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CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

Ecrit par Johann Lefebvre le 17 décembre 2016. dans La une, Histoire, Linguistique

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

« Le dernier Carnaval (nous avions le cœur bien en joye) je donnai les Violons aux Dames de ma cotterie ; d’une maniere aussi galante que chose qui se fût passée de tout l’Hiver. Je commençai par un Souper-Collation, qui étoit un ambigu ; où il n’y avoit pas l’abondance des cadeaux ; mais tout y étoit excellent ; des viandes prises si à propos, qu’un quart-d’heure plutôt elles eussent été un peu dures ; un quart d’heure plus tard, elles auroient commencé à se passer : on n’en trouve point de même ailleurs ; & mon Mari & moi les avions fait apprêter devant nous ».

Saint Evremond, « Sir Politik Would-Be. Comédie à la manière des Anglois », 1662

 

Le sens que l’on donne aujourd’hui au mot « cadeau » est le résultat d’une longue migration. C’est au début du XVe siècle que l’on voit apparaître le vocable, souvent sous la forme cadel, qui serait le dérivé de l’ancien provençal « capdel » : personnage placé en tête – capitaine, mot lui-même issu du latin capitellum (1). On considère que le terme provençal, repris donc par l’ancien français, désignait, par métaphore, la grande initiale ornementale (parce que souvent une figure de personnage) placée en tête d’un alinéa. Le cadeau fut donc d’abord et avant tout cette lettre capitale ornée, à la façon de la lettrine richement habillée, une ornementation de fantaisie, décorative. On lit par exemple, dans « Les Faictz et dictz » de Jean Molinet (1435-1507) :

F. tu as, entre plusseurs postilles,

Ton C. real noblement couronné,

Plaisans cadiaux, flourettes fort subtilles,

Textes, caïers, gloses de divers stilles

Sy que tu es livre bien fortuné (2).

Au XVIe siècle, Geoffroy Tory, dans son « Champ Fleury (de la supériorité de la lettre romaine sur la gothique) », que j’avais évoqué rapidement dans le texte « Une querelle & quelques figures mancelles », écrit : « Nous avons en notre usage commun de France plusieurs manières et façons de lettres. Nous avons cadeaux qui servent à être mis au commencement des Livres écrits à la main et au commencement des versets aussi écrits a la main… Les maîtres d’écriture les agencent et enrichissent de feuillages, de visages, d’oiseaux, et de mille belles choses à leur plaisir pour en faire leurs monstres ». Aussi, le cadeau – on trouve parfois « cadelure » (sic) – dispose ici d’une dimension gestuelle, le trait de plume qui enjolive la première lettre d’un paragraphe, et qui appartient à l’art d’écrire, comme nous l’indique l’Encyclopédie de Diderot au XVIIIe siècle : « Grand trait de plume, dont les maîtres d’Ecriture embellissent les marges, & le haut & le bas des pages, & qu’ils font exécuter à leurs élèves pour leur donner de la fermeté & de la hardiesse dans la main », une définition en tout point identique à celle que donne Trévoux au même siècle, qui parle de « Grand trait de plume & fort hardi, que font les Maîtres Écrivains pour orner leurs écritures, pour remplir les marges, & le haut & le bas des pages. Les Écoliers s’enhardissent la main à faire des cadeaux. On le dit aussi des figures qu’on trace sur les cendres, ou sur le sable, quand on rêve, ou quand on badine ». Pourtant, le mot s’est vu prendre un autre chemin, traversant la Renaissance et arrivant aux Temps Modernes, puisque le même Trévoux nous précise par ailleurs qu’il « se dit figurément des choses qu’on fait mal, ou pour lesquelles on fait trop de frais. Si vous donnez un plein pouvoir à ce chicaneur d’agir à vos affaires, il vous fera de beaux cadeaux, c’est-à-dire, il vous mettra dans de grands embarras, il vous donnera de grands cahiers de frais. On dit aussi d’un Auteur, d’un Avocat, qui ont dit beaucoup de choses inutiles dans un ouvrage, dans un plaidoyer, qu’ils ont fait de beaux cadeaux ». Ce qui implique un troisième sens, encore tout jeune à l’époque mais qui est déjà suffisamment inscrit dans l’usage pour que Trévoux nous en informe : « Se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, & particulièrement à la campagne. Donner un grand cadeau », et citant Molière : « Le mari, dans les cadeaux qu’on donne à sa femme, est toujours celui à qui il en coûte le plus ». Cette nouvelle dimension que le mot a conquise est déjà identifiée en 1694 dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française : « Repas, feste que l’on donne principalement à des Dames. Donner un grand cadeau ».

L’insurrection qui ne vient pas

Ecrit par Johann Lefebvre le 04 juin 2016. dans La une, Politique, Société

L’insurrection qui ne vient pas

« Il y a très loin de la velléité à la volonté,

de la volonté à la résolution,

de la résolution au choix des moyens,

du choix des moyens à l’application »

Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz

 

L’époque a repris le goût fade des pensées fanées, notre temps est enfin devenu visible, mais seulement visible, échappant au vécu, au vivant. Plusieurs règnes cohabitent, et avec eux, l’excellence de la pensée, de la manière et de la façon, se résume à produire de l’eau tiède, à ériger un magnifique consensus artificiel au cœur de forces que tout oppose. La phobie de la radicalité est devenue le principe d’un discours public qui s’oublie aussi vite qu’il a franchi le seuil d’un domicile où la survie exhale une infecte odeur de cadavre.

Un mouvement immobile

Je me suis aperçu qu’assis, j’avais probablement davantage de facultés de nuisance que ce mouvement qui, croit-il peut-être, nuit debout. Inopérante, sauf à nourrir les chaînes d’information continue et l’espoir débile de crétins désœuvrés, cette petite agitation n’est finalement que l’expression d’une aliénation découvrant le désastre de sa forclusion. Une loi, qui dans son appellation circulaire est la « loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs », aussi défavorable aux droits (sic) des travailleurs, aurait à mon sens au moins deux avantages, si elle était correctement appréhendée par les intéressés : elle devrait leur permettre, tout d’abord, de renoncer à travailler dans des conditions de plus en plus pénibles et aléatoires et pourrait contribuer, indirectement, in fine, à l’abolition du salariat. Car enfin, vous voulez combattre le capitalisme dans sa forme primaire, ainsi que toutes les détestables adaptations utiles à son développement qu’il fait adapter et adopter par les gouvernements ? Commencez donc, en toute logique, par ne le pas servir de l’intérieur, renoncez au salariat. Vous voulez défendre la citadelle qui protège vos droits au salaire, alors qu’il vous serait bien plus utile de la fuir. Sur ce point, crucial, « nuit debout » – et tout mouvement assimilé – ne peut être qualifié, comme on l’entend dire autant dans la rue, les bistrots et les médias, de révolutionnaire. Bien au contraire. S’opposer à une loi qui démonte les acquis sociaux peut être considéré comme légitime, mais à la navrante condition première de ne rien vouloir voir des conditions à la base aliénantes que ces acquis sociaux maquillent si mal. Historiquement, il était certain, et d’aucuns l’avaient prévu il y a bien longtemps déjà, que les modèles de protection sociale et ses annexes fiscales, ainsi que le code du travail, ne pouvaient demeurer en l’état devant le violent besoin de la société spectaculaire-marchande de prolétariser tous les secteurs de production, en particulier dans le tertiaire où un gros volume d’emplois ne sert à rien du tout. Aussi, sans faire de généralité simplificatrice, dans ce mouvement appelé « nuit debout », retrouve-t-on fréquemment le profil du petit-bourgeois inquiet, précarisé ou en voie de précarisation, accédant de ce fait à l’expérience prolétarienne. Ruffin, le réalisateur de « Merci patron » et instigateur du mouvement, via le collectif « Convergence des luttes », assume d’ailleurs pleinement le fait d’incarner cette petite bourgeoisie, si facilement indignée. L’indignation, ça gâche l’imagination et ça ne fait de l’action qu’une vulgaire hypothèse.

Une rencontre

Ecrit par Johann Lefebvre le 16 janvier 2016. dans La une, Ecrits

Une rencontre

Le soleil n’était plus qu’une vague tache lumineuse derrière un voile gris. Dans les rues assombries de la ville, les feuilles mortes, poussées par le vent, avaient formé des congères aux couleurs ocre & or. Je refermai la fenêtre & j’achevai de m’habiller. J’avais un rendez-vous. Avec une femme que je n’avais jamais vue, pas même en photographie. C’était une entrevue prévue depuis longue date, j’avais eu mille fois l’occasion de l’imaginer, jusqu’à la forme de ses mollets. Et la qualité de ses souliers, me disais-je en laçant les miens. Je vérifiai l’heure ; j’avais encore du temps devant moi avant de partir. J’allumai un cigare au brûleur de la gazinière après avoir vainement cherché mon briquet. J’étais quasiment certain qu’elle était brune. Nina Desprit.

Par contre, je connaissais sa voix, douce & posée. Elle articulait les mots avec une précision déroutante, avec un vocabulaire riche & toujours adéquat, ses phrases étaient fluides, elle ne marquait jamais les temps d’hésitation, quand elle en avait, par des euh… intempestifs qu’on entend si souvent dans la bouche de bon nombre de personnes. Il y avait une note d’antique dans son expression. A tel point que durant nos conservations téléphoniques, qui m’obligeaient à sortir la belle rhétorique, je m’attendais à tout moment à ce qu’elle passât au grec ou au latin. J’avais adapté mon langage à cette espèce de rigueur janséniste. Sa voix avait une couleur métallique, peut-être était-ce dû au fait qu’elle était transportée par une paire de fils de cuivre. Par contre, Nina décalait bizarrement certains accents toniques & les fins de ses phrases avaient un scintillement plus grave. Avait-elle des origines étrangères ?

Perdu dans mes pensées, je me retrouvai sur le perron sans vraiment m’en apercevoir, en train de verrouiller ma porte. A peine avais-je posé le pied sur le trottoir qu’une averse fraîche, inclinée par le vent en rafales, vint à envahir la ville avec ses rideaux liquides. J’attrapai la navette qui venait de l’aéroport en direction du centre-ville & qui passait au bas de chez moi, m’engouffrai à l’intérieur & me laissai tomber sur le premier siège venu. C’est alors que je découvris, assise face à moi, une femme splendide d’environ quarante ans, les cheveux très noirs, la peau pâle, les sourcils épais, en train de lire un petit livre relié plein cuir. Elle ne leva pas les yeux quand je m’assis. Comme elle rétracta ses jambes qu’elle avait étendues de toute leur longueur, un très discret pardon, murmuré, s’échappa de ses lèvres rondes & rouges lorsque je pris place en face d’elle en faisant grincer la moleskine. Elle ne quitta pas des yeux l’ouvrage qu’elle tenait incliné, sa main gauche sous le premier plat ; & les extrémités de ses doigts, qu’elle avait courts, appuyées sur le dos, dissimulaient la pièce de titre. C’était un volume fort épais mais petit. De sa main droite elle tournait délicatement les pages, sans bruit. Sa lecture semblait profonde, consciencieuse, mais assez rapide ; de très faibles & subreptices mouvements de lèvres indiquaient que tous les mots lus parvenaient jusqu’à sa bouche qui les articulait en silence. Elle se tenait bien droit, seule sa tête balançait légèrement avec les soubresauts du bus. Ses vêtements, pour la saison, & par un jour aussi humide que ce lundi pluvieux de novembre, me paraissaient bien légers. Sous un grand gilet gris foncé réalisé au crochet, elle avait une robe noire, en crêpe de soie, avec des perles, assez courte. Une délicate brillance sur ses jambes révélait le port de bas de soie. Ses escarpins étaient d’un genre très particulier, avec une bride autour de la cheville. Nous passâmes la gare, puis la préfecture, & l’hôtel de ville, devant lequel une manifestation était en train de se disperser. Quelques petits groupes, apparemment plus en fête qu’en colère, quittant la place avec leurs banderoles enroulées, gênaient la circulation & nous dûmes patienter cinq bonnes minutes pour pouvoir continuer notre route. Je me demandais où pouvait donc se rendre cette femme, qui n’avait pas quitté son livre des yeux un seul instant, même quand notre déplacement avait été ralenti sur la place de la mairie. Était-ce dans son tempérament d’être parfaitement indifférente à son environnement, imperturbable dès lors que l’agitation autour d’elle ne la concernait pas, ou était-ce ce livre qui la captivait tant & qui l’avait placée dans un univers clos où seule la délicate musique des mots résonnait en elle comme une envoûtante mélodie déroulant sa partition sur le rythme intime de son cœur ?

Ange & neige

Ecrit par Johann Lefebvre le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Ange & neige

« L’aube hivernale verdit à la fenêtre,

et je ne me souviens pas

de ce que j’ai crié… »

Vladimir Nabokov, « Le mot »

 

le vent avait pris le chemin du corridor emportant avec lui quelques flocons de neige et prenait ensuite la direction des étages bondissant par les escaliers tournoyant sur chaque palier pour se répandre dans toutes les pièces sifflant sous les portes vrombissant dans les conduits des cheminées s’immisçant dans toutes les fissures les interstices les trous les creux les brèches les fentes qu’il pouvait emprunter pour secouer l’ensemble de la bâtisse la gaver de froid la pétrifier l’endormir peu à peu dans cette nuit parfaitement glaciale

On ne trouvait pas les rêves ; on était jeté dans l’abysse du sommeil pour en être trop vite extirpé par un bruit plus fort que les autres, un craquement, un courant d’air plus violent ; les rêves ne pouvaient pas nous happer. Sous les couvertures, la température des corps entretenue par l’étuve textile permettait de se sentir en situation confortable, mais la tempête qui faisait rage animait tout ce qui aurait dû être au repos et silencieux. Parfois, une flamme renaissait de la braise, sous l’effet d’une bourrasque, lançant sur les murs une lueur orangée qui découpait le mobilier en ombres mouvantes, puis finissait par disparaître jusqu’au prochain renfort d’air ou à la faveur du déplacement d’un caillou de charbon. Puis tout s’arrêta. Net. Plus un bruit. Le silence cotonneux d’une averse de neige se vautra sur le monde. Cette saison est détestable, pensa Stella Nova en attrapant un gros oreiller pour le caler entre ses cuisses bouillantes. Elle pensa à l’été, à ses lumières, à ce crépuscule pétillant, cette écume de nuit avant la vague noire et le velours stellaire, quand s’endorment des têtes encore toutes chaudes du soleil d’été qui s’en va au plus tard du soir.

l’été se font entendre les derniers échos des cris d’enfants répondant à leurs parents qui clament le couvre-feu par les fenêtres et les jardins. Certains restent accrochés dans les clôtures, d’autres remontent par les champs situés par derrière le haut du bourg – ils étaient plus bas, sur les bords de la rivière à patienter après la perche, en compagnie des vaches qui viennent s’abreuver. Démonter les lignes, rassembler les cannes, des nuages de moustiques les accompagnent jusqu’à la route, ils suivent le talus. Derrière eux, à l’horizon, des lambeaux de nuages s’enflamment ; comme tous les jours c’est la fin d’un monde. C’est le petit qui a les poissons, il est fier, il a un sourire qui lui découpe en croissant le bas du visage, ses dents scintillent dans le soir. Le lendemain, on prépare le pain de perche. Le petit est allé chercher les œufs chez madame Gisèle, une très vieille dame avec de la moustache, qui porte la même blouse tous les jours de l’année, qui vit seule depuis un temps bien supérieur à leur âge. Elle aussi est le souvenir d’un monde disparu, un souvenir qui parle,

REFLETS DES ARTS Petite visite de Valéry

Ecrit par Johann Lefebvre le 12 décembre 2015. dans La une, Littérature

REFLETS DES ARTS  Petite visite de Valéry

À l'origine j'avais envisagé de faire une présentation du symbolisme, dans sa dimension aussi bien littéraire que plastique, en passant par son étrangeté théâtrale, mais je me suis aperçu que revenait sans cesse, plus que d’habitude, un personnage, ou simplement sa dense présence, à chaque fois me détournant du propos premier par de fortes tentations digressives, par des rebonds et des correspondances plus ou moins amples. Paul Valéry, sur qui je m’étais déjà appuyé dans cette chronique à l'occasion d'un texte consacré à Degas, est l'une des plus grandes curiosités littéraire de ces 150 dernières années.

Né un siècle avant moi, « dans un port de moyenne importance, établi au fond d'un golfe » (Sète, que l'on écrivait encore Cette à l'époque), il entre dans l'expérience littéraire à l'adolescence en écrivant des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre. Très vite, influencé par quelques lectures ― Poe via Baudelaire, Rimbaud, Huysmans, Mallarmé ―, il perçoit le pouvoir de l'esprit, capable de faire apparaître l'être à la force de l'idée, ce qui lui donnera, tout au long de sa vie, cette image de l'écrivain hyper cérébral, capable de prendre de considérables distances avec les émotions. A seize ans (in « Solitude ») :

 

Car mon esprit, avec un Art toujours nouveau,

Sait s'illusionner ― quand un désir l'irrite.

L'hallucination merveilleuse l'habite,

Et je jouis sans fin de mon propre Cerveau...

 

Toute la vie de l'auteur, d'abord poète, est balisée de nœuds critiques liés aux émotions, à l'intimité, mais qui sont évacués de l'écriture en tant qu'éléments narratifs. Très sensible justement, angoissé bien plus qu’anxieux, il se bat avec les émotions et les sentiments, les dévient de leurs circuits habituels, par l’art de la sublimation littéraire, strictement intellectualisée, par des mécanismes de défenses comme la conversion somatique (la douleur physique). Valéry relègue tout à l'abri de l'Idée et de ce fait s'inscrit dans le mouvement qui a son âge, le symbolisme. Aussi, la nuit d'orage à Gênes, en octobre 1892, dite "Nuit de Gênes" et durant laquelle l'écrivain a vécu une grave crise existentielle, est analysée par lui non seulement de nombreuses années après (1934) mais semble avoir été enveloppée dans une bulle symbolique qui lui donne une charge probablement bien plus importante qu'elle n'a été réellement : Valéry décrit cette nuit comme une rupture, une renaissance décisive qui aurait éclairé une multitude de choix, dont celui de renoncer à une carrière littéraire, alors que ce choix, très probablement, si l'on en croit ses échanges épistolaires, le travaillait depuis plus d'un an, et se dessinait déjà dans son intérêt pour les mathématiques. Il écrit : « Il s’agissait d’immoler toutes mes premières idées ou idoles, et de rompre avec un moi qui ne savait pas pouvoir ce qu'il voulait ; ni vouloir ce qu'il pouvait. (1) » Il est utile de préciser aussi que sa rencontre avec Mallarmé, qui remonte à l'automne 1889, chargée d'émotion, est colorée d'une espèce de déception que Valéry ne dévoile pas, une déception davantage à l'endroit de l'homme Mallarmé qu'à l'écrivain, homme sûrement un peu hautain vis-à-vis de ses thuriféraires et disciples ; déception première, pourtant, qui n’empêchera pas les deux hommes de se lier d’amitié. Valéry veut s'éloigner de l'écriture, mais ne renonce en fait que d'abord à la poésie (à laquelle il reviendra pendant la première guerre mondiale) et produit quand même, entrant dans la carrière si je puis dire, les deux excellents ouvrages que sont « Introduction à la méthode de Léonard de Vinci » (1895) et « La Soirée avec monsieur Teste », l’année suivante. S’il véhicule lui-même une image assez austère et sèche, solitaire, assez fixe ― comme son habitude dès l’aurore de noircir ses Carnets -, il n’en demeure pas moins un être sociable et visible que l’on croise dans les salons et aux spectacles. Il participe, à l’époque où il travaille pour Havas en tant que secrétaire d’Édouard Lebey, à la campagne anti-Dreyfus, demeurant très modéré au milieu de quelques sévères antisémites auxquels il ne peut être naturellement assimilé, mais quitte très vite toutes les arènes politiques et, hormis dans l’entre-deux-guerres ― après avoir eu des positions très critiques à l’égard du pacifisme durant la Grande Guerre ― où il prend place au sein du Comité National Français de Coopération Intellectuelle créée par la SdN, destiné à faire passer la nécessité de la paix par la parole des intellectuels, Valéry restera toujours à distance, encore la distance, des engagements militants, au sens strictement politique, ou de fortes émotions sont susceptibles de parasiter la sphère cérébrale…

Le nom des livres

Ecrit par Johann Lefebvre le 05 décembre 2015. dans La une, Littérature

Le nom des livres

L’éternité c’est sans temps, le rêve, mieux que cent ans de solitude. Quoi ? l’éternité. Les premiers hommes dans la Lune, que d’aucuns ont pris pour un chapitre de l’histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, d’autres pour la réalisation des recherches par la lumière naturelle, n’ont finalement prolongé que le voyage en Orient des hommes illustres et, durant la vingt-cinquième heure qui a suivi les mille et une nuits, ont pensé à la condition humaine et auraient voulu, durant les nuits d’octobre et les chasses de novembre, vivre les japoneries d’automne, ou, sous la lumière d’août, découvrir les palmiers sauvages et les feuilles d’herbe au-dessous du volcan, le lys dans la vallée, le blé en herbe, le dahlia noir au cœur des ténèbres, les fleurs du mal. L’été finit sous les tilleuls dans les beaux quartiers.

Mais le meilleur des mondes ne se trouve jamais nulle part, même écrit sur la porte, même si un coup de dés jamais n’abolira le hasard ; que ce soient le monde du silence, le rivage des Syrtes, l’île au trésor, la montagne magique, le jardin des plantes, le bleu du ciel, espèces d’espaces… Nous en pressentons l’existence avec un pas vers la mer, en attendant Godot sous de tristes tropiques, nous en ramassons les particules élémentaires dans le désert des Tartares ou lors d’un voyage au bout de la nuit. C’est beau une ville la nuit, c’est comme la promesse de l’aube… Le roi dort dans les caves du Vatican depuis 1793. Le meilleur des mondes, nous en trouvons quelques traces dans le travail et l’usure, dans le fond du problème, tant la beauté tôt vouée à se défaire déchire la chair et le sang, nous en recueillons les échos dans de nombreux documents : dans le journal d’un fou écrit peu de temps après la métamorphose des dieux, 1984, inspiré par la muse du département et avant le grand sommeil qui contamina l’être et le néant ; évidemment dans les entretiens sur la pluralité des mondes et les carnets du sous-sol, lesquels ont confirmé l’existence des vrayes et des fausses idées contre ce qu’enseigne l’auteur de la recherche de la vérité à propos de la société du spectacle ; dans les annales où, tacite, la gloire de l’Empire est exprimée par le silence et la joie, nous rappelant que la puissance des ténèbres se loge souvent derrière la baignoire, poussière du temps, à condition, bien entendu, qu’il n’y ait pas un cheval dans la salle de bains ; dans la Loi aussi, simplement, écrite par les grandes familles en mal d’amour pour que l’ordre du contrat social remplace les feux de la colère, l’état sauvage et les carnets du bon dieu ; et dans les confessions de l’âme enchantée, les chroniques martiennes.

Le meilleur des mondes est comme le petit matin ou le bel été, c’est comme être à l’ombre des jeunes filles en fleurs ou sur l’herbe rouge, ou si vous préférez comme un portrait de groupe avec dame, bref c’est avoir la vie devant soi comme un drôle de jeu. Cet idéal nous guide tous vers les clefs de la mort mais par les grands chemins, nous incite à bourlinguer sur la route comme Don Quichotte, à oser les paradis artificiels où les dames galantes nous invitent à la promenade au phare, rue de la sardine, jusqu’à en oublier le nom de la rose. Nous sommes avides de cette liberté, une vie, l’insoutenable légèreté de l’être et puis nous rencontrons l’amour monstre : c’est soit une saison en enfer, soit la bohème galante, guerre et paix, mais ce sont toujours les mots qui l’emportent sur l’écume des jours et la nuit des temps, avec leurs histoires extraordinaires, contes de la folie ordinaire. L’amour est la divine comédie, le festin nu de l’éducation sentimentale, l’interprétation des rêves ; amants et fils en connaissent un rayon sur les liaisons dangereuses avec les belles endormies faisant miroiter non seulement de grandes espérances pour des vies minuscules perdues dans le labyrinthe de la solitude mais aussi l’éclat fatal qu’ont les bijoux indiscrets pour le joueur de triangle. « Oh… » Le sentiment tragique de la vie nous mène parfois à la confusion des sentiments – la liberté ou l’amour – mais il reste l’apanage de l’homme révolté, obligé à la conjuration des imbéciles, dont le métier de vivre et le gai savoir sont sans cesse attaqués à rebours par les racines du mal, le joueur d’échecs et mon chien stupide, plus rarement par le loup des steppes.

Les mots et les choses encombrent le monde de l’homme mais ne sont pas encore des illusions perdues sur les cimes du désespoir. L’espoir, loin de la foule déchaînée – les figurants de la mort et les voleurs de beauté – et de la fausseté des vertus humaines, est poussé par les voix intérieures, les contemplations, sur la voie royale, ravivé parfois par la lettre d’une inconnue, belle du seigneur, qui est la douceur de vivre, dont les paroles transparentes et le bestiaire sentimental ne sont que les choses de la vie. Le reste est silence.

Les espaces d’induction

Ecrit par Johann Lefebvre le 14 novembre 2015. dans La une, Ecrits

Les espaces d’induction

« Aujourd’hui, ce qui demeure d’aventuriers avance masqué, caché. Y compris dans la lumière universelle du Spectacle où leur présence ne peut se déceler que selon le principe de la lettre volée d’Edgar Poe. Point ne leur est besoin de vagabonder à travers l’espace puisque résister et subvertir n’exige plus qu’une clandestinité active où déserter revient à ne manquer de rien »

Cécile Guilbert, Sans entraves et sans temps morts II

 

Je pense à celui qui est lié à l’eau glacée, comme un seul animal, et qui voit partout en images et dans la rue qu’il est loin d’être le seul – mais ne pas pleurer dans la ville où il est enfermé. Il se sent périssable avec beaucoup d’enthousiasme, de joie. Il constate cet écart monstrueux entre les étoiles et son visage, soupirant, il se voudrait paisible avec plaisir. Sa bouche est plus digne que ses yeux où la fin de l’espoir brille mate depuis qu’il a cessé de s’abreuver avec d’autres se rassemblant pour ingurgiter des boissons froides, de la bière tiède, attablés sur un trottoir sale, occupés à soûler leurs ombres.

J’ai été de ceux-là, noyé dans l’écume bleue, mais aujourd’hui cette nuit ce matin ce soir et maintenant je me nourris d’encre et de papier assemblés sous forme de livres pour retrouver une autre version de la fièvre et le cœur battant que d’aucuns regrettaient d’avoir perdus, comme expliqué au tout début de « La glace sans tain ». Voici en ce moment doux ce que j’absorbe – j’ai même constaté dans le rétroviseur de l’été indien, quand les jours nés meurent plus tôt, que les bouquins s’alignent davantage –, voici les volumes de maîtres dispersés, lorsqu’ils sont au repos, sur le bois, le velours, le cuir, même par terre. C’est plein de monde chez moi, ils sont bavards s’ils s’ouvrent sous la lumière et si je prends la précaution de chausser les binocles x2. Je ne peux pas tout noter, je suis débordé, ou je n’ai pas ce qu’il faut à cet instant T du big bang pour faire une copie de l’énergie E ; mais j’ai un carnet aux aguets et un crayon bien taillé aux toilettes – ce qui révolterait Miller qui préférait les bois pour lire. Mais en ces temps à chier, on pourrait nous rappeler à l’ordre si nous nous entêtons à confectionner nos plaisirs littéraires et nos connaissances livresques dans les cabinets, les autorités informant la population que des terroristes y sont régulièrement trouvés à lire et apprendre un livre par cœur, infâmes lecteurs capables de toucher leurs cibles. Des décisions en découlent, complexes, pouvant contenir la réponse plus tard. Et il ne s’agit pas toujours du livre qu’on croit. Et lire ailleurs, dehors, dans la forêt comme Henry, ne présage rien de fondamentalement moins obscur ; lire c’est de toute façon dangereux, surtout le roman, comme nous l’apprenons avec stupeur et amusement sous la plume cassée de Philippe-Louis Gérard. Mais Moïse lui-même n’en a-t-il pas eu une certaine connaissance ? Changer son image ? Pour lire chaque buisson où la voix n’est pas stockée après effondrement de l’image visuelle. Gérard, porte-parole énergétique pour la prévention contre la passion dangereuse qu’est la lecture : « Les égarements de la raison », c’est écrit en 1774, déclament des accusations portées contre l’immoralité dans la critique de la connaissance religieuse dont les meilleurs véhicules sont les ouvrages de belle fiction, esprits de l’anti-matière et du nouveau style, livres encourageant le divorce entre le lecteur et la Vérité par la vicieuse manipulation qu’exerce sur lui l’Imagination, amante vorace. Mauvaise réalité ! Fantaisie !

Reflets des Arts Traité des divers arts par le moine Théophile

Ecrit par Johann Lefebvre le 07 novembre 2015. dans La une, Arts graphiques, Histoire, Littérature

Reflets des Arts Traité des divers arts par le moine Théophile

Rédigé en latin au XIIe siècle, le « Schedula diversum artium », signé par le moine Théophile (Theophilus Presbyter), né vers 1070 et mort en 1125, se présente sous une forme encyclopédique et technique ; il demeure l’un des plus importants écrits sur l’art du Haut Moyen Âge. Il est prétendu par certains, sans que ce soit démontré formellement – les chapitres consacrés à l’art de la forge et des métaux en général étant fort bien documentés – que Théophile serait le pseudonyme utilisé par un moine bénédictin originaire de Saxe, Rugerus. L’ouvrage est décomposé en trois parties, partant d’une base historique et multiculturelle, grecque, byzantine, arabe jusqu’à l’art roman de son temps : la première partie est consacrée à la peinture murale et à l’art de la miniature, la deuxième s’intéresse à la manufacture verrière et à la peinture sur cette matière, la troisième et dernière explore les techniques de la fonte, le travail des métaux, de l’ivoire, des pierres précieuses et de l’or.

C’est à l’aube de la Renaissance, en 1477, que le livre de Théophile est recensé par le carme Matthias Farinator, de Vienne, dans son vaste recueil – un incunable – « Lumen animæ », puis en 1530 par Cornélius Agrippa dans son livre « Sur l’incertitude et la vanité des sciences » (1). Dans le recueil de Farinator, on relève quarante-deux passages extraits du « Traité des divers arts », appelé alors « Brevarium diversarum artium » ; l’auteur y précise la provenance allemande du texte, et les études philologiques confirmeront cette origine par l’utilisation de vocables germaniques latinisés ou d’expression idiomatiques typiques. C’est Lessing (2) qui entame le premier la publication du Traité, celle-ci étant achevée par Christian Leiste en 1781, suivie par de nombreuses autres éditions enrichies (en particulier en Angleterre). Le texte apparaît aujourd’hui sous la forme que j’ai résumée plus haut. Dans le prologue du premier chapitre, Théophile écrit « […] saisis avec des regards avides ce Traité de la Peinture ; lis-le avec une mémoire fidèle ; embrasse-le avec un amour ardent. Si tu l’approfondis attentivement, tu trouveras là tout ce que possède la Grèce sur les espèces et les mélanges des diverses couleurs. […] ». Cette référence nous indique clairement que Théophile connaît bien l’art(isanat) byzantin, et ce n’est pas hasard si l’on retrouve, dès les siècles précédents, une nette influence byzantine dans les arts d’outre-Rhin, comme par exemple dans les miniatures qui sortent des ateliers de Trèves, dans l’Évangélistaire de Géréon à Cologne ou encore le Sacramentaire d’Henri II. Par ailleurs, on détecte chez Théophile l’influence des livres d’Héraclius sur les arts des Romains (« Libri Eraclii, de coloribus et artibus Romanorum »), des « Mappae clavicula » ou du Papyrus de Leyde…

Il est important de garder à l’esprit que Théophile est un moine, pas un artiste. S’il compile avec une certaine érudition les techniques artistiques et artisanales (hormis la sculpture), ce n’est pas pour en faire spécialement un manuel pour artiste ou artisan, puisque ce qui lui importe est avant tout la transmission de ces savoirs à destination des autres moines et d’expliquer, de comprendre les moyens à disposition pour embellir la maison de Dieu, l’église : conformément à l’esprit de son temps, l’art pour lui ne peut être qu’au service de la parole de Dieu et n’est possible que par la foi dont fait preuve l’artiste dont la main, finalement, est guidée par l’esprit divin. Il n’y a évidemment dans ce Traité aucune réflexion concernant l’origine de l’art, indiscutablement lié, pour lui, au péché originel ou la fonction de l’art comme imitation (copie simple) de la nature. Il s’agirait plutôt d’une représentation de l’œuvre de Dieu, mais à rebours de la narration de la Genèse puisque dans la composition d’une peinture, par exemple, c’est l’homme qui doit apparaître en premier, et surtout son visage – ad imaginem et similitudinem Dei.

1. L’art de la peinture (De temperamentis colorum) en 38 chapitres. Théophile s’attache d’abord à décrire la réalisation picturale, avant que d’expliquer les recettes pour obtenir telle ou telle couleur. Comme dit plus haut, la représentation de l’être humain est primordiale : il consacre une bonne part de ce thème au travail des tons pour créer la couleur de chair des corps nus et particulièrement, les détails du visage, pour dessiner et colorer les drapés des vêtements, les décors. Suivent les chapitres consacrés à l’or et l’argent, à l’étain coloré, au safran, au cinabre, à la céruse, au folium, et au blanc d’œuf – fixatif et vernis –, et aux principaux procédés d’enluminure et de peinture sur les livres, aux colles (de fromage, de peau, de corne), à la technique dite flamande concernant la manière de moudre l’or, aux métaux divers et à leur encollage.

2. L’art du verre peint (De arte vitriaria) en 31 chapitres. Là encore, ce qui importe, c’est la création des couleurs dans cette matière qui, à l’époque, est vert, et en général assez opaque. Les techniques décrites vont de la création du fourneau pour faire le verre, les façons de le travailler, de le couper et de le colorer, coloration principalement obtenue grâce à des additifs comme l’oxyde de fer et de cuivre, ou le cobalt, utilisé depuis l’antiquité pour donner au verre une teinte bleue. On y découvre même la façon de faire les fenêtres de verre, on y apprend le moyen de poser les pierres précieuses sur le verre peint, dont la méthode est inédite voire contraire à celle utilisée communément à cette époque : « Lorsqu’elles seront peintes suivant les règles de l’atelier, préparez les places où vous voudrez poser les pierres ; et prenant des parcelles de saphir clair, formez-en des hyacinthes en proportion avec le nombre des places auxquelles vous les destinez, puis avec du verre vert des émeraudes ; faites en sorte qu’il y ait toujours une émeraude entre deux hyacinthes. Les ayant jointes et consolidées soigneusement à leurs places, entourez-les au moyen du pinceau d’une couleur épaisse, afin que rien ne puisse couler entre deux verres : dans cet état, cuisez les autres parties dans le fourneau, et elles adhéreront entre elles au point de ne jamais tomber » (Chap. XXVIII).

L’Histoire est un objet littéraire (bis)

Ecrit par Johann Lefebvre le 24 octobre 2015. dans La une, Ecrits

L’Histoire est un objet littéraire (bis)

« Les Rois doivent se concilier la faveur des bons Écrivains »

Matthias Corvin, roi de Hongrie (1443-1490)

 

Partition épistémologique

L’Histoire est un objet littéraire. Le prédicat de cette proposition mérite d’être exploré plus avant, puisqu’il comporte un vocable à la fois très précis et polysémique, accompagné d’un qualificatif qui, autant qu’il précise davantage le vocable, le réduit à une unité formelle. Ici le mot « objet » est entendu dans son sens premier : comme ce qui est pensé ou représenté, en prenant soin de le différencier de l’acte par lequel il est représenté ou pensé. Il s’oppose donc au « sujet », opposition importante à souligner, puisque certains commentaires sur mon texte « L’Histoire est un objet littéraire », ont directement placé le prédicat en lieu et place du sujet. Quant à l’adjectif « littéraire », il n’est pas à prendre comme ce qui ressortit à la littérature mais comme ce qui est le véhicule d’une expression écrite.

Pour le dire donc autrement, l’Histoire est une représentation qui a pour véhicule l’expression écrite. Ainsi formulée, il devient plus évident que l’Histoire n’est nullement un ensemble de faits ou d’événements, mais l’ensemble des représentations liées à ces faits ou événements, fixées par l’expression écrite. Cela implique de prime abord l’idée de distance : dans ses notes sur Baudelaire, Walter Benjamin affirme « Écrire l’histoire veut dire citer l’histoire » (1), et Ivan Jablonka, dans son manifeste pour les sciences sociales : « L’idée selon laquelle les faits parleraient d’eux-mêmes relève de la pensée magique » (2). Hegel, quant à lui, accorde, en allemand, au mot Histoire (Geschichte), dans sa démarche idéaliste, un double sens : « Le mot Geschichte réunit dans notre langue l’aspect objectif et l’aspect subjectif : il signifie aussi bien le récit des événements que les événements eux-mêmes ; il ne s’applique pas moins à ce qui est arrivé (Geschehen) qu’au récit de ce qui est arrivé (Geschichiserzählung) » (3).

Ce qui m’apparaissait primordial était donc de souligner la double distance focale qui surgit dès lors que l’historien livre son travail : attendu que l’historien ne peut ni se dégager de sa propre époque, ni de sa subjectivité, à l’égal de celui qui le lit, attendu que sans cesse des éléments nouveaux viennent compléter les sources dont se servent les historiens (archéologie, paléographie, philologie, &c…) et attendu que depuis la révolution industrielle et la domination capitaliste, la mesure du temps s’est écartée des cycles naturels et événementiels pour devenir celle de la production, de la circulation et de la division du travail, il est rigoureusement impossible de faire de l’Histoire un simple ensemble chronologique et diachronique, mais plutôt de la considérer comme l’épreuve mouvante que subit n’importe quel autre objet littéraire où l’individualité de celui qui a écrit résonne comme une forme de résistance aux tentatives d’objectivation typiques de son temps, laquelle résonance se transforme en écho chez le lecteur qui implique à son tour sa distanciation critique. Cette résistance est au sens strict une prise de position, une disposition éclairée de la subjectivité, puisque l’Histoire « s’exerce toujours en milieu hostile, contre un ennemi qui s’appelle erreur, tromperie, déni, mensonge, secret, oubli, indifférence » écrit encore Ivan Jablonka, confirmant ainsi ce qu’il annonce dès le début de son ouvrage : « Concilier sciences sociales et création littéraire, c’est tenter d’écrire de manière plus libre, plus juste, plus originale, plus réflexive, non pour relâcher la scientificité de la recherche, mais au contraire pour la renforcer », ce avec quoi je ne peux être que d’accord et qui me permet de réfuter l’affirmation d’un commentaire sur mon texte précédent où il est écrit : « Qui dit récit, pour autant, ne dit ni roman, ni produit littéraire. Vous auriez pu dire, par contre que c’est un produit « écrit », d’où le topo sur la Préhistoire, période qui n’écrit pas, etc… ». Mais c’est aussi par ses trouvailles stylistiques et les insertions fictionnelles que l’historien prend la mesure de l’époque et des faits qu’il étudie en les déposant comme pièces à conviction dans le temps synchronique, quitte à utiliser la figure de l’anachronisme, car faire montre de subjectivité et d’invention littéraire dans le travail historique n’est pas incompatible avec l’énonciation de la réalité des faits, bien au contraire, et permet, en retour, au lecteur de procéder à ses propres réflexions, vérifications, rectifications. A cet égard, l’historiographie se doit de prendre en compte comment l’écriture de l’Histoire est proprement modulée par l’espace laissé au champ de captation critique du lecteur (École de Constance) et par différentes forces idéologiques et philosophiques… et même étatiques, celles qui polarisent ou tentent de polariser une dimension qu’elles veulent encore lier à une sorte d’écoulement temporel ou, au contraire, à l’endurcissement de mythes soi-disant fondateurs, passés ou présents, le tout relégué et organisé par un système médiatique qui cultive l’irrationnel sans parcimonie aucune.

Reflets des Arts - Départ en thèse –

Ecrit par Johann Lefebvre le 17 octobre 2015. dans La une, Ecrits

Reflets des Arts - Départ en thèse –

Avec « Reflets des Arts », j’ai pris l’habitude de présenter succinctement un artiste, un genre, un style, un thème, une école ou un mouvement, une œuvre… J’ai voulu, tout aussi succinctement, écrire cette semaine un reflet vraiment personnel, résultat de mon prisme critique, et qui sera l’exception pour cette chronique. Ma vision de l’art, qui n’est pas nouvelle et que je partage avec quelques autres, n’est pas des plus abordables ; et je préfère prévenir certains lecteurs qui pourraient n’en cerner clairement que quelques assertions. Autant j’ai toujours, par cette chronique, tenté la vulgarisation rigoureuse, autant pour ce qui est de mes propres interprétations, je ne puis rien faire d’autre que d’user de mon style et d’une forme d’examen qui jamais n’a fait de concessions aux malheureuses simplicités et désolants raccourcis dont sont gavés mes contemporains par l’entonnoir médiatique et la perfusion marchande.

Proposition : L’origine de l’esthétique, au sens où elle a été définie au milieu du XVIIIe siècle par Baumgarten, à savoir « la science de la connaissance sensible », apparaît avec les notions d’absence et de disparition : rendre sensibles, par l’apparition d’une œuvre, des éléments enfouis ou perdus, donc passés, qui seraient assemblés en contradiction avec la simple surface de leur existence afin de les extraire de leur fondement historique et les mettre en diffraction avec l’époque à laquelle ils sont installés en tant que productions artistiques. Cette définition est classique en philosophie ; la pratique du pinceau, de la flûte ou du burin, dans les conditions existantes de la société contemporaine, en démontre les limites que l’on percute rapidement, parfois avec grande violence. L’œuvre d’art, qui a disparu depuis environ cinquante ans, ne peut que renaître sous la forme d’expériences permanentes, nécessairement temporaires – sans les différents supports connus et exploités jusque là –, appliquées par, pour et à l’être entier, l’homme en situation construite, débarrassé de l’interactivité au profit de l’interaction et définitivement extirpé de la division du travail. Aussi, ce qui semblerait être un détour, un recours, une supercherie, un stratagème, n’est en fait que la solution pour une liberté, perdue pour beaucoup, menacée pour d’autres, qui consisterait d’abord à faire le constat que l’essentiel des existences humaines n’est que survie, ensuite à se débarrasser des causes de cette survie pour finalement recouvrer la vie, pleine et entière, délicieuse et douloureuse, afin d’en faire une œuvre.

Glose I : « Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. – On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux. À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes. À quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche ? Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature » (1).

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