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Le tout bon des Reflets - Le canard, le foie et le bonheur

Ecrit par Lilou le 13 décembre 2014. dans La une, Souvenirs, Gastronomie

Le tout bon des Reflets - Le canard, le foie et le bonheur

Le bonheur du foie, du canard et de l’oie débute toujours par la borne de la DDE qui administrativement ne sert qu’à couper du reste du monde, mais qui pour tout Gersois qui se respecte, même ceux du bout du monde, lui dit qu’il est rentré à la maison. Gers ! C’est écrit dessus, noir sur fond rouge et blanc, et c’est beau comme les armoiries des grandes chancelleries en goguette au temps de la grande Victoria. Et à chaque fois j’en fais péter le klaxon de ma voiture immatriculée 32 depuis toujours, juste pour confirmer aux premiers coteaux de ma Gascogne que je suis comme les canards sauvages, et que j’ai gardé un coup d’aile pour rentrer là où je suis né.

La plongée est ensuite autant vertigineuse qu’heureuse. A droite de la route, on ne dit pas au nord ou à l’ouest, s’étalent Gimont et son marché au gras, où l’on parle l’amour des bonnes choses depuis la nuit des temps. Puis viennent les premières collines, calmement posées par les plus hautes sphères de la création afin d’abriter le garde-manger du bon Dieu. C’est un relief apaisé et dessiné pour faire plaisir aux vents de l’Atlantique qui viennent y mourir en offrant à la terre des nutriments venus du bout du monde et tamisés par les forêts des Landes enserrant entre ses bras les premières pentes gersoises de la route de Bayonne à Toulouse.

Lectoure à ma droite. Mon rond de serviette m’y attend toujours, mais la maison est fermée. Son propriétaire a repris la charge du consulat du Gers en Exil à Madagascar. Je respire pour lui aujourd’hui l’air de notre nativité. Il le sait… Auch à ma gauche avec les fières et nobles flèches de sa cathédrale et dont on dit, les soirs de grand vent baignés de Tariquet et de chansons à boire, qu’elles ont servi de modèle à toutes les autres. Il faut faire attention à cette route de malheur, alors on ne les regarde pas trop, on se contente de les avoir en soi et aussi de savoir qu’elles sont toujours là, se rappelant à chaque mètre de bitume des souvenirs riants comme un printemps qui ne meurt jamais.

C’est Vic-Fezensac maintenant ! On passe les frontières de la raison et d’aucuns se demandent même s’il faut des vaccins pour traverser ces contrées sauvages et vierges de toute urbanité au sens universitaire du terme. Et puis, à la sortie de Vic, c’est l’Eden qui s’ouvre et qui s’offre comme une offrande sur le chemin de Saint-Jacques à chacun de mes battements de cœur et de cils. O tempora, o mores, je suis presque à la maison après un si long voyage. Plus que quelques coups d’ailes au-dessus de Dému, de Manciet et de la forêt de Bouit, et le calme se fera, plus sûr que le silence enveloppant les paysages enneigés des hauts plateaux andins seulement battus par les vents et les souvenirs.

Fusillés pour l’exemple, le chancre mou de notre histoire

Ecrit par Lilou le 22 novembre 2014. dans La une, Histoire

Fusillés pour l’exemple, le chancre mou de notre histoire

Tout ou presque a été dit sur ce « kyste mémoriel » que Stanley Kubrick le branque a dénoncé dans son film de 1957, Les sentiers de la gloire. Mais les jours de ces années 50 n’étaient pas à la fouille objective de notre nombril mémoriel, encore moins à la dénonciation de ce qui pouvait en dépasser. 1957 ? La France de Vichy est foulée aux pieds de ceux qui veulent nous faire entendre qu’il n’y avait 15 ans plus tôt que des Jean Moulin, et très peu de Gaston Bergery ou de Marcel Déat… 1957 ? La guerre est froide entre l’Est et l’Ouest, et il ne faudrait pas non plus rajouter dans les débats de la société française des Trente glorieuses une louche de doute sur des comportements qui ne sauraient être autre chose que glorieux. 1957 ? La guerre est chaude en Algérie, mais on ne peut la décrire autrement qu’en nous faisant écouter la voix des actualités de Pathé et de Gaumont nuancer ce que tout le monde, sauf les Pieds Noirs, appelle « les événements d’Algérie ».

Non Mister Kubrick, la France de 1957 s’apprête à voir Jacques Anquetil gagner le premier de ses cinq tours de France, tu n’as aucune chance avec ton chef d’œuvre sur la dénonciation de ces crimes que sont ces fusillés pour l’exemple des tranchées froides et boueuses de la Grande Guerre… Ce n’est pas le moment. Et contrairement à ce qui a été dit, ton film n’a jamais été censuré, il a seulement été victime d’autocensure. La diplomatie française a merveilleusement œuvré pour qu’il ne passe jamais ses frontières. Ton film sortira sur les écrans français en 1975, et en 1982 à la télévision.

Pourtant, l’objet du film est de montrer finement les effets de la résistance à l’engagement et surtout de nous faire comprendre les conséquences de cette résistance qui ne saurait être que le poteau. La société des années 50 manque de finesse. La Résistance dans ces années-là, c’est le grand Charles, c’est la mémoire du père ou de la mère de famille racontant à l’envi l’histoire des autres, c’est Noel Noel et ces Français bien tranquilles… Mais ce n’est pas ces autres résistants d’un autre âge et surtout bleu horizon, refusant ces ordres débiles du chemin des dames ou des craies de Champagne. Ce ne peut être eux. Ils ont passé l’âge…

Les Sentiers de la gloire n’est pas un film de guerre. Il est un film contre la guerre et ce faisant il est un film profondément antimilitariste. S’appuyant notamment sur l’affaire des Caporaux de Souin en 1915 et des martyrs de Vingré en 1914, ce film est avant tout une fiction faisant écho à ces kystes mémoriels qui ont tout de l’antihéros, voir du lâche au sens kubrickien du terme. Le moyen de maintenir la discipline, c’est de fusiller un homme de temps à autre, fait dire Kubrick à ce général français de ces années de plomb.

Ces années de plomb justement !! Dans le film, jamais l’Allemand n’est filmé. Remarquable que cette perspective ! Jamais dans ce film censé relater la guerre fratricide héroïque et glorifiant le sabre au clair et la baïonnette au canon, l’ennemi n’est vu, ni combattu. L’ennemi est autre, il est intérieur où il est invisible. Tout comme celui qui donne la mort par ailleurs ! 70% des tués de 14/18 l’ont été par des obus et donc par la main invisible d’un ennemi lointain se confondant avec ces paysages torturés et blessés. Ce point de vue-là est déterminant dans la compréhension du film : les soldats n’affrontent en fait qu’une seule chose dans cet assaut : la mort.

Par ce film, Kubrick nous jette à la figure que l’homme est un individualiste de nature. En effet, alors que dans la guerre, et conceptuellement, l’intérêt supérieur de la défense de la Nation est toujours largement admis, publié et traduit dans toutes les langues y compris le Grec et le Latin, Kubrick nous prouve que devant sa propre vie, l’homme peut (doit ?) se dresser en s’opposant parce qu’il sait que le combat est perdu d’avance. Alors dans cette option, où l’Homme est laissé à sa pensée, c’est sa survie individuelle qui prime. Et si l’on pousse la réflexion un peu plus loin sur cette attaque perdue d’avance et ordonnée par des Généraux dont la responsabilité est intouchable de par leurs étoiles de commandement, on peut dire que Kubrick a voulu dénoncer ici la validité des ordres donnés par un nombre réduit d’hommes, passionnés par eux-mêmes à une majorité d’autres, passionnés par la vie. Tiens tiens… La validité des ordres, et ce faisant l’acceptation de la hiérarchie…

Ce film décrit la tragédie silencieuse de trois soldats, plus ou moins tirés au sort et qui seront exécutés. Kubrick nous pose finalement la question suivante : qui est plus à même de juger ce qui est bon pour soi-même ? Il ne répond pas vraiment, nous laissant dans l’entonnoir de nos pensées avec cette réponse romantique qui consiste à accepter ou pas de faire le sacrifice de sa survie, quitte à désobéir, et ce faisant attendre des jours meilleurs ? Par cette demie réponse, Kubrick nous démontre magistralement que notre propre vie, notre intérêt finalement, prime sur le collectif.

«  sports d'été » : Ronds l’été, rectangles l’hiver

Ecrit par Lilou le 12 juillet 2014. dans La une, Souvenirs, Sports

«  sports d'été » : Ronds l’été, rectangles l’hiver

A moi, mes terrains de jeu sont rectangles l’hiver, et ronds l’été… Rugby, foot et corridas en d’autres termes. Pantouflard, populeux, nationaliste, barbare, blaireau, oui, on peut être toutes ces choses à la fois à conjuguer avec abnégation les défauts « visibles » d’aimer le foot, le rugby et les toros. Et tout ce qui va avec dont ceux qui n’y connaissent rien se délectent par quelques abus de langage au mieux, enfoncements de portes ouvertes au pire.
Dans quelques jours aura lieu à Nogaro, village planté là depuis 1000 ans en plein milieu de la route de Toulouse à Bayonne, la 55ème corne d’or… Une semaine pile avant que la vie s’y arrête, il est annoncé partout, et par vol spécial de palombes que tous les chemins du bonheur mènent dans la Rome gersoise, et que Ibaneza, vache brave parmi les braves, coiffera Fédérale dans le panthéon de la course landaise. Il paraît même que des alevins de truites sauvages s’entraînent à sauter très haut dans le ciel, depuis leur Adour natale, à 18 kilomètres de là, afin de pouvoir lundi 14 juillet voir ces vaches concourir pour le titre très envié de championne de France.
Ainsi est posé le décor d’un été aux terrains de jeu ronds comme les ruedos de sable jaune ou ocre qui l’hiver venu deviennent aussi beaux que le regret d’un souvenir qui ne s’éteint jamais.
Avant ce 14 juillet que tout un peuple attend, il faudra partir fêter Firmin du côté de Pampelune… 24 heures de cette vie-là, arrimée à la Navarre depuis la nuit des temps entre le 7 et le 14 juillet de chaque année, suffisent à traverser le monde pour le simple bonheur d’en être. Pampelune est une ville extraordinaire loin des logiques géographiques ou géométriques, il y a là-bas plusieurs centres, plusieurs cœurs, et de très nombreuses hypoténuses, ça dépend juste de là où l’on se trouve et surtout à quelle heure du jour ou de la nuit. C’est comme une expression concrète et sans cesse renouvelée du principe de la relativité.
Les journées de la San Firmin commencent quelques minutes avant 8h du matin. Un long couloir de 845 mètres de long joint deux des centres de la vieille ville. Et c’est par ce cordon ombilical de l’aube que les premières lueurs de la vie retrouvée sortiront. Des Barcial, des Sepulveda, des Miuras, des Balthazar Iban, des Victorinos… Des toros de 600 kilos par paquets de 6 et qui traînent avec eux des cohortes de drames et de légendes, des pages entières d’Hemingway, des courses longues tout à côté d’eux, des souvenirs immortels et des nuits sans sommeil… Ahhhh, je vous assure que savoir que l’on sera dans le couloir à 8h du matin procure une peur qui fait sauter le train de la nuit aussi sûrement qu’un rendez-vous matinal chez un croque-mort.

Les sanglots longs des violons de l’automne

Ecrit par Lilou le 07 juin 2014. dans Monde, La une, Politique, Actualité, Histoire

Les sanglots longs des violons de l’automne

Quel débordement ces jours derniers sur ce qu’il s’est produit le 6 juin 1944 en Normandie !!! Cela me fait penser aux campagnes électorales où, pendant quelques jours, les enjeux deviennent des pierres angulaires de la vie et disparaissent sitôt le couperet tombé.

Omaha et Sainte Mère l’Eglise agissent sur le même principe. On en parle uniquement les années en 4, on s’en émeut, on fait œuvre de mémoire, d’histoire et de compassion. On ranime les vieillards aux idées claires, on repart sur place sentir le souffle hébété de celui qui à la pointe du Hoc a vu pour la première fois la phénoménale armada d’Overlord… Et puis on retombe dans l’oubli le lendemain et on rendort les glorieux anciens dans la naphtaline. Et dans l’oubli. Comme ces sanglots longs des violons de l’Automne qui blessent mon cœur d’une langueur monotone…

Enormissime la quantité de mails reçus pendant les deux dernières campagnes électorales. Tous les ressorts de la peur y sont passés, de La république en danger aux lourds nuages de l’establishment corrompu en passant par les voix du recours auxquelles on me demandait de répondre. Une farandole de mails de gens très importants et dont je ne soupçonnais même pas la capacité à écrire à un quidam comme moi. Et moi qui n’ai répondu que par mon bulletin de vote…

Enormissime cette indécence à créer un évènement sur un autre évènement… Des reportages télé sur toutes les chaînes et conjugués à tous les temps, une flopée éditoriale dans les rayons des libraires où l’on sent avant tout l’opération de mode qui c’est sûr va faire vendre des bouquins, des magazines d’histoire militaire ou d’histoire tout court où le crétin le dispute bien souvent à la narration manichéenne façon « blanche-neige débarque au pays du mal ».

Et puis, après cette cataracte de mails de gens très importants qui tous professaient la bienséance pour ne pas dire le prêt à penser, pffffffff plus rien, l’oubli, l’abandon, le retour à l’enfant sans mère. Ou plutôt le retour à l’ordinaire des lendemains de fêtes (ou de désastre plutôt) avec gueule de bois, casque lourd et regrets éternels. Et bien pire, le retour aux meurtres à l’arme blanche et sans sommation qui pourtant étaient condamnés et bannis des mails et des conseils quelques jours plus tôt. Pis !!! Le retour par ces mêmes parangons de la vertu du plus bas degré de la communication entre les hommes : l’insulte de caniveau.

La semaine prochaine, quand les flonflons d’Omaha se seront envolés au gré des vents de la Manche, on passera à la coupe du monde de foot, au dos de Ribery et on reviendra aux couleurs chatoyantes de la culotte de Rihanna… Omaha redeviendra une plage parmi les autres, et les campings du coin se rempliront de tongs et de crèmes solaires. Omaha s’enfoncera dans un oubli en attendant qu’une année se terminant en 4 revienne. Dans dix ans. Où le même cirque médiatique reviendra…

Antananarivo XX Le 28 février, il était une fois à l’Ellis Park de Johannesburg

Ecrit par Lilou le 24 mai 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Antananarivo XX Le 28 février, il était une fois à l’Ellis Park de Johannesburg

J’ai marqué une pénalité et un drop à l’Ellis Park de Johannesburg. Je le jure. J’ai marqué une pénalité et un drop avec le maillot de l’équipe de France sur le dos dans le stade mythique de Johannesburg. Comme bouquet final de cette semaine si intense en Afrique du Sud, je ne pouvais rêver mieux. Même dans les contes à dormir debout les histoires ne se terminent pas comme ça. Et c’est pourtant ce qui s’est produit…

Johannesburg est une ville immense qui chante depuis 1958 aux oreilles de tous les sportifs du monde entier une chanson douce de forme ovale. Ce n’est pas là qu’a été inventé le rugby, mais c’est là qu’il y a acquis quelques unes de ses plus belles et plus célèbres pages servies parfois sur un canapé de gifles, rôtie aux châtaignes, agrémenté de mâchoires et molaires à servir chaudes. Et je n’oublie pas dans l’inventaire gastronomique de la pratique du rugby sud-africain les pruneaux, les poires, les marrons et les choux fleurs qui sont autant de signes, s’ils sont bien distillés, que le match fut viril mais correct.

Jouer au rugby ici, ou le toucher de quelque manière que ce soit, en d’autres termes s’adonner à la tambouille de la soupe de phalanges, fait naître les mêmes effets chez le fidèle ovale que les trémolos de la mitre du pape lorsqu’il prie à Bethleem, que les larmes du retour chez eux des exilés politiques, voire même le changement de couleur des saumons sauvages quand ils rentrent sur leurs rivages après avoir navigué sous tous les océans du monde tous plus dangereux les uns que les autres. On se sent apaisé de retour chez soi après un long voyage. On peut virer les pompes, s’affaler dans le canapé et regarder autour de soi pour demander ce qui a changé dans le quartier.

Ce rugby-là, cette Eglise-là peut-on même avancer sans blasphémer plus avant, possède ses basiliques sous lesquelles dorment pour toujours dans leurs cryptes souterraines interdites aux non initiés de vieux ballons de cuir, des chaussures couvertes de boues anciennes, des tableaux d’affichage hors d’état de marche. Dorment aussi des souvenirs longs comme des pipelines transcontinentaux et des moments de bravoure beaux comme les regrets d’Alfred de Musset.

L’Ellis Park est un point central dans cette carte de la géographie de la noblesse. Comme Twickenham à Londres, l’Eden Park à Auckland, Lansdowne road à Dublin, Le Parc des Princes de Paris. On y pratique avant tout le culte des anciens et du sport, la glorification de la victoire par-dessus tout en sachant que la défaite n’est qu’un moment. Un jour que les sociétés auront disparu, ces cathédrales seront toujours debout pour dire aux générations futures quelque chose qui commencera par « il était une fois le rugby ».

A mort l'arbitre !

Ecrit par Lilou le 10 mai 2014. dans Ecrits, La une, Sports

A mort l'arbitre !

Je suis un ballon de rugby. Je reviens tous les week-ends sur les prés verts de 100 mètres de longueur sur 50 de large, le dimanche si possible, et autant le dire sans plus attendre, mes dernières apparitions furent de celles qu’il me tarde d’oublier.

J’aime arriver un peu tôt les jours de match et sentir que mon corps retrouvera de sa forme ovale sous les mains expertes de mon compagnon du jour : l’arbitre. Gras comme un canard ou long comme un jour de pluie, frêle ou courbé, l’air paresseux ou respirant la vivacité d’esprit d’un secrétaire de mairie du front populaire, c’est toujours de l’usage de son sifflet que je pourrai au mieux vivre ma vie de ballon de rugby. Me gonfler à la bonne pression, c’est aussi important que de trouver l’équilibre du sel et du poivre sur le foie gras. Je sais que mon arbitre aimera me prendre par tous mes sens, et qu’à un moment connu de lui seul, il me regardera avec l’air passionné du labeur bien fait. Dans ses mains retrouvées du dimanche après-midi de match, je verrai son sourire de père de famille qui court de célébrations en célébrations, espérant toujours que dans sa retraite lointaine, le souffle de l’abbé Pistre lui souffle toujours cet air chaud de l’amour du sport : Sainte vierge, que c’est beau le rugby. Je le sais, mais depuis quelque temps je ne sais plus vers où je vais, et je sens que lorsque mon maître me ramène aux vestiaires, ce sont les doigts de la rage qui me dégonflent car la colère de vivre un temps reculé est devenue plus forte que le point final sur la feuille de match qui envoie le résultat à la fédération de rugby.

D’un côté les locaux. Tango et noirs depuis toujours, l’espoir de tout un peuple au milieu de la route de Toulouse à Bayonne. Nogaro a planté là son clocher depuis près de 1000 ans, et le rugby y prolonge depuis la nuit des temps l’espoir de voir tous les dimanches se renouveler la résurrection.

De l’autre les visiteurs. Des Béarnais, blancs et vert persil de Navarrenx (64190) qui ont dépêché 3 bus pour ce match qui fleure, sinon l’esprit des phases finales du championnat de France de fédérale 3, au moins le déplacement chez les cousins du Bas Armagnac sous l’air de la victoire en chantant.

Le mois de mai s’est habillé de soleil et d’un ciel presque bleu « tour de France ». Enfin peut-on entendre dans les minutes qui précèdent le coup d’envoi et un peu comme on vidange avec l’aide de tous ces mots sans fin les soucis qui hantent les attentes fébriles. La température est clémente. Je sens que ce sera un après-midi de fête et que ça pourrait rigoler pour le tableau d’affichage.

Est-ce à la littérature d’écrire l’histoire ?

Ecrit par Lilou le 05 octobre 2013. dans La une, Histoire, Littérature

Est-ce à la littérature d’écrire l’histoire ?

Dit comme ça, bien évidemment que je dis oui ! L’histoire se nourrit de mots et de verbes avec autant de gloutonnerie qu’un sanglier devant un tapis de mûres sauvages… Mais bon, de là à confondre avec une histoire qui ne se nourrirait que de verbiage, il n’y a qu’un pas que les élèves en difficulté ont tendance à sans cesse reprocher à leurs professeurs, dont je me fais ici l’humble représentant. La littérature de l’histoire peut être embarrassée par le verbiage qui conduit à un récit pathologique et qui n’a pour objet que de rendre encore plus émotionnel ce dont il est question dans la narration. L’histoire a-t-elle donc besoin d’un rendu qui confine à l’émotionnel ?

On peut poser la question autrement… Les joueurs du XV de France ont-ils besoin qu’on leur lise une lettre de Guy Môquet avant de rentrer sur la pelouse du stade de France afin que chacun d’entre eux éprouve par la force des mots la fibre patriotique qui procure l’envie d’en étriper par paquet de douze ?

Non !!! Mille fois non !!! Et non !!! Et encore non !!!

Auschwitz n’a pas besoin que l’on charge la plume avec des larmes rougies par l’émotion et par l’approfondissement des dernières paupières des enfants qui s’endorment dans les bras de leurs mères.

En matière d’histoire, Auschwitz est La larme absolue.

Dans son ouvrage Le Rire, Henri Bergson nous expliquait que nous n’avions pas besoin de nous imaginer un lion lorsque l’on entend ce mot. Pour Auschwitz c’est la même chose que pour cette image du lion. Et à la seule évocation de ce lieu, nous savons. Sans devoir nous l’imaginer.

Auschwitz est La larme absolue, il est le chagrin qui coule en chacun de nous sans cesse, il est un flot continu de hurlements, il est un cri sans fin.

Auschwitz est le lion. Nous savons sans avoir besoin de nous l’imaginer que des enfants sont morts là-bas dans les bras de leurs mères, qui parfois les ont étouffés dans les chambres à gaz pour ne pas qu’ils souffrent de ce qu’elles pressentaient.

Rendez vous à Oran…

Ecrit par Lilou le 25 mai 2013. dans Souvenirs, La une

Rendez vous à Oran…

Mon Algérie à moi, comme la vôtre, commence avec mon enfance.

Pour être plus précis, elle commence depuis toujours. Et ça, vous ne pouvez pas comprendre. Demandez à vos enfants, ils vous le confirmeront. Peut être…

Nous, notre Algérie, ce sont vos souvenirs, votre accent, vos dates, vos photos jaunies, vos instituteurs raides comme la justice. Ce sont aussi des images impossibles comme un paysage que l’on vit en permanence par procuration. Ce sont des interrogations qui m’ont donné le sens de la métaphysique : comment se fait-il que mon père revendique des pieds noirs alors que je constate qu’ils sont aussi blancs que les miens ? Notre Algérie à nous est une quête permanente de l’imaginaire.

Notre Algérie, ce sont quelques dates qui vous ont tatoués. Mais avez-vous conscience qu’à nous aussi, elles nous ont marqués ? A l’école on étudie l’histoire de France et de Navarre. On y égrène nos totems du savoir comme d’autres les perles du chapelet : 800, 1214, 1610, 1789, 1916, 1944… C’est bien et vos impôts me paient pour que je continue à le dire à vos petits enfants…

Mais notre histoire à nous c’est aussi vos dates à vous. 1830, 1936, 1945, 1954, 1962. C’est aussi vos lieux, vos hommes et vos autres entonnoirs de mémoire : les tirailleurs de Douaumont, la légion et les képis blancs de Sidi-Bel-Abbès, Albert Camus, Sétif, vos tombes, la toussaint rouge, le balcon de 1958, les bateaux du port, les larmes et l’oubli du 5 juillet 1962. Et puisque je parle de la Grande Guerre, je pense aussi à tous ces événements qui ne parlent qu’à ceux qui connaissent l’odeur du camphre : les coins sombres des cours d’école, les poteaux de corners durs comme des matraques, les tacles assassins…

Quelques cartouches de la mondanité à Antananarivo…

Ecrit par Lilou le 04 mai 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Quelques cartouches de la mondanité à Antananarivo…

En janvier dernier, à la veille de l’embrasement de la rue et accessoirement des ministères et autres espaces de prospérité (comme quoi ici, l’un ne va pas sans l’autre), j’avais eu la chance de me trouver pris au milieu de cette mondanité d’un autre âge toute empreinte de Woodstock ou, c’est selon qu’on navigue au milieu de cette foule disparate, des grandes ambassades du temps de la coloniale.

– Le Mozambique va très mal, sa dette explose et les prix des produits courants augmentent !

– Tout à fait cher ami, il ne faudrait pas que cela profite aux partis d’opposition armés par les rebelles.

– Ces gens-là ne comprennent rien ! Sauf la force.

– Il faut recommencer dans ce pays par l’éducation des masses.

– Oui, mais des masses qui savent lire !

La fin de la conversation s’est ensuite perdue dans un rire jubilatoire de mes compagnons de flutes à champagne, tout pleins du plaisir vide de se sentir au-dessus du lot. J’en suis resté sans voix, je pense qu’ils m’ont pris pour un muet de passage dans la capitale. Une sorte de transparence silencieuse et dodelinant bêtement du pif dans leur monde de certitudes. Plus loin c’est un autre trio qui m’attendait. Quand on a un groupe de trois dans le viseur, on multiplie les probabilités de rencontrer des tiers de quelque chose. Et les effets en sont multipliés d’autant… Alors on se présente au paddock le sourire béta et approbateur aux lèvres.

De mer, de ciel bleu et de tout le reste…

Ecrit par Lilou le 23 mars 2013. dans La une, Souvenirs, Voyages

De mer, de ciel bleu et de tout le reste…

Nosy Komba ! Les clés ne servent pas davantage ici qu’un maillot de bain aux Kerguelen. Quelques bungalows, cimentés ce qu’il faut, enveloppés de fougères séchées et corsetés de bois que le temps a fini par vieillir et qui reposent sur ce bout de terre malgache… Le village de ces quelques bungalows se fait lentement absorber par la nature aussi luxuriante que généreuse. De l’intérieur, on est toujours partagé par la double écoute de la mer, juste au-dessous des pilotis et par les bruits de la jungle qui descendent pour avaler chacune des habitations. Même près des plages de la marée basse, on reste impressionné par ces grandes maisons si minuscules sous l’immensité des falaises de vert qui s’affalent brutalement vers la mer. On sait pourtant les habitations spacieuses mais comparées ou mises en perspective, on ne les voit que « petites ». Prises dans le gigantisme du vert qui dégouline de partout, elles ne sont que des détails. De l’extérieur, quand on navigue plus au large, c’est une épaisse forêt qui explose de lumière. Et dont on aime deviner sous sa carapace des espèces végétales ou animales endémiques.

Ces gens-là ont jeté la clé dans la mer. Toutes les clés. Et il ne sert à rien de partir à leur recherche. On ne retrouvera rien d’autre que des raisons d’espérer que le temps ne passe pas plus lentement. On arrive chez eux depuis Nosy Be en pirogue. Celles à balancier et surtout celles des cartes postales. On traverse un bras de mer assez large et on y est. Au bout de son voyage, on arrive enfin quelque part en accostant sur l’île minuscule de Nosy Komba. Il faut enlever ses chaussures pour pouvoir aller du rivage à la terre ferme et sèche. D’ailleurs, elles deviennent ici totalement inutiles. On le sait dès qu’on les enlève. Puis on s’y sent enveloppé par une mousseline de sentiments. Comme ceux qui naissent sous cet épais tapis végétal qui renvoie les vertes collines d’Irlande à de vagues souvenirs. Ces sentiments bruyants comme des portes qui claquent et qui laissent juste après un silence si gênant. J’ai la cafetière qui a trop chauffé, les fils se sont touchés, je me sens coupé en deux par la certitude d’être parvenu à un bout de tout et surtout à un bout de moi.

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