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JE NE SUIS PAS ISLAMOPHOBE, JE SUIS LIBRE

Ecrit par Kamel Daoud le 03 septembre 2016. dans Monde, La une, Politique

avec autorisation de la cause Littéraire

JE NE SUIS PAS ISLAMOPHOBE, JE SUIS LIBRE

Trêve. Le sujet est aujourd’hui une explication et un remerciement. D’abord il me faut expliquer pourquoi je choisis de me reposer. Et ma raison première est ma fatigue. Ecrire c’est s’exposer, comme a dit un collègue, mais c’est aussi s’user. Il y a en Algérie une passion qui use, tue parfois, fatigue ou pousse à l’exil immobile (rester chez soi, dans sa peau), ou à l’exil qui rame (partir ailleurs).

Nous sommes passionnés par le vide en nous, mais aussi par notre sort. Cela nous mène à des violences qui ont parfois l’apparence d’une folle affection ou d’une exécution sommaire par un peloton de désœuvrés. Ou à des procès permanents de « traîtrise » du bout des lèvres. Les verdicts des Algériens sur eux-mêmes ont la force des radicalités. Et, durant des années de métier, j’ai subi cette passion. J’ai fini par incarner, sans le vouloir, les contradictions de l’esprit algérien, ses affects, passions et aveuglements. Palestine, religion, femme, sexe, liberté, France, etc.

J’ai parlé, parce que libre, de ces sujets parce qu’ils m’interrogeaient et pesaient sur ma vie. Cela a provoqué des enthousiasmes et des détestations. Je l’ai accepté jusqu’au point de rupture ou l’on vous traite de harki et de vendu ou de sioniste.

Puis j’ai vécu le succès jusqu’au point où les récompenses dans le monde me faisaient peur chez moi à cause de notre méfiance et de nos haines trimbalées comme des chiens domestiques. J’ai écrit jusqu’au point où je me sentais tourner en rond ou être encerclé.Et j’ai donc décidé, depuis quelques mois, d’aller me reposer pour essayer de comprendre et retrouver des lectures et des oisivetés.

Il se trouve que cette décision, prévue pour fin mars, a été précipitée par « l’affaire Cologne ». J’ai alors écrit que je quittais le journalisme sous peu. Et ce fut encore un malentendu : certains ont cru à une débandade, d’autres ont jubilé sur ma « faiblesse » devant la critique venue du Paris absolu et cela m’a fait sourire : si pendant des années j’ai soutenu ma liberté face à tous, ce n’est pas devant 19 universitaires que j’allais céder ! Le malentendu était amusant ou révélateur mais aussi tragique : il est dénonciateur de nos délires.

 

Le droit du plaidoyer libre et insolent

Dans l’affaire « Cologne », j’ai fini par comprendre que je n’étais que le déclencheur de quelque chose qui couvait et qui attendait. Le délire était si rapide et si disproportionné qu’il est devenu plus intéressant que mes propos. J’ai donc décidé d’arrêter et de ne pas répondre car c’était inutile pour la lucidité. Amusant donc, mais clinique, surtout. Ce que j’ai écrit sur nos liens malades avec le désir, le corps et la femme, je le maintiens et le défends cependant.

Ce que je pense de nos monstruosités « culturelles » est ce que je vis, par le cœur et le corps, depuis toujours. Je suis algérien, je vis en Algérie, et je n’accepte pas que l’on pense à ma place, en mon nom. Ni au nom d’un Dieu, ni au nom d’une capitale, ni au nom d’un Ancêtre. Et c’est pourquoi les immenses soutiens et messages de solidarité que cela a provoqué m’ont ému, ils témoignaient d’un désir de partage, de compréhension.

L’enjeu était plus grand que ma petite personne : pouvoir dire librement, sans tomber dans la compromission au nom d’une culture, d’une race ou d’une connivence ; pour me soutenir, certains ont mis de côté leurs convictions car il s’agissait de liberté. Et certains ont témoigné de leur honnêteté en refusant les inquisitions et les récupérations. Et certains ont saisi qu’il s’agissait d’un droit chez moi, chez les miens, que de m’élever contre ce qui nous abaisse au nom d’une croyance. Le postcolonial ne doit pas être cécité et la « différence » ne doit pas excuser la barbarie. Je ne suis pas islamophobe, je suis libre.

Il se trouve aussi qu’avec le temps on s’use : on finit par comprendre que derrière la hargne de certains se cache quelque chose de presque irréparable. La maladie de notre âme. Une incapacité secrète à accepter le monde, à le conquérir, à admirer les réussites de ses propres enfants. Le doute lié à l’enfantement. Le soupçon face au succès. Les procès d’intention et de croyances. Nous, les Algériens, nous souffrons de l’étrange maladie de l’enfermement et quand l’un des nôtres saute le mur de la camisole, et nous revient avec d’autres mondes sous l’aisselle, on le lapide ou on l’isole ou on le soupçonne. L’indépendance précède encore la guérison dans notre histoire.

Que s’est-il passé à Cologne ?

Ecrit par Kamel Daoud le 26 mars 2016. dans Monde, La une, Ecrits, Politique

Avec l'autorisation de La Cause Littéraire

Que s’est-il passé à Cologne ?

On peine à le savoir avec exactitude en lisant les comptes rendus, mais on sait au moins ce qui s’est passé dans les têtes. Celle des agresseurs, peut-être ; celle des Occidentaux, sûrement.

Fascinant résumé des jeux de fantasmes. Le « fait » en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’Autre, le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. Cela correspond à l’idée que la droite et l’extrême-droite ont toujours construite dans les discours contre l’accueil des réfugiés. Ces derniers sont assimilés aux agresseurs, même si l’on ne le sait pas encore avec certitude. Les coupables sont-ils des immigrés installés depuis longtemps ? Des réfugiés récents ? Des organisations criminelles ou de simples hooligans ? On n’attendra pas la réponse pour, déjà, délirer avec cohérence. Le « fait » a déjà réactivé le discours sur « doit-on accueillir ou s’enfermer ? » face à la misère du monde. Le fantasme n’a pas attendu les faits.

Angélisme aussi ? Oui. L’accueil du réfugié, du demandeur d’asile fuyant Daech ou les guerres récentes, pèche en Occident par une surdose de naïveté : on voit dans le réfugié son statut, pas sa culture ; il est la victime qui recueille la projection de l’Occidental ou son sentiment de devoir humaniste ou de culpabilité. On voit le survivant, et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme. En Occident, le réfugié ou l’immigré sauvera son corps mais ne va pas négocier sa culture avec autant de facilité, et cela on l’oublie avec dédain. Sa culture est ce qui lui reste face au déracinement et au choc des nouvelles terres. Le rapport à la femme, fondamental pour la modernité de l’Occident, lui restera parfois incompréhensible pendant longtemps lorsqu’on parle de l’homme lambda. Il va donc en négocier les termes par peur, par compromis ou par volonté de garder « sa culture », mais cela changera très, très lentement. Il suffit de rien, du retour du grégaire ou d’un échec affectif pour que cela revienne avec la douleur. Les adoptions collectives ont ceci de naïf qu’elles se limitent à la bureaucratie et se dédouanent par la charité.

Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste différent, et il ne suffit pas d’accueillir en donnant des papiers et un foyer collectif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir.

Le rapport à la femme est le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir nécessaire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie. C’est une conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste par exemple. L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du ciel et d’un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme. L’islamiste en veut à celle qui donne la vie, perpétue l’épreuve et qui l’a éloigné du paradis par un murmure malsain et qui incarne la distance entre lui et Dieu. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme.

L’islamiste est tout aussi angoissé par la femme parce qu’elle lui rappelle son corps à elle et son corps à lui.

Mes petites guerres de libération

Ecrit par Kamel Daoud le 12 mars 2016. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Mes petites guerres de libération

Kamel Daoud, notre ami et chroniqueur depuis la création de la Cause Littéraire (5 ans déjà !), nous adresse ici un salut en forme de bilan personnel, avant d’aller vers de vastes horizons littéraires, où nous le suivrons pas à pas. Nous continuerons aussi à publier des chroniques signées de lui, un choix de textes allant de mai 2009 à aujourd’hui. Nous nous tenons fermement à ses côtés !

La Cause Littéraire. Co-signé par Reflets du Temps

 

 

En règle générale, je n’aime pas parler à la première personne. Le « je » est un abus. Encore plus chez un journaliste. Cela me gêne comme une carapace ou un maquillage. Cela me rappelle ces egos démesurés qui croissent chez les « engagés », les militants, les intellectuels ou chez les bavards. Ecrire est une exigence de la lucidité et cela impose de s’effacer. Au « je », je préfère l’artifice de « chroniqueur ». Un statut d’administrateur de la métaphore. Cela me permet d’écrire tout en gambadant, libre, derrière les mots. Cela donne de l’importance à l’Autre. Laisser courir un vent. Ouvrir une fenêtre sur une poignée de main. Ecouter et rester un peu immobile pour voir surgir l’inattendu dans le buisson des verbes. Exprimer des idées sans les alourdir par son propre ego.

Trêve. Le sujet est aujourd’hui une explication et un remerciement. D’abord il me faut expliquer pourquoi je choisis de me reposer. Et ma raison première est ma fatigue. Ecrire c’est s’exposer comme a dit un collègue, mais c’est aussi s’user. Il y a en Algérie une passion qui use, tue parfois, fatigue ou pousse à l’exil immobile (rester chez soi, dans sa peau), ou à l’exil qui rame (partir ailleurs). Nous sommes passionnés par le vide en nous mais aussi par notre sort. Cela nous mène à des violences qui ont parfois l’apparence d’une folle affection ou d’une exécution sommaire par un peloton de désœuvrés. Ou à des procès permanents de « traîtrise » avec le bout des lèvres. Les verdicts des Algériens sur eux-mêmes ont la force des radicalités. Et, durant des années de métier, j’ai subi cette passion. J’ai fini par incarner, sans le vouloir, les contradictions de l’esprit algérien, ses affects, passions et aveuglements. Palestine, religion, femme, sexe, liberté, France, etc. J’ai parlé, parce que libre, de ces sujets parce qu’ils m’interrogeaient et pesaient sur ma vie. Cela a provoqué des enthousiasmes et des détestations. Je l’ai accepté jusqu’au point de rupture où l’on vous traite de Harki et de vendu ou de sioniste. Puis j’ai vécu le succès jusqu’au point où les récompenses dans le monde me faisaient peur chez moi à cause de notre méfiance et nos haines trimbalées comme des chiens domestiques. J’ai écrit jusqu’au point où je me sentais tourner en rond ou être encerclé. Et j’ai donc décidé, depuis quelques mois, d’aller me reposer pour essayer de comprendre et retrouver des lectures et des oisivetés. Il se trouve que cette décision, prévue pour fin mars, a été précipitée par « l’affaire Cologne ». J’ai alors écrit que je quittais le journalisme sous peu. Et ce fut encore un malentendu : certains ont cru à une débandade, d’autres ont jubilé sur ma « faiblesse » devant la critique venue du Paris absolu et cela m’a fait sourire : si pendant des années j’ai soutenu ma liberté face à tous, ce n’est pas devant 19 universitaires que j’allais céder ! Le malentendu était amusant ou révélateur mais aussi tragique : il est dénonciateur de nos délires.

La « Colognisation » du monde

Ecrit par Kamel Daoud le 30 janvier 2016. dans La une, Ecrits

Avec l'autorisation de la Cause Littéraire

La « Colognisation » du monde

Colognisation. Le mot n’existe pas mais la ville, si : Cologne. Capitale de la rupture. Depuis des semaines, l’imaginaire de l’Occident est agité par une angoisse qui réactive les anciennes mémoires : sexe, femme, harcèlement, invasions barbares, liberté et menaces sur la Civilisation. C’est ce qui définira au mieux le mot « colognisation ». Envahir un pays pour prendre ses femmes, ses libertés et le noyer par le nombre et la foule. C’est le pendant de « Colonisation » : envahir un pays pour s’approprier ses terres. Cela s’est donc passé dans la gare de la ville allemande du nom de ce syndrome, pendant les fêtes du début de la nouvelle année. Une foule des « Autres », alias maghrébins, syriens, « arabes », refugiés, exilés, envahisseurs, a pris la rue et s’est mise à s’attaquer aux femmes qui passaient par là. D’abord fait divers, le fait est devenu tragédie nationale allemande puis traumatisme occidental. « Colognisation » désigne désormais un fait mais aussi un jeu de fantasmes. On y arrive à peine à faire la différence entre ce qui s’est passé dans la gare et ce qui se passe dans les têtes et les médias. Les témoignages affluent, mais les analyses biaisent par un discours sur le binôme Civilisation/barbarie qui masque le discours sur la solidarité et la compassion. Au centre, le corps, la femme, espace de tous, lieu du piétinement ou de la vie.

Pour l’agresseur, cela est clair : il vient de ces terres où c’est le sexe qui est un crime, parfois, pas le meurtre. La femme qui n’est pas « fille de », ou « épouse de », est un butin. Une possibilité de propriété. Un sexe à prendre. Un corps à emporter sur son dos vers la broussaille. Le spectacle de la femme libre en Occident n’est pas vu comme l’essence même de la liberté et de la force de l’Occident, mais comme un caprice, un vice ambulant, une provocation qui ne peut se conclure que par l’assouvissement. La misère sexuelle du monde « arabe » est si grande qu’elle a abouti à la caricature et au terrorisme. Le kamikaze est un orgasme par la mort. Et tout l’espace social est une prison du désir qui ne peut s’exprimer que dans la violence, la dégradation, la fuite vers d’autres terres ou la prédation et la clandestinité. On parle peu de la misère des sens dans les terres à turbans. Et paradoxe détestable, la sexualité, ce sont les islamistes qui se chargent de l’exprimer, la baliser, la coder ou la réduire à l’expression Hallal de la procréation. Tuant le désir par la posologie. Au point où c’en est devenu une véritable obsession dans le discours de prêche. Une sorte de libido-islamisme conquérant.

Mais la « Colognisation » a fait renaître le fantasme de l’autre menaçant dans un Occident qui ne sait pas quoi faire de nous et du reste du monde. Les faits tragiques et détestables survenus dans cette gare sont venus cristalliser une peur, un déni mais aussi un rejet de l’autre : on y prend prétexte pour fermer les portes, refuser l’accueil et donner de l’argument aux discours de haine. La « Colognisation » c’est cela aussi : une peur qui convoque l’irraisonnable et tue la solidarité et l’humain.

Chronique anachronique

Ecrit par Kamel Daoud le 05 septembre 2015. dans Monde, La une, Ecrits, Politique

Chronique anachronique

Jour huit. La fin du monde est un appel à la prière. Le soleil est une routine. Il fait chaud dans la tête qui sert d’encrier à des palmiers. Une route passe, long bras jeté sur une colline. Un homme vend des fruits avec des yeux de mort. Une femme se hâte parce que les yeux ont des dents et la rue est un traquenard unijambiste. Que faire ? Tuer le temps. Une étrange illusion.

Le temps est un animal sourd et muet qui a la peau du monde, pas une ride et des chiffres en zébrure comme un tigre mou qui mange des levers de soleils pour se nourrir. Il s’allonge ou se rétrécit. Il est blanc avec des côtes d’ivoire. Il est. Et on glisse dedans.

Dans le mythe, le temps est la baleine qui a accouché du monde. Des milliards marchent en rond dans son vaste poumon et élèvent des stèles et célèbrent des feux et des cultures. A peine si les mystiques soupçonnent un océan en collant l’oreille au larynx du poisson. Le temps ne peut pas être tué, il s’enroule, s’enroule puis se détend comme un geyser et s’affaisse comme un épiderme qui n’a pas choisi un règne. Il est le centième nom d’Allah, prononcé dans un tic-tac ample. Il est l’horloge mais aussi la gare, la lettre pliée, la ride qui sert d’horizon au décompte, l’usure et la solution. Il est l’angoisse. La succession en Algérie, sans solution après Bouteflika, n’est pas une question « politique » mais de temps : c’est une angoisse face à l’écoulement. Le régime n’arrive pas à comprendre le sens de la rivière alors il la remplit de pierres pour illustrer un vieux proverbe de gens assis : il ne reste dans la rivière que ses pierres.

Le temps tuera mais jamais avec ses mains. On ne peut pas le tuer. On enfonce le couteau, le vieux tigre à chiffres abroge la lame, l’entoure de rouille et la transforme en feuille morte puis se relève et va glissant de peau en peau. La prière est une recette ancienne pour perforer la peau du temps : lancer la main suppliante vers la berge du ciel, essayer de se traîner hors de l’écoulement, ramper vers le Dieu choisi comme amarre, puis lentement se faire absorber par le sable mouvant et revenir vers la broyeuse insonore. Les drogues aussi perforent le temps. Mais ne le tuent pas. Il s’y adapte et finit par en investir les alvéoles creuses, imposer ses chiffres distendus comme des caoutchoucs puis réimposer le décompte. Au sein même de la rime. La littérature aussi : créer contourne l’éternité. Les dieux en usent puis s’enferment déçus. Reste le sommeil. Une façon de flotter dans une horloge mais cela ne dure pas.

Pourquoi les islamistes sont-ils angoissés par la femme ?

Ecrit par Kamel Daoud le 20 juin 2015. dans Monde, La une, Religions, Politique

Avec l'autorisation de La Cause Littéraire

Pourquoi les islamistes sont-ils angoissés par la femme ?

Se lever le matin, puis lire une information brève dans un journal arabophone de Londres : le savant théologien saoudien, le cheikh Abd Errahman Ben Nasser El Barek, a annoncé que le droit de conduire pour les femmes « va ouvrir les portes de l’enfer pour le Royaume » qui lui donne son salaire. Que cela va conduire à la corruption, le mal, les maux et le désastre.

Puis relire et réfléchir sur la question de fond : pourquoi les islamistes sont aussi angoissés par les femmes ? D’où vient cette obsession ? On peut creuser et dire que le rapport trouble avec les femmes est un produit dérivé des monothéismes en général : religions puritaines, nées dans les déserts désincarnés, à l’époque des rapts et des viols qui imposent de cacher les femmes et les voiler ou les enterrer. On peut aussi dire que c’est une idée qui persiste depuis la préhistoire : la femme n’est pas une force de guerre pour le clan et la horde, elle ne peut servir de soldat et donc elle est un poids mort, un poids ou une mort. Même avec l’avènement des monothéismes, l’idée est restée et revient dans la tête quand la préhistoire revient dans l’histoire. Les islamistes d’aujourd’hui ne font que se souvenir d’une histoire ancienne. A l’époque où se faire voler ses femmes était la preuve de sa faiblesse et donc la femme était la faiblesse de la horde et du nomade.

On peut aussi creuser et parler de troubles : l’Islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du Ciel et d’un retard sur le Rendez-vous de l’éternité. La Vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme. L’islamiste en veut à celle qui donne la vie, perpétue l’épreuve et qui l’a éloigné du paradis par un murmure malsain et qui incarne la distance entre lui et Dieu. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme.

L’islamiste est tout aussi angoissé par la femme parce qu’elle lui rappelle son corps à elle et son corps à lui. L’islamiste aime oublier son corps, le laver jusqu’à le dissoudre, le rejeter et en soupirer comme on soupire sous un gros cabas, l’ignorer ou le mépriser. En théorie seulement. Cela crée justement un effet de retour violent de l’instinct et la femme devient coupable non seulement d’avoir un corps mais d’obliger l’islamiste à en avoir et à s’y soumettre ou à composer avec la pesanteur et le désir. L’islamiste en veut à la femme parce qu’elle est nécessaire alors que lui déclare qu’elle est accessoire.

L’islamiste se sent mal dans son corps et la femme le lui rappelle. Il a un rapport trouble avec le vivant et la femme qui donne la vie lui rappelle que lui l’islamiste donne la mort. L’islamiste veut voiler la femme pour l’oublier, la nier, la désincarner, l’enjamber. Et cela le piège car il trébuche et retombe sur terre et en veut à la femme pour cette impossibilité d’enjamber la vie pour étreindre le ciel. Elle est donc son ennemie et pour pouvoir la tuer, il la déclare ennemie de Dieu.

Etre (Charlie) ou ne pas (l’)être ?

Ecrit par Kamel Daoud le 24 janvier 2015. dans Monde, La une, France, Politique, Actualité

Etre (Charlie) ou ne pas (l’)être ?

Etre Charlie ou ne pas l’être. C’est la question. Elle fracture désormais Nord/sud, Algérie/France, Occident/Couchant, morts et vifs, compassion et banalisation. Topographie du cas algérien : l’être ou ne pas l’être ? C’est selon, quand on lit, écoute, voit ou discute. Etre Charlie s’appuie sur la compassion et le choc : on ne tue pas des dessinateurs au nom de Dieu ou de son Prophète. La vie est donnée par ce Dieu, elle ne peut être ôtée que par lui, selon les tablettes anciennes.

Etre Charlie c’est être avec la vie, la liberté, l’humanité et la raison. Tu dessineras, mais tu ne tueras point. On a déjà vécu cela chez nous, en nous, avec nous-mêmes. Il ne s’agit pas de Français ou d’autres mais de la vie qui n’a pas de nationalité, seulement un droit et une flamme et une couronne. Beaucoup d’Algériens l’ont vécu ainsi. Ils sont Charlie parce que Charlie est aussi la vie.

Et « je ne suis pas Charlie » ? A cause des malentendus, de la haine en soi, ou de l’aigreur ou de la colère ou du manque de conscience ou de l’abus de différences. Les deux premières raisons sont sales, on ne va pas en parler. Reste la troisième : des Algériens ont sorti par exemple des arguments légers : nous avions été seuls à l’époque de notre guerre. Faux : les journalistes du monde se sont solidarisés avec les journalistes algériens à cette époque. Il ne faut pas mentir, ni confondre Mitterrand avec les solidarités du monde.

D’autres parlent de Palestine. Oui, absolument. Les solidarités ne doivent pas être sélectives. On l’est avec la vie ôtée et la douleur restée, partout. Mais curieusement le refus de la solidarité sélective ne conduit par certains à la solidarité totale mais à la désolidarisation calculée. Paradoxe : je ne suis pas Charlie car Charlie n’est pas la Palestine puis la Palestine n’est pas Charlie et donc je ne fais rien pour les deux au nom de l’un. Question alors : la Palestine demande-t-elle que l’on se désolidarise avec le reste du monde au nom de la solidarité avec la Palestine ? Non, j’en suis sûr.

« Je ne suis pas Charlie » évoque aussi la religion. Laquelle ? Pas l’islam, mais la sienne, celle de ses colères : inhumaine. Selon les tablettes anciennes, l’islam est la religion de tous. Charlie compris ou pas ? Qui décide ? Si je ne suis pas Charlie, cela donne-t-il droit exclusif d’être Mohammed ? Si je ne représente pas Charlie cela autorise-t-il à se présenter comme représentant exclusif de Mohammed ? Non. Mohammed aurait-il voulu la peau de Charlie ou son sourire ? La religion est le lien avec Dieu, pas l’entrave avec le reste des hommes. Tuer n’est pas créer. Et dessiner n’est pas tuer. Si on veut partager cette religion avec le reste de l’humanité, il ne faut pas commencer par tuer pour ensuite discuter car on ne peut dialoguer avec un cadavre. Charlie a le droit de dessiner.

Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête

Ecrit par Kamel Daoud le 03 janvier 2015. dans La une, Littérature

avec l'autorisation de « La Cause Littéraire »

Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête

Au matin, Radio France, Paris. Question sur Camus, l’Algérie, le chroniqueur, puis le temps de parole à un architecte belge, Vincent Callebaut, fascinant : utopiste de villes-flottantes et de villes verticales écolos. A Ecouter. Car dans la tête de l’algérien, la machine à comparer ne s’arrête jamais. Lui pense : Paris à « dé-musifier » (du mot musée), ville écologique auto-suffisante, verticalité anti-banlieues, portage-avenue, etc., implanter la campagne au cœur de la ville. Concept du vivre-ensemble.

« Et vous ? ». C’est plus complexe : le régime encourage, soutient et dépense pour le « vivre-chez-soi », pas pour le vivre ensemble. Le but est de reloger chacun dans un trou, pas de creuser un pays dans le creux de la géographie ; le vivre-ensemble n’est pas un but national algérien. Cela a été dit dix mille fois. La ville est chez nous ennemie, elle est le signe de la blessure coloniale, le lieu de perdition et de négation, l’espace de la vengeance enfouie et secrète. Où ce situe le centre-ville quand l’histoire est refusée ? C’est le centre coloniale rebaptisée ou le centre effacé des cités dortoirs ? La stèle ou le forum ? Le logement tourne le dos au logement chez nous. Ou le contraire. A poursuivre. Cela faisait rêver, au matin gris de Paris, dans la froidure, sur cette ville future que permettait l’utopie de l’architecte.

Longue nuit d’ailleurs. La veille, dans une télé. Sensation d’être à l’intérieur d’un aquarium en regardant Laurent Ruquier, très sémillant, de « On n’est pas couché ». Assis avec les chroniqueurs de la fameuse émission, filmé, flashé, interrogé, essoré. Curieuse sensation de flottement sous les applaudissements. Pensée sur ce que va dire le pays à propos de ce que va dire le chroniqueur. Parler en France pour un algérien est dur : c’est à la fois choisir des mots, choisir des histoires, choisir un passé, un risque, un trébuchement. On ne dit pas en France ce que l’on se dit entre nous sur l’Algérie : règle une. Règle deux : notre âne est meilleur que leur cheval, précise le manuel du décolonisé. Règle trois : chaque mot a deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied. Malaisé. J’aurais voulu n’être ni Français, ni Algérien, mais Bolivien par exemple. Parler de Camus, de l’histoire, de la blessure coloniale, mais avec distance. Ne pas être malade de l’Histoire. Difficile : comment à la fois dire que la colonisation est un crime mais que l’indépendance est un désenchantement ? Comme dire que la France a tué mais que le désastre algérien présent sur le dos de la colonisation est facile et comique, vu de la lune ? Comment parler de l’islam sans tomber ni dans l’islamophobie facile ni dans l’islamophilie ridicule comme explication du cosmos ? Quatre heures d’enregistrement.

« 50 nuances de haine »

Ecrit par Kamel Daoud le 20 décembre 2014. dans Monde, La une, Religions, Politique, Actualité

« 50 nuances de haine »

Actu/urgence : Notre ami Kamel Daoud est victime d’une fatwa majeure, le menaçant de mort, par le fait d’une mouvance salafiste algérienne. Solidarité avec K. Daoud, et indignation devant de telles pratiques obscurantistes !

La rédaction de Reflets du temps

 

Question fascinante : d’où vient que certains se sentent menacés dans leur identité, dans leur conviction religieuse, dans leur conception de l’histoire et dans leur mémoire dès que quelqu’un pense autrement qu’eux ? La peur d’être dans l’erreur les poussant donc à imposer l’unanimité et combattre la différence ? De la fragilité des convictions intimes ? De la haine de soi qui passe par la haine de l’Autre ? De toute une histoire d’échecs, de frustrations, d’amour sans issue ? De la chute de Grenade ? De la colonisation ? Labyrinthe.

Mais c’est étrange : ceux qui défendent l’islam comme pensée unique le font souvent avec haine et violence. Ceux qui se sentent et se proclament Arabes de souche ont cette tendance à en faire un fanatisme plutôt qu’une identité heureuse ou un choix de racine capable de récoltes. Ceux qui vous parlent de constantes nationales, de nationalisme et de religion sont souvent agressifs, violents, haineux, ternes, infréquentables et myopes : ils ne voient le monde que comme attaques, complots, manipulations et ruses de l’Occident. Le regard tourné vers ce Nord qui les écrase, les fascine, les rend jaunes de jalousie. Le dos tourné à l’Afrique où l’on meurt quand cela ne les concerne pas : Dieu a créé l’Occident et eux comme couple du monde, le reste c’est des déchets. Il y a des cheikhs et des fatwas pour chaque femme en jupe, mais pas un seul pour nourrir la faim en Somalie. L’abbé Pierre n’est pas un emploi de musulman ?

Laissons de côté. Gardons l’œil sur la mécanique : de quoi est-elle le sens ? Pourquoi l’identité est morbidité ? Pourquoi la mémoire est un hurlement pas un conte paisible ? Pourquoi la foi est méfiance ? Mais que défendent ces gens-là qui vous attaquent chaque fois que vous pensez différemment votre nationalité, votre présent ou vos convictions religieuses ? Pourquoi réagissent-ils comme des propriétaires bafoués, des maquereaux ? Pourquoi se sentent-ils menacés autant par la voix des autres ? Etrange. C’est que le fanatique n’est même pas capable de voir ce qu’il a sous les yeux : un pays faible, un monde « arabe » pauvre et ruiné, une religion réduite à des rites et des fatwas nécrophages après avoir accouché, autrefois, d’Ibn Arabi, et un culte de l’identité qui ressemble à de la jaunisse.

Halal/Haram* : le binaire tragique du monde que je subis

Ecrit par Kamel Daoud le 17 mai 2014. dans Monde, La une, Politique, Société

Halal/Haram* : le binaire tragique du monde que je subis

Le chroniqueur l’avait déjà écrit un jour : les deux plus grands partis politiques dans le monde dit « arabe » sont le Halal et le Haram. Tout le reste est fiction, désormais. Deux colonnes, deux mondes, deux univers et de deux cosmos et rien de plus. Curieusement, la liste Halal focalise sur la nourriture : égorgée, assommée, mâchée, écrasée ou empoissonnée. Le centre du halal n’est pas le bonheur mais la viande. On y parle de ce qui entre dans l’estomac et pas de ce que fabrique la main. Le halal est gastronomique, alimentaire, du stade oral collectif. Il ne partage pas la nourriture entre ce qu’on produit et ce qu’on achète, mais entre ce qu’on égorge et ce qu’on assomme. Halal est une carte, un menu, un caprice, un repli, un tracé de frontière, une affirmation du rite, pas une mesure du poids.

En face le Haram. L’autre monde. Celui de l’empiétement, de la transgression et de l’Altérité refusée. Ceci en définition. La liste des Harams (interdits), dans le texte du Coran, est très courte. Mais la liste Haram, dans la bouche des « Arabes » désœuvrés, est infinie et s’allonge chaque jour, cheikh après cheikh : on y parle de vin, de sanglier mais aussi du corps, de la cuisse, du bonheur, de la danse, du rire, de la joie, de l’Autre. C’est une façon de refuser l’autre, ses rites, calendrier, manières de table, vêtement, fêtes et noces. Dans les faits, Halal/Haram est un tracé de frontière. Ce sont les deux pôles de la terre sacrée, plate mais arrondie. On parle de la viande halal en Occident et de Boko Haram au Nigeria. Au Nord on ne veut pas manger la viande assommée et au Sud on assomme la viande de l’Occidental. Le mouton n’est pas halal s’il n’est pas égorgé et l’Occidental n’est pas Haram à égorger. Tout est dans l’usage du corps, du cadavre, de la viande. La liste des produits halal s’allonge en Occident et la liste des produits haram s’allonge dans la planète d’Allah. Le halal est un fion commercial en Occident. Le haram est une intolérance, une différence, chez nous. Le halal est un investissement confessionnel chez les spécialistes du commerce.

Le haram est chez nous dicté par n’importe qui, enfant du temps que l’on perd, signe extérieur de repli intérieur, affirmation du refus par l’exclusion et l’amputation. La liste des produits, faits, gestes et mets haram est plus longue dans la bouche du musulman que dans la parole de Dieu qui s’est contenté de quelques produits sur l’étalage de la création.

En plus secret, Halal concerne l’alimentaire, comme dit plus haut. Et le Haram concerne en gros la joie, l’ivresse, le plaisir, le désir. L’un est à l’affût de la viande et l’autre de la chair. Le Halal est un commerce et le Haram un refus de commercer avec l’humanité et ses cultures. Les deux catégories marquent aujourd’hui les objets du monde, les nuances du plaisir, les produits, les tons et les arômes, les corps et les danses, les pays et les peuples. Tout le reste s’est effondré de ce que nous avons arraché à l’Occident comme modernité après ses douteuses décolonisations. Dans le vaste désert que l’on promène et que l’on propose, il n’y a rien que l’infini et le tracé d’une ligne unique entre deux mondes et deux façons. Le monde binaire des « Arabes » : Halal/Haram. Zéro et un. Au choix. Mais sans aboutissement, ni saut informatique.

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