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J’ai des renseignements sur Dieu

Ecrit par Luce Caggini le 04 avril 2015. dans La une, Ecrits

J’ai des renseignements sur Dieu

Le ciel pendait de tous les côtés.

Il y avait longtemps que les talmudistes talmudaient, que les moines fondaient en méditation sous leur capuchon, que les nonnes se jetaient à plat ventre bras en croix sur les dalles froides de leurs couvents, que la voix des muezzins résonnait dans le ciel d’Allah, tous intermédiaires, tous missionnés, tous savants de la Parole.

Parole, image, saintes ou pas, fallait bien aller à la source sous peine de magnifier un Dieu ménagé, engagé, nourri, emprisonné uniquement par des artistes.

A fouiller dans la mémoire du Christ, à errer à travers les Evangiles pour trouver enfin la vérité dans une trouée de l’étamine initiée par les entités mosaïques des nombres parfaits du chiffre zéro, de manœuvre en manœuvre, de scénario en scénario, une image de Dieu s’était-elle créée en moi ? Avais-je lu et entendu la Parole ? Ou existait-Il parce que j’avais minimisé le mirage divin en montagne, de mon propre égocentrisme ?

Les gardiens de la mythologie grecque avaient eu des relations innocentes charnelles et miraculeuses avec les raisonneurs des sentiers de la connaissance. Je les soupçonnais d’avoir été immensément ingénieux pour avoir incité les réalisateurs des grands cinéastes du monde américain à devenir l’agitateur number one de ces nominés impérissables, démesurément gentillets prêts à épandre leurs indigences mentales, visages rafistolés, cramponnés à leurs oscars qu’ils gobent comme des confettis de l’Olympe. Nuée d’angéliques montures précuits des cieux de Hollywood, à musarder dans les agences les mieux rétribuées du monde sans mystère et sans art.

Chez les Dieux du monde grec ni ange ni démon.

Gérant une armée de terre, de mer, de l’air, montagnes dunes ruisseaux mers immensités ardentes menant un combat aventureux mirent leur génie à contribution. Dans un élan lumineux au rythme andalou, brassant des combats de cendres, tous animés par un marivaudage d’adultes ils semèrent la panique chez les habitants des nuées de l’Olympe et mirent le feu au mot oracle.

Dans les ravins et les replis du fameux rocher et plus haut encore à en crever les nuages, ingénument merveilleusement ce fut Apollon qui se manifesta le premier : Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.

Serge Poliakoff, le magicien de la Place Rouge

Ecrit par Luce Caggini le 27 mars 2015. dans Ecrits, La une, Arts graphiques

Serge Poliakoff, le magicien de la Place Rouge

Il faut entrer sans l’ombre d’une quelconque intention parmi les œuvres de Poliakoff au Palais de Tokyo. On ne découvre pas Poliakoff, pas à pas. Embrasser la première enfilade, puis la seconde enfilade puis la troisième enfilade au pas de course en évitant soigneusement le bla-bla de circonstance sur le grand écran de la salle obscure. Après avoir reçu un jet de Poliakoff en pleine face, inhalé toutes les particules encore grouillantes, gesticulantes, les manipulations intensivement provocatrices de ces portions de peintures, repartir sur la pointe des pieds, poser une tiare sur sa tête, un châle sur ses épaules au même titre que les traces des empreintes du Russe, parce qu’il a scellé son sol natal dans le « même tableau sans cesse recommencé » avec un point d’ancrage sur chaque toile, une tache de naissance. Ainsi vous aurez traversé une datcha en folie.

Une escale pour vous repoudrer le nez. Revenir en arrière pas à pas le nez par terre et refaire le même tour. Par générosité vous serez admis à percevoir un accord purifié des basses d’une guitare menant le bal entre des poupées russes ayant un passé de saintes. Mugissements d’un artiste en flammes, éclaté en pans enluminés intégrant trois punitives dures périodes induites par la très Sainte Russie, des misérables bolcheviques, et mille chants de toute la nomenklatura musicalement imaginée par un exilé russe.

Dans chacune de ses œuvres le dédoublement de la terre de naissance et de la terre d’accueil. Éblouir avec de l’argent, de l’or ou des diamants, endormir avec des fleurs de pavot, lunatique, euphorique, éperdu musical, viralement merveilleusement géométriquement Poliakoff.

Marie était jeune, juive et croyante

Ecrit par Luce Caggini le 21 mars 2015. dans La une, Ecrits

Marie était jeune, juive et croyante

Un sms ailé brodé d’or, un battement d’ailes, trois géographes re­traités un peu désorien­tés en branle avec deux doigts sur leur pen­dentif en rubis engendrèrent chez l’exaltée une montagne de rêves ensevelis depuis trois mille ans dans les ordres des moniales de Jordanie. Mais il lui faudra encore attendre qu’un arabe en plein désert se singularise pour amorcer un réel dialogue avant de lever le voile sur la partie paradoxale de son rêve.

Quel qu’en fut le prix, Ana, comme une autiste obscène s’expo­sait jambes écartées à un être lointain dans une langue étrangère, sur un lit à colonnes sublime ouvert à une cour d’admirateurs de femmes avides, d’acteurs médiocres, d’auteurs encore plus mé­diocres, mais femme elle détenait cette force créatrice qui faisait d’une pas­sante de la nuit une amante apaisée.

Avec un vent léger chaud caressant, une petite felouque de quatre sous peut être en­couragée à déployer ses voiles pour que la vie ne soit pas seulement un mirage mais un point d’attache en terre ferme.

– Souvenez-vous, mon rabbin d’occa­sion, comment nous avons buté l’un sur l’autre. J’avais profité d’un journal partant je ne sais où et je jetais une bouteille d’eau pré­cieuse dans un océan avec la folle certi­tude que je me liais à tous ceux qui auraient la patience et la gentillesse de me lire. Je n’avais pas attaqué dur. Vous m’avez saisie et comme ces petites lumières qui brillent une fois, pour une personne, vous m’avez fait exister.

– Ma chère Ana, nommer un chant d’amour c’est aussi nommer D.ieu, donc je me maudis de ne pas être le juste partenaire de tes nuits car rien de plus néfaste que la petite étincelle qui magnifie la fameuse pa­racha qui me dit de me garder d’un violent poison des mots, du corps mordu par la vie des sens. Donc ne va pas imagi­ner, ma chère, que désir et amour sont dans le même lit.

Il faudrait un Himalaya d’ablu­tions et de génu­flexions pour pardonner ces accents, ces ambi­guïtés bien ordonnées, tout ce bastringue de philosophe à la noix pour se laisser bai­ser sans penser : il se la joue avec un compas dans l’œil droit.

Plus qu’un pincement serré, c’était une lapidation, une charge d’as­pics, un désenchantement dévastateur qui la ra­mena au sec dans un plumard dévasté parce qu’il fallait bien appeler honte de s’être laissée aller à un tel degré d’intimité avec par-des­sus le marché l’optique d’avoir été agitée comme un hochet.

Reflets des arts : Clair obscur chez Antonello da Messina

Ecrit par Luce Caggini le 14 mars 2015. dans La une, Arts graphiques

Reflets des arts : Clair obscur chez Antonello da Messina

Puissance et froideur exacerbée jusqu’à l’incandescence de l’Annunciata chez Antonello da Messina.

Assidûment attirée par cette œuvre de marbre sans union charnelle avec le ciel, je reviens voir la jeune fille qui surgit brutalement de l’obscurité d’un rêve de peintre s’insinuant dans le lieu improbable du rêve, passé le dernier froissement d’aile de l’ange. Paradoxe d’une vierge dépouillée de la tradition, délogée sans pouvoir la réinsérer dans son temps car son temps est notre temps. Le temps éclipsé de l’art, de la chapelle, du monastère.

Je suis là, ma curiosité ranimée rebondissante à scruter pour savoir si je ne serais pas passée à côté de la partie cachée du voile de cette Vierge. Le temps de deux battements de cils à sonder la partie qui appartient à la terre et celle qui appartient au ciel, parce que le ciel est absent avec cet équilibre parfait d’un édifice monumental alors que c’est une très petite toile.

Perdre la raison et croire en Dieu avec elle ?

Perdre la vanité du mot Réalité ?

That is the real meaning of perdre les pédales.

Antonello da Messina témoigne d’une vision sans être entraîné par l’émotion du rêve de Marie. Un jeu de distance entre le peintre et son modèle. C’est un peintre du futur dans le monde chrétien car celle qui est « annoncée » dans la grandeur des bleus et la voracité du noir, cette Marie pourrait aussi être Meryem l’arabe : مريم, la madone devant la Kaaba. Rien de ce portrait pourrait faire penser à une jeune juive entravée dans la tradition chez les Juifs du Moyen Orient.

La vierge de l’Annonciation ne soumet pas à l’attendrissement.

Je suis face à une jeune fille consciente, qui a repris ses esprits après avoir été fortement saisie de stupéfaction. Regard presque dénué d’expression, un embarras qui pourrait poursuivre le spectateur. Observation plus que sérénité dans le regard de cette jeune paysanne au grand voile sans ornementation, style haute couture.

C’est une œuvre échappée comme son sujet, comme l’ange.

Il y a un vent du Nord dans cette toile qui se serait payé un petit tour en Sicile comme si son créateur avait simplement agi par esprit de partage avec les peintres Flamands qu’il regardait.

Visage où une indécision se murmure aux coins de la bouche. Au premier abord, je n’en avais pas ressenti toute la force, puis c’est là le lien où entre le doute : une bouche fermée, un son qui ne peut sortir. Soudain le choc d’un ancrage dans les rites artistiques du vingtième siècle donnant à son œuvre une lumière bien plus magnétique que celle des résonances d’une grande explication d’un savant savantissime. Étonnante peinture de la Renaissance qu’un Picasso aurait pu signer. Le triangle du voile, les triangles, le monde en trois dimensions ; à l’envers l’image affiche la forme ovoïde du visage. Le ton bleu sombre du voile, le ton miel du visage : la terre et la naissance avec la minuscule tache de rouge sang au centre du tableau.

Mossoul XXIe siècle ; mon cri

Ecrit par Luce Caggini le 07 mars 2015. dans Monde, La une, Politique, Actualité

Mossoul XXIe siècle ; mon cri

Art ?

Esprit d’unicité avec la matière ?

Le mérite du mérite est la question due au doute. Je me poserai jusqu’à la fin cette question, la dernière porte franchie, je saurai, peut-être.

Eh bien en quelques coups de pioches et de marteaux piqueurs, quelques énergumènes échappés d’un monde infernal, sortis des dessous de la terre ont rapidement et brutalement répondu à ma question. Il m’arrivait de penser à une alchimie bienheureuse entre le temps et les pierres, à des accordailles immuables, une substitution ou mieux un héritage qui me liait quel que soit l’endroit où je serais dans le monde à une patrie reçue en cadeau de noces, un abri de la médiocrité.

« L’enseignement académique de la beauté est faux. L’art n’est pas l’application d’un canon de beauté, mais ce que l’instinct et le cerveau peuvent concevoir indépendamment du canon ».

A Mossoul ces jours derniers ce sont les pierres qui ont manqué de raison et d’instinct car elles qui furent paroles et sueurs méditations et fleurs célestes, vidées de leur lymphe elles perdaient leur sang pendant que des vandales arriérés, bourreaux, aveugles inassimilables assassinaient, sans le savoir, leur Dieu.

La Trinité des Nuls

Ecrit par Luce Caggini le 27 février 2015. dans La une, Ecrits

La Trinité des Nuls

Le Peureux, le Muet et le Joyeux

Quand Pangloss affligé par la peine de mort du courageux marin anglais en fit le récit à Candide dont les yeux étaient ailleurs, Candide eut le visage muet et la mine complètement ravagée.

Un compagnon de la confrérie des muets demanda à un musicien du groupe s’ils avaient été pétris d’effroi. Le violoniste du groupe nia avoir vu un tel spectacle car ils étaient tous en répétition.

Candide empreint de terreur entra dans une explication donnant du premier au dernier des détails de l’exécution du capitaine des pédalos coupé en deux parties.

Une analogue compréhension de la chose fit embarquer tout le monde dans le même vaisseau sans marins et sans capitaine. Mais entre-temps médiateurs et agitateurs du radeau des médusés par la terreur remirent leur âme à Dieu et vaquèrent à leurs affaires habituelles.

Désargenté et contraint de voyager sans armée Candide pensa le moment venu à un contrat de vie dont il mit trois jours pour réfléchir s’il devait prendre le bateau pour Bordeaux ou la route pour retrouver Cunégonde à Venise. Une indécision qui eut comme effet de faire abstraction de deux plaisirs gémellaires, musique et théâtre.

Un courage ordinaire aurait suffi mais réalité et médiocrité de vision ne purent unir les trois dominantes d’amours aussi différentes que celles des humains et des méditations romanesques du cerveau de Candide.

Une urgence subite lui fut fatale. Il y eut dans son cerveau une pénétration pareille à un tour de force d’une puissante danse de Saint-Guy qui lui coupa la viande en deux. Pangloss lui-même eut un coup de sang et élucubra un édit digne de la musique de Mazarin dont aujourd’hui encore le monde des ouvriers est géré par hématomes comme une comptabilité unifiée en trois comptes par trois cerveaux sous un seul crâne comme seul garant.

Transit depuis Daech jusqu’au paradis d’Allah

Ecrit par Luce Caggini le 21 février 2015. dans Monde, La une, Ecrits, Politique

Transit depuis Daech jusqu’au paradis d’Allah

Monter au ciel, méditer, rêver, vider les lieux et ruminer en devisant allégrement avec un musulman, un juif et un chrétien tout en priant à genoux un ange athée, le suppliant d’amener ces trois mortels musardant dans le même marché aux fleurs avec non intention de faire mal à autrui, en trois grands paliers de huit années de distance en un seul jour mythique de vingt-quatre heures chrono-magnus, usant d’un cadran unitaire menant les trois manants munis chacun d’une montre ardente marquant la même heure en même temps.

Mésange, corneille, moineau, les trois oiseaux mirent un temps fou à gagner le ciel, car ils musardaient et perdaient leurs forces à pinailler sur leur religion respective jusqu’à leur arrivée dans le Jardin des Myrtes.

Le grand Da Vinci méditait sur la distance qui séparait les notes la, do, mi de même pureté avec les mêmes sons d’un violon et d’un aoud quand les trois touristes arrivèrent au ciel près de lui. Aussitôt des grincements dominèrent les douces envolées de musique, leurs piailleries ruèrent dans les brancards et mirent les instruments en miettes. Des cris et des pleurs se firent entendre aux quatre coins de la voûte céleste gémissante. Dans la minute qui suivit, les arabes imitèrent le la, les juifs qui rarement imitent créèrent un do et les chrétiens marginalisèrent le mi en le minimisant d’un demi-ton.

Da Vinci engagea le dialogue avec le musulman le juif et le chrétien regardant les randonneurs d’une même couleur avec la même oreille nommant les petits maîtres musiciens de colocataires attristant.

Dans le même arrondissement Friedrich Nietzsche qui passait en ami géra la situation en disant aux trois sur un ton de mi mineur : « De signes sanglants vous jalonnaient la route que vous suivez et votre folie enseigna que par le sang se prouve la vérité ».

Entre dieux prophètes et roi des Juifs aucun mur de surdité même dans le monde du rêve, car ni les uns ni les autres ne donnent aux rageurs et aux virtuoses des enfers le grand pouvoir de croire aux laïus d’oiseaux éduqués dans les nids des mollahs en état d’ivresse.

Monter au paradis d’Allah en trois fausses notes, nourris de haine et d’oranges amères et « Comme des cadavres ils ont imaginé de vivre, de noir ils vêtirent leurs cadavres leurs discours flairant encore le vilain relent des sépulcres ». Les nomades de la musique arabe, du chant yiddish, des oratorios chrétiens mirent leur vacarme en sourdine et ruminèrent devant le mur des lamentations, sur le chemin de Damas, sous la tente de Muhammad comme des mauvais prieurs élevés par mégarde au plus haut des cieux mais personne ne fit mention de leur présence.

C’était la mort de la mort.

Edward Hopper… L’homme puni de sexe

Ecrit par Luce Caggini le 14 février 2015. dans La une, Ecrits

Edward Hopper… L’homme puni de sexe

Dans une gare épurée de toute la mémoire de ses amants, comme un centre de triage sans un seul agent de chemin de fer, Edward Hopper maîtrisa réalité unie à absence de réalité, entre nue et vêtue, où vie et absence de vie ne furent jamais unanimes ou muselées mais empreintes de réalité condescendante.

Menant ses mues et ses manipulations d’un monde privé d’échange vocal, Hopper parle aux autistes.

Rien de momifié dans son œuvre grâce à la mutation des images en mutation de vie quotidienne car le centre nerveux est dans le goût du peintre pour les formes statiques des femmes et des hommes en pleine effraction de leur intimité ; ce qui en 2015 serait un selfie de mauvaise imagination fut la marginalité du peintre de l’attente.

Un grand désir de mettre les gens et les choses en ordre, un art d’être un parfait gardien de l’ajustement du monde. Un immense aventurier de l’unité dans un angle de vue sans autre tenue que d’être le spectateur de sa propre vie, sans en jouir et sans en goû­ter les joies. Amant du monde des artistes des USA comme Pi­casso fut le gardien universel, amant et artiste du 20ème siècle.

Dans Summer Evening, un jeune homme et une jeune fille dans la lumière artificielle d’un montage de trois planches de bois, pureté d’une armada de petites lignes horizontales, une masse de charges électriques sans chaleur, juste pour unifier les deux per­sonnages par l’étrange projecteur du photographe professionnel dans le champ d’investigation du cœur humain.

Milieu de vie sans vie et sans ivresse, le mur de planches de Summer Evening est un décor de théâtre. L’amant de la nuit c’est Hopper lui-même car le couple de jeunes gens est inacces­sible, pris dans leur mutisme. Magnétisme des mots qui ne montrent que la face concrète d’un silence sans jouissance mais réel. Dans le bas du tableau à droite, ce qui semble être des lumières d’une ville battent sur une autre terre.

Utiliser sons et lumières quand on est cloîtré dans un musée, c’est comme une aventure amnésique au cours de laquelle les ors et les sommets des montagnes ont dû modérer leurs couleurs réelles sans jamais montrer les nus et les morts autrement que dans des taches de forme carrée.

Dans ce mausolée de verts de bleus et de jaunes, mon œil de peintre du Sud se pacifie dans une vision ventilée où les ondes décantées par les souvenirs d’une pureté anglicane sans effusion, ordonnée réalisée à la manière d’un pasteur interdit de sexualité, qui serait pris dans le champ de la vie sans mordre une seule fois la chair de ses romanesques personnages.

« Champion de musiques sous les voûtes des églises et des cathédrales, unifiant notes et harmonies dans un royaume de silences monacales de femmes d’un rêve de peintre de la petite Amérique des années quatre-vingt du dix-neuvième siècle, je fus le peintre le moins conditionné par le sexe de la petite moitié de ma vie artistique sans avoir jamais été infidèle à Jo. Ainsi j’amuse les galeristes et les musées qui ne voient en moi que le baptiste en chapeau mou muré dans une chasteté de l’état le plus austère de New York ».

« Jiseus ! » Comme disent les new-yorkais, voilà que j’ai bastonné la tradition

Ecrit par Luce Caggini le 07 février 2015. dans La une, Ecrits

« Jiseus ! » Comme disent les new-yorkais, voilà que j’ai bastonné la tradition

A Pâques, les Oranais, croyants, incroyants, demi-croyants comme portés par le même accès de fièvre se lançaient par tradition à l’assaut du Murdjadjo.

Ceux qui habitaient la ville haute descendaient le matin vers « les bas quartiers » à Sidi el Houari, premier site oranais sur les flancs de l’Aïdour et sur l’oued Rhi ; au passage on pouvait encore humer l’ombre des turcs, des espagnols, des ottomans.

Les hommes portaient les couffins avec les bouteilles d’eau, les femmes les pâtisseries ; en français, en espagnol ou en arabe, en fez en haïk ou en espadrilles, en short, en maillot de corps, chapeaux de paille, chemises ouvertes, tous grimpaient à travers les pins, les figuiers de barbarie, en faisant des petites haltes. Quand les enfants coupaient à travers les buttes, les mères criaient.

Enfin on arrivait au Belvédère, où l’on mangeait la mouna. Je ne sais pas ce que les gens avaient dans la tête en grimpant à travers les Planteurs ; pour tous c’était fête.

On recommençait pour l’Ascension.

Et on remettait ça le 15 Août.

Quand on arrivait en haut, on trouvait ça beau après avoir quitté les rues poussiéreuses d’Oran, rues chaudes, encombrées, indisciplinées ; s’éparpiller entre ciel et mer, entre bleu et bleu, c’était la récompense.

Le soir on redescendait sur la ville et on était heureux. Nous avions tous pris en pleine gueule cette éblouissante Méditerranée avant de prendre le grand coup de blues.

Les Oranais, savaient-ils qu’ils modelaient un pont de chair et d’os avec leurs mains leurs pieds, leurs mantecados, leurs mokrouds leurs baklwas, leurs chapelets, leur innocence, un pont sacré et sacrifié ?

Magnificence d’un jour où mes parents montaient dans une unité de lieu de temps et d’espace sans autre rite que celui du quarantième ou du premier jour de la minute de vérité d’un homme mourant sur une croix.

Je vais essayer de gravir les allées vertes des Planteurs à ma façon, revisiter mon pays en lui posant quelques questions, celles qui sont restées accrochées au sommet du Murdjadjo.

Aujourd’hui que le temps s’est laissé aller, je peux mettre un visage sur l’homme de la croix ; je peux dire à tous ceux et à toutes celles qui n’ont pas fait la route du Murdjadjo que mémoriser quarante jours ou quarante gentilles numides ou quarante voleurs c’est non-sens car jamais arabe, juif ou chrétien n’ont pu rencontrer Christ sur les pentes du Murdjadjo.

De la Lune à la Terre, entre deux séraphiques synapses

Ecrit par Luce Caggini le 31 janvier 2015. dans La une, Ecrits

De la Lune à la Terre, entre deux séraphiques synapses

Tout a commencé dans les silences des tangos du siècle dernier, un mémorable jour numéro dix-sept de juillet entre une gamine et le bleu d’une terre entrevue, où Dieu depuis dedans, dehors, modifiait les ondes musicales, les jours et les nuits, les ombres en clartés, les humains en anges puis en archanges, abolissant les marges les frontières les charpentes, débarquant en symboles, en service commandé pour ciseler nos âmes pendant que nos corps dans l’attente, prêts à appuyer sur la touche ultime, dans un mélange de joies et d’effrois, parlent, mugissent, règnent, mûrissent, magnifiques et vulnérables, réalistes et éphémères, ondoyant comme des rires ou des pleurs, meurent d’indécision et d’amours enfantines.

Parce que je monte avec chaque note, soulevant d’un doigt léger le voile de la nuit, je découvre, j’entends ce qui est en bas mais je vois aussi la note du haut venir vers moi, je me tiens là, suspendue à l’écoute d’une autre mesure avant de prendre l’élan d’après comme si la montagne devait tomber sous mes pas, m’accordant le temps d’une respiration que le maître bienveillant a prévue pour un accueil offert à la joie de la rencontre d’un royaume pur et radieux, nourrie spirituellement par l’Adagio de la Symphonie n°10 de Mahler que le chef Pierre Boulez conduit avec l’orchestre de Cleveland.

Dans un miraculeux élan, mugissante comme les vagues géantes argentées, rondes, aspirantes, miroitantes, des murmures me disent l’ardente réalité de la vie d’un oiseau trop vite happé dans une aventure secrète.

J’embrasse les mouettes ; de leurs petits cris aigus naissent des éclaircies qui troublent l’air léger ; des gouttes d’eau s’évaporent quittent l’océan, je ne cours derrière plus rien, plus de vents contraires, mes forces folâtrent dans le bleu immaculé, ce bleu qui donne à chaque battement de cœur la densité d’une vie entière.

Un ensemble de décors bougent autour de moi, la musique court partout, pas un vide, un mariage de être et avoir été.

On efface tout ? On recommence ?

Le Mur des Lamentations est Mur des Joyeusetés car plus rien ne peut plus s’arrêter quand le vent de la pureté qui bazarde la désolation de la mort dans les montagnes du Djurdjura, me porte au pays qui me ressemble, le vent expurgé de toutes ses flammes.

Créations harmonieuses, sonorités douces comme des âmes de soie, comme des petites vies qui se mettent en marche à chaque coin de rue, recréant dans le même temps un temps souverain, mémoire insaisissable comme un univers en extension, donnant à ce passé refroidi une dimension sans limites.

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