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Westbeth

Ecrit par Malik Nahassia le 27 mars 2015. dans La une, Ecrits

Westbeth

Il y avait régulièrement des « events » dans le studio de Merce Cunningham au onzième étage de Westbeth dans Bethune street. Si tu aimais la danse et que tu passais par New-York dans ces années-là, c’était un des trucs à ne pas manquer. Moi je n’aimais pas spécialement la danse, ou pas encore, mais j’aimais une danseuse. Alors ? Va pour la danse ! Elle (appelons-la Odile), Odile donc, était venue passer un an à Manhattan pour se perfectionner ; à cette époque le passage par New-York était un must pour les danseurs français et moi j’avais suivi, pas mécontent d’avoir l’occasion de venir me frotter à l’Amérike pendant que ma douce France achevait de s’étriquer dans le brouillard gris finissant du règne giscardien.

J’avais déjà eu deux ou trois occasions de jeter un œil dans les quatre cents mètres carrés du grand studio mythique, au début d’un cours, à la fin d’une classe, quand je venais accompagner ou attendre Odile qui venait y suivre, j’ai failli dire y subir, quelques cours en plus de sa formation principale dont je ne me souviens plus si c’était chez Martha Graham ou bien chez Trisha Brown, ou bien ailleurs encore. Il y avait dans cet endroit, dans le studio de Westbeth, une atmosphère particulière qui tenait sans doute à ce que la faune d’anorexiques qui peuplait les lieux arborait ostensiblement à la fois la plus grande humilité, sans doute devant l’immensité du génie dont ils recevaient l’enseignement quotidien, et un orgueil sans complexe, l’orgueil de faire partie des rares élus à être admis dans le saint des saints. Car il fallait passer une sorte d’audition pour être admis à assister aux classes, niveau un, niveau deux, niveau trois, la longue ascension vers un très hypothétique engagement pour danser un jour au sein de la compagnie de Merce Cunningham. Je ne me sentais pas très à l’aise dans cette ambiance de secte coolissime en apparence, mais dont la religion était la maîtrise et la tyrannie du corps au prétexte de l’art alors que j’étais plutôt dans le laisser aller et le relâchement précoce. Mais bon, j’aimais une danseuse, je n’allais pas jeter l’anathème sur toute sa congrégation, il devait bien y avoir quelque chose dans tout ce micmac qui abondait à ma fascination.