ne plus compter politiquement pendant un temps sans doute assez long à la suite d’une défaite (collective) bien plus grave qu’en avril 2002… La situation est d’autant plus grave que l’on semble en situation d’aller vers une rupture entre une gauche de plus en plus favorable à la globalisation (un nouveau type d’internationalisme sous la forme d’une « mondialisation de gauche » ?), quelque part entre François Hollande, Manuel Valls, Emmanuel Macron, et une autre tentée par le souverainisme, voire tout récemment par le nationalisme, autour de Jean-Luc Mélenchon (reprenant certains thèmes se rapprochant de plus en plus de ceux du Front National, y compris sur l’immigration). Et que faire d’Arnaud Montebourg, des frondeurs, des autres candidats de « l’aile gauche » du Parti Socialiste pour les futures primaires, et des écologistes d’Europe Écologie Les Verts ? Il faut ajouter qu’au niveau économique et social, la cassure est caricaturale à l’intérieur des gauches. En effet, il y a d’une part ceux qui ont accepté de tenter de gouverner en période de crise (dans le cadre d’une faible croissance) et qui furent très largement avalés par le « réel » dont parlait Jaurès, l’ancien « peuple de gauche » continuant à exiger du rêve ; et d’autre part il y a ceux que l’on peut qualifier sans hésitation de gauches d’opposition et qui restent dans des rêves (« l’idéal » jauressien) parfois archaïques et déconnectés du réel.

Poutine populaire en France ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 22 octobre 2016. dans Monde, La une, Politique

Poutine populaire en France ?

Depuis quelque temps déjà, un phénomène qui peut apparaître comme extrêmement curieux se développe au sein de certains segments de la classe politique et de l’opinion publique françaises : une montée de la popularité du dictateur nationaliste russe Vladimir Poutine. Et ceci malgré l’agression (déjà ancienne) contre la Géorgie, l’annexion de la Crimée et maintenant les bombardements en Syrie, surtout sur Alep, correspondant à la volonté du chef russe de soutenir à bout de bras le régime du sanguinaire Bachar El-Assad, pour des causes sur lesquelles nous serons amenés à revenir. Je vais devoir évoquer les manifestations, les causes, les conséquences politiques et enfin géopolitiques (régionales et mondiales) de ce phénomène – dangereux jusqu’à un certain point pour la paix du monde.

D’abord, en ce qui concerne les manifestations de cette popularité (certes relative) de Poutine, on peut constater un croisement de soutiens à son égard dans notre pays. Il s’agit en premier lieu de celui du Front National de Marine Le Pen, dont le parti est assez largement financé – au nom du nationalisme partagé par Russie Unie et le parti frontiste – par les banques russes, à la demande expresse de Poutine. On a en second lieu le soutien du Parti De Gauche de Jean-Luc Mélenchon et d’une fraction du Parti Communiste – en rapport avec l’idée que la Russie de Poutine constituerait une espèce de « contrepoids » face à « L’Empire américain » (« l’atlantisme ») et à ses alliés « sionistes », comme à l’époque de l’URSS. Enfin, même au sein de sympathisants de la droite classique, un certain nombre de « politiques » et d’électeurs potentiels sont fascinés par la personnalité de Vladimir Poutine.

Ensuite, pour bien cerner les causes de la montée de cette popularité, il faut commencer par remonter de plusieurs décennies dans le temps. Une partie de l’opinion publique française regrette l’époque de la Guerre froide, dans la mesure où tout semblait simple : on était soit pro-américains (capitalisme libéral, économiquement et politiquement), soit pro-soviétiques ; ce qui évitait de se poser des questions de « complexité », puisqu’il fallait choisir son « camp » (celui du « bien » contre celui du « mal »). Pour de nombreux anciens (ou actuels) électeurs communistes (ou influencés par lui), ou du Front De Gauche en général, la Russie de Poutine est toujours vue – dans le cadre d’un réflexe de type pavlovien – comme une sorte de prolongation de ce que fut l’URSS jusqu’au début des années 1990. Plus étonnante – à première vue – semble être la popularité de Poutine dans l’électorat du Front National. Et pourtant, en réfléchissant un peu, on comprend que l’image d’autorité du chef russe séduit des nationalistes français en mal d’autoritarisme dans une société française travaillée par le message du « Tous pourris ! », comme du « Qu’ils s’en aillent tous ! » de Jean-Luc Mélenchon, qui dérive de plus en plus vers le nationalisme.

L'Histoire, le retour de Vichy ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 01 octobre 2016. dans La une, France, Education, Politique, Actualité

L'Histoire, le retour de Vichy ?

L’Histoire et son enseignement ont toujours été une sorte de champ de bataille idéologique entre les politiques, parfois pour le meilleur (de vrais débats), mais le plus souvent pour le pire. Il y eut une époque où la gauche, prise dans son ensemble, apparaissait comme relativement hégémonique, dans le cadre de la grande tradition issue des recherches d’universitaires éminents, depuis la IIIème République (Albert Mathiez, Albert Soboul, puis l’École des Annales avec son « pape » Fernand Braudel, etc.). De plus, qui pourrait oublier notamment en ce qui concerne les politiques la célèbre formule prononcée devant les députés le 29 janvier 1891 par Georges Clémenceau : « La Révolution française est un bloc » ? Ajoutons qu’à partir des lendemains de la Seconde Guerre mondiale, sur la forme, une pédagogie active et individualisée commença à se mettre en place avec des hommes de talent tel que Célestin Freinet, et que par la suite d’autres pédagogues de renommée internationale, comme le philosophe et chercheur (sur la gestion mentale) Antoine de La Garanderie (décédé en 2010), apportèrent des ouvertures insoupçonnées. Or, il se trouve que, depuis quelque temps, nous assistons à une offensive de type conservatrice, voire réactionnaire, à la fois sur le fond et la forme de l’Histoire et de son enseignement à venir, en liaison avec les déjà relativement proches élections présidentielles de 2017.

Il y eut tout d’abord les déclarations récentes de Nicolas Sarkozy et de François Fillon. Le premier par ses propos (affirmés par deux fois) choqua la plus grande partie (voire l’intégralité) des professeurs d’Histoire et des historiens chercheurs. Rappelons en effet que le candidat aux primaires de la droite et du centre affirma que « pour être et se dire français, il faut devenir gaulois ». Plus idiot que cela, on ne pouvait dire, puisque tous les spécialistes savent que la Gaule n’était qu’une expression géographique (employée essentiellement par les Romains, dans l’Antiquité), et que de multiples cultures et civilisations peuplaient notre territoire, dont notamment (mais pas seulement) les Celtes. Il y eut aussi les annonces d’un autre important candidat à ces primaires, en l’occurrence François Fillon. Celui-ci déclara que s’il devenait président de la république, l’enseignement de l’Histoire se fixerait comme objectif – au moins dans le primaire pour un premier temps – de tout fonder sur « le récit national » ; en somme, une Histoire de France, mais avec forcément (en parallèle) une diminution de la place accordée à celle des Français (fait qui fut un acquis absolument considérable de l’École des Annales).

Conservatismes et corporatismes français ?

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 17 septembre 2016. dans France, La une, Politique, Société

Conservatismes et corporatismes français ?

Pour autant que cette formule ait vraiment un sens, pour un pays qui s’est construit au pluriel depuis la proto-histoire, la France a toujours eu la réputation d’être irréformable et ingouvernable, et ceci sous tous les gouvernements. Or, avec la montée de l’hyper-individualisme depuis environ une trentaine d’années (l’équivalent de la « me generation » américaine mais sans les aspects positifs du comportement d’une partie des citoyens étasuniens), ce phénomène s’est considérablement aggravé. Cela aboutit à de véritables blocages de notre société, qui lui donnent – à certains égards – des caractères relativement sclérosés rappelant ce qu’était notre pays en 1788, avec la multiplication des « privilèges », qui correspondaient alors à des statuts particuliers (de « privus-lex » en latin), et qui enclenchèrent le processus de la Révolution de 1789-1795 (avec sa phase libérale, puis radicale). Aujourd’hui, ceux qui font une comparaison avec cette France d’avant 1789 sont – à mon avis – dans l’erreur sur le plan des comparaisons d’analyse historique, et je vais tenter d’expliquer en quoi.

D’abord, la France est devenu le pays des conservatismes, grands, moyens et petits. Prenons quelques exemples. Au niveau des « élites », si l’on se penche sur le cas du cumul des mandats, les « politiques » – de droite comme de gauche – restent très majoritairement hostiles à une mesure démocratique de ce type. De même, des élus (dans les collectivités territoriales) sont souvent très réticents à l’égard de la « démocratie participative » – même si son harmonisation avec la « démocratie représentative » n’est pas simple, en raison des problèmes de légitimité conférés ou non par le suffrage universel. J’ajoute aussi que le fait d’être un élu est progressivement devenu un véritable métier (et il est vrai que la gestion, cela ne s’invente pas, et doit donc s’apprendre) ; d’où l’accusation envers les « politiques », de la part de nos compatriotes – largement fondée –, d’être devenus des politiciens professionnels. N’oublions pas également les conservatismes des élites technocratiques sorties de sciences-po et qui croient tout savoir tout le temps et pour toujours ! Quant aux élites « économiques », que dire de leurs stock-options, des scandaleuses retraites-chapeaux, ou des pratiques d’optimisation fiscale et de fraude fiscale (qui atteignent, pour ces dernières, au moins le chiffre de 100 milliards d’euros par an…) ? Pour autant, au niveau du « peuple », tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Certainement pas lorsqu’on voit par exemple la montée de la dénonciation (parfois justifiée) de « l’assistance », sauf lorsqu’une personne est directement concernée par la défense de ses privilèges appelés le plus souvent par elle acquis sociaux ! Le privilège devient ainsi le droit qu’a l’Autre, et le droit, le privilège dont on dispose… Qu’on aille ainsi se renseigner un peu par exemple en ce qui concerne les avantages inadmissibles des familles de ceux qui travaillent à EDF-GDF, ou (à certains égards) à la SNCF, etc.

Les fractures de la société française

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 20 août 2016. dans La une, Société

Les fractures de la société française

Depuis déjà un certain nombre d’années (au moins à partir de 2008), nous pouvons observer un phénomène global très inquiétant (et qui ne concerne d’ailleurs pas uniquement la France, mais l’Occident, voire au-delà). En fait, il s’agit de notre société qui se délite, se fragmente, se segmente dans un contexte de « crise systémique », multiforme, c’est-à-dire à la fois économique, sociale, morale, politique et identitaire. Et c’est dans ce délitement, qui altère considérablement notre démocratie (à refonder entièrement), que se développent de plus en plus les deux fléaux qui déstabilisent notre équilibre politique et social : à savoir la tentation pro-djihadiste (auprès de certains de nos compatriotes de confession musulmane) et l’essor du populisme d’extrême-droite (qui se nourrissent l’un l’autre, même si, bien sûr, ils n’emploient pas les mêmes méthodes). Je vais donc analyser les différentes fractures, qui traversent plus particulièrement notre société, et tenter en fin de chronique de donner quelques pistes générales qui pourraient permettre de sortir par le haut de cette situation extrêmement dangereuse.

Commençons par la double fracture sociale et humaine, dans la mesure où elles ont souvent l’une par rapport à l’autre des liens directs ou indirects. C’est le démographe Emmanuel Todd, mais surtout – malgré ce que l’on pense généralement – le philosophe et historien Marcel Gauchet, qui évoquèrent les premiers la « fracture sociale » pour notre pays, afin de caractériser l’opposition, voire le gouffre, entre ceux qui sont intégrés et ceux qui – plus ou moins – ne le sont pas : les « élites » face aux « exclus ». Jacques Chirac avait d’ailleurs récupéré ce concept par l’intermédiaire de son conseiller Henri Guaino (se présentant comme « gaulliste social ») en tant que principal slogan de sa campagne pour les élections présidentielles de 1995 – qu’il remporta face au socialiste Lionel Jospin, mais qui ne fut traduite ultérieurement par aucune mesure précise jusqu’en 2002. Quant à la fracture humaine, elle correspond toujours, bien sûr, par le biais de la montée de l’hyper-individualisme (ce que les sociologues anglo-saxons appelèrent il y a longtemps la « Me generation » ou « Génération du Moi ») à une nette rupture des solidarités et, par voie de conséquence, à l’affaiblissement de tout ce qui peut apparaître comme collectif ; d’où – en liaison avec la crise économique – le refuge dans les valeurs de la « famille ». Cela dit, s’il y a bien une fracture entre les élites et le peuple (soit de « haut » en « bas »), force est de constater aussi l’existence d’une fracture du civisme (soit de « bas » en « haut ») ; n’importe quel maire d’une petite, moyenne, ou plus grande commune, vous le dira – avant tout en liaison directe avec la judiciarisation de la société.

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