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Présidentielles ; noir, c’est noir

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 mars 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Présidentielles ; noir, c’est noir

…Chantait Johnny, bêlant, là-dessus, un « il n’y a plus d’espoir », si j’ai bonne souvenance… Atmosphère…

…Noir, bien sûr, comme ce qui qualifie l’offre formidablement déroutante, la période, les questions sans réponses ; des points d’interrogation, en guise de seule ponctuation. Noire, la couleur de tout, de matines en JT du soir (si, d’aventure, on ne prend pas les infos de midi, on perd le fil). Noir-suie ; genre on voit rien, on respire mal (vraiment loin de l’Outrenoir du Seigneur Soulages).

Chacun s’accorde à en convenir : nous sommes dans la campagne électorale la plus sombre, indécise, la plus ahurissante, grotesque et par moments pitoyable, de la Vème République. Drôle de tableau pochoir coloré quasi uniquement au « contre ça », la menace FN, bien entendu.

Un couloir de cave, mal éclairé, aux pavés disjoints ; des chausse-trappes à gogo, partout, et en guise de sol, du glissant, du moisi… une odeur, je ne vous dis pas ; mais où-c’est-y-que je m’en vais poser mes cartons d’archives – moi, qui émerge à peine de mon déménagement, ça m’inspire…

Vous, je ne sais pas, moi, j’ai un mal fou à me repérer dans la chose, pour tout dire, à certains moments, je n’y vois goutte. Dans un peu plus de 40 jours, les urnes ! C’est peu dire que c’est bien ma première année d’électrice vaccinée, où j’en suis là (« tombée là » disait-on chez moi) : un mélange d’épuisement, de lassitude intense, d’absence de route en vue ; une espèce de coupure nette dans l’arrivée d’énergie, moi, dont la passion pour la chose publique était d’ordinaire à un niveau plutôt de bon aloi, en intérêt, voire en enthousiasme, quand sonnait l’heure des Présidentielles en partance. Bernique, tout ça ; oublié, loin dans des siècles passés. J’ai comme l’impression, parfois, qu’il ne manque plus que le service psychologues pour traumatisme, auprès de nos hésitations et de notre désarroi parkinsoniens.

Cul par dessus tête, la temporalité de la campagne, et c’est peut-être là que siège une partie du malaise – le mien, c’est sûr. Une autre dimension. Quelque chose d’un voyage intergalactique, ses troubles, et par pulsions, sa bizarre et dangereuse euphorie. Une musique contemporaine, aussi, sérielle, par moments, tuant certaines oreilles, en ravissant d’autres. Assurément, guère harmonieuse. Coups d’accélérateurs – on s’en souvient à peine – depuis le « se présente ou pas » du Président, suivi de son renoncement début décembre (combien de jours, au fait, cette Préhistoire là ?) ; symphonie – concertante, je n’oserai dire – des Primaires de la Droite. Résultats à la hauteur des amateurs d’émotions fortes. Primaires de la gauche, dans la foulée. Re-résultats ; re-grand huit des manèges. Valls au cœur de la tourmente ; mais, Valls, qui s’en souvient à c’t’heure… ? Et puis le roman Fillon ; mieux que les « mystères » d’Eugène Sue le feuilletoniste ; même process, l’écriture au jour le jour du suspense du moment… la totale du manège. En une pincée de jours – autour de 30, pas plus – tout le « plus belle la vie » d’un quinquennat entier, ses personnages, ses presque morts, puis résurrections fulgurantes, ses répliques « tellement vraies » : « mais c’est qu’ils vont me le faire suicider ! » frissonnait une vieille voisine au fond de mes bois de Corrèze… Dans une même journée, des retournements dignes d’Agatha ; démissionne, renonce, s’accroche (et se ré-accroche), plan B, C, que sais-je ; tous les mardi, un Canard, tous les soirs, un C dans l’air vibrant… elle est pas belle la vie du militant de gauche, donné mourant, il y a peu, qu’en peut plus de ce Noël juste un peu en retard ! C’est vrai qu’on s’amuse, jusqu’au moment – pile – où on s’arrête de rire devant ce passage imminent de la démocratie (la nôtre aussi, bigre) dans son cercueil. Quant à la Droite « raisonnable » des alternances, celle de gouvernement, celle des Institutions respectées et du pouvoir judiciaire reconnu, je ne vois guère plus que Juppé pour tenter de lui correspondre, et ce jour, je l’en remercie.

Le wiki de la Trota

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 mars 2017. dans La une, Média/Web, Histoire

Le wiki de la Trota

L’an dernier, au mitan de l’hiver – cela vous fait-il souvenir ? bon, quant à faire – je vous avais abreuvé de quelques lignes sur Montpellier-la-médicale-au-Moyen-âge. Médecins, connaissances, héritages croisés et si fructueux des Arabo-Andalous, Juifs, assis sur leur bien aimé socle antique. En ce temps, bien autant perturbé et fertile en débats contradictoires que notre pré-présidentielle, Montpellier la savante (la surdouée dira plus tard Maître Frêche) portait beau dans le paysage scientifique et médical, à l’aulne de Grenade, Tolède, Coimbra, et là-bas, aux portes de la Sicile métissée, Salerne la brillante.

C’est ainsi qu’arriva Dame Trota dans ma vie – l’avais-je oubliée ou jamais rencontrée, ça je ne saurais dire.

Trota de Salerne, encore nommée Trotula, ou Trotula de Rugiero, de ces « mulieres salernitanae » de légende. Une des premières femmes médecins du Moyen âge, sans doute la première à s’être spécialisée dans les soins et maladies féminines, dans un tout autre registre que les sages-femmes assistant à mains nues d’artisan la gestation. Trota – de plus, très belle, dit-on – un fleuron de l’école de Salerne, là où les femmes pouvaient étudier, pratiquer, puis enseigner la médecine, la chirurgie. Un ilot dans la mer où les nefs croisées portaient leur poids de lourde intolérance. Un reliquat d’Antiquité. Une somptuosité dont les vagues arrosèrent Montpellier-la-savante, toutes oreilles tendues aux vents de tous les larges. Trota la gynécologue ; on voudrait savoir combien d’amphis portent son nom, aujourd’hui. Salerne la médiévale, n’était–elle pas, comme Montpellier le fut, un monde de brassage, de métissage intellectuel et scientifique. On dit que son école de médecine (laïque ; fait plutôt rare au Moyen-Age) fut fondée tout à la fin du haut Moyen-Age par 4 maîtres, un Juif, un Arabe, un Grec, un Latin, chacun enseignant dans sa langue. La précieuse bibliothèque de l’école médiévale de médecine Montpelliéraine possède un exemplaire salernien – magnifique incunable – du « regimen sanitatis salernitanum », « bible » donnant des conseils d’hygiène de vie quotidienne, d’une surprenante voix écologisante.

Dater avec précision notre Trota est chose malaisée, et c’est là que commencent nos ennuis. Début du XIème siècle ? probablement ; date de décès non fournie. Famille noble, sans doute. Épouse d’un pair, le Docteur Giovanni Platearius, dont 2 enfants sont signalés, deux garçons, qui furent auteurs de traités médicaux… Histoire ou légende rose ; arrangement des faits pour le moins ? C’est là que le wiki (pédia) s’encadre, comme chaque fois qu’on patauge, avec ses pages qui n’en finissent pas de précisions quasi exhaustives (alors que Wikipédia est justement un arsenal de connaissances jamais finies, jamais fermées, toujours en gestation interactive, et que cette formidable philosophie est à la fois sa force et sa faiblesse). Trota de Salerne est bien dans Wiki, mais les non vérifiés, non connus, contestés, sont autant de courants d’air propres au vacillement du lecteur. Il semblerait (le temps de la Trota étant un conditionnel) qu’elle ait étudié la chirurgie surtout à Salerne où elle a vécu, sans voyager ailleurs. Par contre, ses écrits (ces savants-là écrivaient autant qu’ils pratiquaient) parcoururent l’Europe. Plus tard, au XIIIème siècle, le « practica chirurgia » de Roger de Salerne donna le « la » à tout ce qui en occident se piqua de chirurgie, et cela, croquis et planches anatomiques à l’appui. Elle pratiqua surtout sur les femmes (peu d’hommes étaient acceptés pour donner des soins intimes aux femmes, d’où la vogue des sages-femmes) en dispensaire, se spécialisant dans l’accouchement, écrivant au fur et à mesure de sa pratique un De passionibus mulierum curandarum ante, in et post partum, tout en latin, bien entendu. Constantin l’Africain, le traducteur, qui permit notamment la renommée de Trota, la décrit pratiquant une césarienne. Moderne, la dame considérant qu’enfanter dans la douleur avait fait son triste temps, prescrivait de l’opium (?) aux parturientes. Arrivé dans les coques des nefs des Croisés, et plus après, suivant Marco Polo. Conformément à ce qui scandait la médecine médiévale – fut-ce la meilleure – on trouve chez Trota cette observation d’une femme froide et humide, face à l’homme chaud et sec… mais en 64 chapitres, transcrits et traduits (nous dirions aujourd’hui, en retour d’expérience) Trota de Salerne posa sur « la femme, ses infirmités, ses souffrances » assez d’empathie et de compétences pour qu’on la range, droite et fine, aux côtés d’une Simone et de son Deuxième sexe. Amusant mélange, pour autant, de ci, de là, entre superstitions ou traditions et modernité des recherches et des savoirs ; ainsi, ces bains de sable de mer pour femmes dodues (on essaye ??) et ce cœur farci de truie pour oublier la mort d’un être cher… Renommée d’un bout à l’autre de l’Europe – mais a-t-elle correspondu ou été référencée, et en quels termes, par d’éminents savants Juifs ou Arabes ; nul ne sait. Citée, par contre, par Rutebeuf  (« le dit de l’herberie ») et Chaucer lui-même ; un grand pan de gloire, de fait.

Méditerranée, mer de toutes les crises ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 18 février 2017. dans Monde, La une, Politique

Revue de Politique Étrangère de l’IFRI, Hiver 16/17

Méditerranée, mer de toutes les crises ?

« Méditerranée, une idée d’empire. Du Mare Nostrum romain à l’empire européen sans frontière, qui s’imagine aujourd’hui rongé par les vagues de migrants ».

Formidable sujet que celui de la revue d’hiver. Un espace maritime et ses rives, brassant toute l’Histoire au carrefour de civilisations de première importance, comportant les zones sensibles où bat le plus dangereusement le pouls de la Géopolitique actuelle, charriant les flux de populations, migrants fuyant les guerres ou émigrés clandestins, par voies de terres et bien plus de mer, qui donnent à la Méditerranée cette représentation de tombeau – 10000 morts depuis 2014 – qui pour la plupart d’entre nous signe indéfectiblement cet espace géographique. Méditerranée, zone de tous les dangers, malheurs, et, pour certains, menaces ? Réalité, qui, comme tout ce qui porte un tel niveau de crises, véhicule son lot de fantasmes et de représentations approximatives ou fallacieuses.

Aussi pouvons-nous être particulièrement reconnaissants à la revue PE, qui, tout en mettant sur la table l’état le plus pointu des savoirs géographiques, historiques, géopolitiques, aborde également ce sujet, vaste et mouvant, par des faces moins connues, pour autant parfaitement pertinentes, et garantes de mieux armer nos connaissances. Méditerranée ; a priori, du « connu » ? A voir.

6 solides et copieux articles se partagent ces regards croisés sur La Méditerranée, mer de toutes les crises ? Le point d’interrogation n’étant pas rien dans la problématique. Jean-François Daguzan place d’utiles jalons d’entrée :« Les politiques méditerranéennes de l’Europe : trente ans d’occasions manquées ».

« Jamais le fossé n’a été  plus profond entre les rives de la Méditerranée alors que se dresse un mur physique et mental qui a pour nom : terrorisme, réfugiés, conflits ». L’auteur place le sommet de Barcelone 1995 comme l’ambition type et le ratage classique d’unir le destin de l’UE en plein élargissement et de certains pays riverains, s’étendant jusqu’à Israël, la Palestine, la Mauritanie, la Jordanie, excluant la Lybie. Objectifs de paix, dans cette après-guerre froide, et de coopération économique, se donnant à l’horizon 2020 la possibilité d’une zone méditerranéenne de libre échange (Shimon Pérès en était l’un des inspirateurs, au nom du « New Middle East »). L’échec à venir à bout du conflit Israélo-Palestinien fut une des grandes raisons de sa paralysie. L’UE se rabattit sur « une politique de voisinage » en 2003, ensemble de partenariats bilatéraux entre l’Europe et les pays de la zone méditerranéenne. Dès son arrivée au pouvoir en 2007, N. Sarkozy mena « L’Union pour la Méditerranée », dont l’échec vint d’une volonté affichée de contourner la domination allemande, et de repousser aux calendes l’adhésion de la Turquie. Comme on descendrait des marches, ces stratégies passent, voit-on, d’ambitions de haute voilure, à de « simples » et habituels contrats de coopération entre l’UE et les Etats. Les Révolutions arabes de 2011 changent totalement la donne – les interlocuteurs ont changé, le terrorisme islamiste, et son volet sécurité, colorent tout. En 2016, une nouvelle politique méditerranéenne est amorcée ; on baigne encore dans cette séquence. Plus large, elle s’ouvre vers le Golfe et le Sahel, plus attentive aux nouvelles donnes, le défi démographique, les migrations, le climatique. L’article souligne les défauts réitérés d’une UE menant le bal, dans un modèle de toute puissance, n’ayant pas suffisamment saisi les changements structuraux de ses partenaires méditerranéens (ainsi, d’Israël bunkerisé, de l’Egypte paralysée, de la Tunisie aux prises à ses équilibres, de la Turquie renvoyée dans un rôle de frontière). La puissance supposée de l’UE s’effrite du coup en méditerranée, et montent les voix des pays du Golfe, notamment, sans compter la Chine.

Boubou déménage, et c’est pas rien !

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 février 2017. dans La une, Ecrits

Boubou déménage, et c’est pas rien !

Quand j’étais petite, le Kiki la Doucette de la grande Colette fut mon chat d’entrée en littérature…

 

Ils me les font toutes, et ça n’en finit pas…

Elle m’avait nommé au coin d’une page FB, Sire Boubou Le Loup. Tu parles ! le côté régalien (qui, mine de rien, flattait en moi le chat de gouttière) est passé à la trappe. Mon stock d’opinions favorables fond comme celles de Fillon et Valls réunis (oui, je vis dans un milieu très politisé et j'ai mon avis là aussi)

Ils sont pressés, ils caquètent – ça résonne dans les pièces vides, ils déversent tout ce qu’il y avait dans les placards et les fonds de cellier, sortent barbouillés de toiles d’araignées – pouah ! avec de drôles de petits cris de joie parce qu’elle a retrouvé (c’est surtout elle qui vide) un objet oublié, sans intérêt aucun. Ils disent qu’ils déménagent…

3 jours, un week-end, à la rigueur, ça passerait, mais ce temps long, comme saison sans croquettes… impensable.

On leur a apporté – il paraîtrait qu’ils payent ! – des plaques de cartons d’une affligeante banalité, qu’ils montent (c’est surtout elle, là aussi) avec un crissement insupportable du scotch, à la fin, qui agresse mes soyeuses et fragiles oreilles. Ils m’interdisent à grands cris énervés de sauter dedans – m’enfin ! ne savent-ils pas depuis tout ce temps de chats divers dans leur vie, que rien n’est plus agréable au minou… pire, me faire les griffes sur ces mochetés maronnasses semble relever à leurs yeux d’un sacrilège de religion antique ; allez donc comprendre…

Au début – ces livres, CD (là, c’est lui qui officie et mes avis de chat mélomane sont peanuts), ces vaisselles, ces vêtements, finissant au fond des cartons, avec des signes cabalistiques de couleurs au-dessus – m’ont fait poser l’hypothèse complexe d’un vaste élagage, en partance pour d’obscurs coins de la maison ; genre opération archivage. C’est quand j’ai vu que les dits cartons envahissaient « notre » espace de vie sans bouger – et dans toutes les pièces – que ma perplexité a frisé l’inquiétude ; je n’ose dire l’angoisse. Que c’est inélégant, inesthétique, tout ça ! Y verraient-ils quelque design moderne et tendance ? Aurais-je loupé, un soir de fatigue, une émission de « La maison France 5 » qu’elle, ne rate jamais ? Si c’est le cas, c’est l’austérité des Cisterciens du début qui est visée, puisque les murs, eux aussi sont délestés de leurs objets et tableaux, posters, tentures, rien d’épargné ! Mazette. Ce que nos goûts en matière de déco, d’ameublement, diffèrent, quand même…

Et, puis, un jour, comme on monterait en puissance dans un thriller, voilà qu’ils ont commencé à « sacrifier » (je ne trouve pas de mots plus adaptés) les meubles ; vous avez bien entendu ! Elle fait des photos, se cale sur son ordi – Le Bon Coin, ça s’appelle – et quelque temps après, sonnent à la porte d’absolus étrangers, qui ne me jettent pas un regard, et repartent, à peine vus, à peine connus, avec nos meubles ! Baste ! C’est ainsi que se sont volatilisés des tables sur lesquelles je perchais, des armoires et leurs si chères odeurs de mon enfance, jusqu’à – j’ai frisé l’infarctus – l’un de mes canapés préférés. L' armoirette bleue et le petit congélo, une chronique que j’aurais pu vous faire ! Mon interprétation de la chose est aussi délicate, incertaine, interrogeante que le « Penelopegate » : seraient-ils en faillite ? Auquel cas, mes croquettes et mon gîte à venir seront-ils encore assurés ? Où vais-je atterrir ? L’un de ces mystérieux cartons a-t-il une place pour moi ? Ou, demain, dès l’aube serai-je condamné à errer dans une maison vide, sans plus âme qui vive ? Frissons de fin d’un monde.

 Elle (il lui arrive d’être fine) a dû sentir quelques effluves de mon malaise, car hier, lors du câlin du soir (assorti de ces croquettes du soir qui rythment mes journées), elle a parlé de la terrasse aux tourterelles, et du grand soleil du sud. Qu’est-ce qu’elle croit ? J’ai là-dessus une mémoire qui vaut bien celle des éléphants. Ce serait donc là, qu’on irait poser les cartons ? Why not, c’est un endroit où j’ai déjà quelques heureuses habitudes, et qui, dans mon souvenir, est très convenablement meublé et équipé. Quand ?? ai-je miaulé, c’est alors qu’elle a parlé d’un gros camion… je sens qu’ils m’en réservent encore des surprises ; il vaut mieux avoir les nerfs solides, et ce rien d’orientalisme qui, nous les chats, nous permet de voler haut, tellement au-dessus des basses contingences.

Camarade, mon camarade, quelle(s) gauche(s) vois-tu venir ?

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 janvier 2017. dans France, La une, Politique, Actualité

Camarade, mon camarade, quelle(s) gauche(s) vois-tu venir ?

… Mais, venir ou pas ? Singulier ou pluriel ? Réponse cinglante à l’un de mes récents billets, « Primaires de la gauche, l’ombre de Tours » ? ou grand large sur tout autre chose ? Vie ou mort, au fond… et chacun de s’interroger au soir glacial du dimanche passé, à moins que pour certains – j’en connais – le mouchoir s’imposa pour éponger les larmes – lames sans doute, aussi – de cet Epinay de notre jeunesse qui disparaît, avec ce bruit si particulier des cadavres qu’on noie.

Celui – le challenger, qui fait face ce 29 de Janvier à ce qu’il est convenu de nommer : un ballotage défavorable – qui avait dit, un temps, l’œil dur, qu’il y avait des gauches, deux, irréconciliables, avait « pythisé » la chose dans l’axe, ignorant qu’il en serait la première victime. On se croit roi indéboulonnable dans les hauteurs du pouvoir ; d’autre(s) que notre Manuel l’ont expérimenté si récemment, dans le fracas – jeu de mauvais gamins, peut-être – des « dégage » colériques, que nous vivons, tous, toutes options politiques confondues, et tous espaces géographiques mélangés.

Les cartes posées sur la table auprès de l’urne de dimanche sont à l’évidence on ne peut plus simples ; celle du tangible et des possibles, pas forcément rose pétant ; celle – loin, là-bas – dont tant d’entre nous ne voient pas nettement de quel horizon il s’agit ; ce temps rêvé d’un autre socialisme qui mettra 50 ans à prendre forme, ce franc (trop) idéal opposé au franc (trop) réel de l’autre. Et l'idée de nous traverser que cet Hollande parti loin dans ses déserts de l'autre hémisphère, était peut-être, avec sa synthèse en bandoulière, le pont qu'il aurait fallu, mais, bon... Deux temps complètement différents, qui, pour le moment, s’écartèlent ; une gauche qui ne marche pas sur ses deux jambes, un climat pré-guerre de religions qui sent son XVIème siècle, attendant, dans l’ombre des fourreaux, sa Saint Barthélémy. Le temps de tout, sauf celui d’un rassemblement. Truisme. Les plans pour le reconstruire alors que coule le Titanic...

On comprend cependant d’où viennent ces rivières dont le cours risque d’être long – temps quasi géologique – avant de rejoindre le même océan : celle qui veut inventer autre chose et du fort et du grand ! Pardi ! sortie qu’elle est toute cabossée de la « punition » et des contraintes du quinquennat. Frondeuse, pas autre chose, montrant loin vers l’horizon « sfumatisé » je ne sais quels lendemains qui chanteront un clairement autre mode de vie, de consommation, de rapport au monde… et tout ne fait pas se moquer dans ces discours et ces dossiers, ma foi, bien préparés, d’un Hamon inspiré. Mais, pour qui ce futur ? Ni pour moi et ma génération – nous ne verrons rien de tout ça passer de la page au réel. Ni, j’en ai peur, pour ces jeunes en jachère, en perdition, en déshérence, que le rêve envahit ; utopie décidément rime chaque fois que fougue se présente avec socialisme – du revenu universel versé dans la gamelle de tous, sans conditions de ressources, celui – pas si mineur que ça – du cannabis sorti de la pénalisation ; foin de la santé. Et qu’on ne nous abreuve pas du cas de la Finlande, qui – très petit pays homogène – expérimente sous le titre de l’universel le revenu d’existence décent de Valls, non étendu à l’ensemble de la population, par ailleurs.

Alors, me direz-vous, Manuel Valls et son expérience, sa stature, le bruit de ses bottes, et son regard de surveillant général ? Manuel et ses couleurs déjà ringardisées...  Eh bien oui, et sans barguigner, sans exagéré enthousiasme non plus, pour rester encore un peu en une sorte de socialisme du possible et du réel – une miette, un pan de bouée, avant le grand plongeon dans toutes les aventures à venir, les Fillon, les Le Pen – demain, pas dans 30 ans. Et même dans celle, portée par le fumeux Macron, ses badges et ses pin’s rutilants, son interface vieille comme la politique, entre ceux-ci et ceux-là ; sa marmite au un peu de tout. Peut-être – on le sait – faudra-t-il un jour prochain expertiser sa besace, à celui-là, mais, pour lors, le choix est chiche entre «  ceux qui partent courir l'aventure » désignés par notre Blum au congrès de Tours, et continuer le chemin – je dirais, le travail - protéger ce qui reste, deux ou trois cailloux – neufs, évidemment – en poche. Les temps sont trop à l’orage pour qu’on parte non couverts.

 Alors oui, Manuel. Parce que, tout bêtement, c’est raisonnable, et que les autres voies ici et là me semblent sans issue. La gauche et la raison, mais le regard haut ;  une problématique ancienne comme cet « aller à l’idéal pour construire le réel » de quelqu’un, il y a longtemps, hier, demain, en fait, comme il se doit, toujours…

Hollande face au « Postfactuel »

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 janvier 2017. dans France, La une, Politique

Hollande face au « Postfactuel »

Essai d’application de la chronique de notre ami Jean-François Vincent au « temps Hollande »

… Car en lisant votre texte, Jean-François, on ne peut que se dire, d’entrée – en sortie, nous verrons – « bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est une lecture impeccable du quinquennat et de ses difficultés, ça ». Comme disaient mes petits élèves, quand il leur avait semblé avoir trouvé quelque chose : « ça marche, madame ! » Et l’œil du gamin pétillait, alors, ici, le mien, pas moins.

« Cela est, si cela vous paraît être » a dit Pirandello, écrivez-vous, Jean-François. Vieux décorticage de début des cours de philo : « est » pour le quinquennat, les faits, réussites actées mais aussi échecs avérés ; « vous » ce serait l’opinion ; quant au « paraît être », on serait en plein dans ce curieux miroir déformant, tendant au grotesque parfois du tout autre chose, votre « postfactuel », « postverity ».

Le temps Hollande a correspondu, tel un drôle de calque obsédant, à ces concepts dits nouveaux, qui s’invitent en politique. Dès le début, peut-être, sait-on, en même temps que montait la victoire, ce fut un syllogisme du type : – Hollande n’a pas les épaules, ni la carrure d’un Président, donc… mâtiné de façon si goujate de ce : – son physique, quand même ! ses vêtements, sa coiffure, sa démarche (sa dégaine, disait-on)… j’ai entendu et lu des - ne riez pas !  pour ponctuer. La présidentialisation de Hollande aura du coup, et, malgré le réel, par exemple la politique extérieure et les attentats, toujours du retard à l’allumage… La Gauche – ça vient de très loin, ça – est dépensière, productrice (pondeuse ? l’image est plus parlante) de fonctionnaires à outrance, mauvaise gestionnaire de « nos » sous, madame ! Et par-dessus le marché, démultiplicatrice d’impôts – prélèvements obligatoires, l’échine en frissonne – à n’en plus pouvoir. Et bien, qu’on concède en rembobinant le film, que malgré – le réel, encore – les économies et baisses de la dette, les essais de ne pas gabgetiser la fonction publique, les progrès chiffrés économiques, y compris le chômage, le tangible de la SECU, malgré ces progrès, voire ces réussites, le « dit » de l’échec absolu (relatif, on peut en discuter) – étrange fabliau médiéval à sa façon – ont enchanté de mois en mois, non les veillées de jadis au coin d’un feu, mais nos soirées TV, à friser la gastro… Quant au fameux « trop d’impôts » qui a couru la poste le long de tout le quinquennat, outre le faux d’en couvrir la totalité du quinquennat, et de passer bien vite au destructeur de vérités, les facilités de tous ordres dont pas mal de PME sont plutôt satisfaites, faudrait-il oublier le sens du fiscal pour développer, équilibrer, réinjecter du juste dans une société ? D’autres exemples à foison conviendraient à la démonstration de ce tangible Hollandien ne passant pas la rampe de l’opinion, et comptant, soyez-en sûrs, au plus haut point dans le renoncement final du Président.

LE TOUT BON DES REFLETS : du tout sucre pour un hiver glacial

Ecrit par Martine L. Petauton le 21 janvier 2017. dans La une, Gastronomie

LE TOUT BON DES REFLETS : du tout sucre pour un hiver glacial

Quand j'étais petite, loin, dans des temps d'hivers dont on n'a plus même l'idée – celui de 56, à la campagne, par exemple - était l'usage, quand il fallait gagner l'école à pieds – déneiger les rues, vous voulez rire ! dans la nuit presque blanche de froid,  les mères, après nous avoir gavé de cette huile de foie de morue et sa tranche d'orange de sinistre mémoire,  nous donnaient un sucre, roux ou blanc, je ne sais plus, ou une cuillerée de miel, « pour le froid ».

Ce Janvier si froid dans ma Corrèze, que la nuit en est crissante à l'oreille, sur les vitres du toit,  c'est quelque chose de ce genre que je vous offre. En cuisiné.

 

 

Il vous faut :

Tous les restes de fruits – mélange de pommes, dont au moins, une belle Canada ; poires juteuses, une tranche d'ananas. Une bonne dizaine de tranches de mandarines, et une orange à jus. Voilà pour la base d'une compotée. Sucre roux, un peu de miel. Une grosse poignée d'amandes effilées.

 

Vous ferez :

 La compotée, sera tranchée, saupoudrée de sucre. Laissez de côté les tranches de mandarine, la pomme Canada et les amandes. Comptez 20 mn de cuisson lente, laissez un peu confire. Retirez. Au four chaud, aura cuit, pendant ce temps, la pomme Canada, évidée et emplie d'un peu de miel. Arrosée du jus d'orange. Réservez ; en refroidissant, elle va caraméliser. Dans une poêle à feu vif – un soupçon de beurre -   faîtes sauter les tranches de mandarine et les amandes effilées.

 

Dresser l'assiette : un fond de compotée, au centre la Canada, entourée de ses mandarines et amandes.  Pas de vin, une rasade de cidre !

 

Bon appétit, messieurs et mesdames aussi.

Gauche à la veille des Primaires, l’ombre de Tours

Ecrit par Martine L. Petauton le 14 janvier 2017. dans France, La une, Politique

Gauche à la veille des Primaires, l’ombre de Tours

« Les coups que nous devons porter, les uns et les autres, à l’ennemi commun, seront réservés, avec un soin jaloux, aux frères d’armes de la veille… »

Marx Dormoy, 30 janvier 1921

 

Loin dans les brumes de ce début de XXème siècle, à deux pas de la sortie de la boucherie de la Grande Guerre, à quelques courtes encablures de la Révolution Bolchévique d’Octobre, il y a eu – déjà, me direz-vous – ou bien alors – encore – la guerre des Gauches. Le Congrès de Tours, sans doute le seul congrès socialiste qu’on conserve tous en mémoire, battait les estrades à la Noël 1920. La SFIO éclatait et au bout de débats, qui « se tenaient haut » et ne bavardaient pas, 3208 mandats rejoignaient l’Internationale communiste, tandis que seulement 1022 demeuraient dans la « vieille maison » de Blum, Dormoy et quelques autres. La clarification, les choix étaient à l’œuvre ; il le fallait. Mais la famille éclatée et déchirée, les ennemis fabriqués avec une rare haine, quand même autre chose ! Dans l’Allier de Dormoy, qui m’est chère, une quarantaine de sections sur cinquante rejoignent alors le nouveau Parti Communiste… pour le coup, là, on peut vraiment parler de Gauches irréconciliables, qui, pourtant – preuve que l’espérance doit toujours grésiller au fond de nos cœurs citoyens – sauront marcher ensemble ou presque au temps fleuri du Front Populaire à venir, soit pas mal d’années après, quand même…

On n’en est pas là – direz-vous – quoique… comme des effluves qui passent.

 Qu’est-ce que La Gauche, hic et nunc, au moment de ses Primaires ; comment se présente l’espèce ? Drapeau déjà, selon certains, bavant un berne de cauchemar, avant que les évènements, en soi, aient eu lieu.

En ce temps d’aujourd’hui, camarades, les Gauches, les génitrices, les petits des unes ou des autres, vagabondent aux quatre coins. Modernité, Quinquennat, illusions, déceptions et pertes de boussole, obligent. Et puis, sans doute, cette époque de repli sur le soi, ses égoïsmes, ses bulles d’un peu tout, sais-je !

Gauche de l’intérieur de la compétition, au nom du parti Socialiste et alliés ; 7 candidats, et non 3 comme on voudrait en simplifier d’entrée l’équation. Gaffe, car l’électeur, enjoué, ou bien pervers, aime, on devrait s’en souvenir, « sortir les prétendants ». Gauche de l’extérieur, à moins que de l’ailleurs, offrant – grand écart – une de Gauche bien rouge et l’autre, à peine colorée, si peu, je vous assure ; une aube de premier communiant. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’offre existe ; visible, c’est moins sûr ; les Media qui savent ce que nous devons penser et faire, n’ayant que deux grands fers au feu : Fillon et Macron. Et lisible ? direz-vous. Finalement oui, même si les différences subtiles et je veux croire tangibles entre le sourire bonimenteur de Montebourg et les yeux clairs de Hamon, vous me permettrez de laisser la chose aux chercheurs de demain.

Notre Gauche s’effrite – truisme – mais pas en autant de morceaux qu’on veut nous le faire croire.

« Le ciel attendra »

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 janvier 2017. dans La une, Cinéma, Société

film de Marie Castille Mention-Schaar, France, 2016

« Le ciel attendra »

Deux filles, l’une part en Syrie, et l’autre, pas. Deux mères au bord de cet enfer de notre temps, ici et maintenant. Plus quelques pères, fratries, copains. Le ciel du 93 et celui – si paradisiaque – du Midi. Des burqas si sombres, du Facebook à volonté – le son particulier de l’arrivée des Messages Privés résonnant sinistrement, en guise de bande-son – des prières embrumées qui se cachent au fond des chambres, des visages qui se démaquillent, un appétit de jeune qui meurt – nourriture, loisirs… Et puis, l’adolescence, le homard qui pleure en amorçant sa mue, de toutes façons. « Un film de salubrité publique » a dit Najat V. Belkacem. Elle a raison, à condition de ne pas attendre tout et le reste d’un film, très réussi, mais qui ne peut que jouer son rôle et non l’intégralité d’un arsenal thérapeutique.

Film magnifique en soi,  sa facture, la photo,  le scénario, et le jeu – épatant – d’acteurs chevronnés, ou plus novices. Le réel, orchestré par le professionnalisme qui n’est plus à saluer de Marie-Castille Mention-Schaar, celle des Héritiers. Dire qu’on est pris, depuis notre fauteuil, est largement insuffisant. On est carrément dedans (je ne vous dis pas les regards échangés quand on sort de la séance) et plus d’une nuit après, on continue d’être hanté par ces destins, là, juste à côté de nous, dans nos quartiers, chez  nos voisins. Notre destin, aujourd’hui dans l’heure. A tous.

Pour autant – comme toute œuvre – le film a un angle, loin de toute exhaustivité : c’est le tracé depuis la France, chez les deux filles, progressif parfois heurté comme poison en corps, de l’idée, de l’envie irrépressible de partir en Syrie – pays où l’humanitaire urge, disent les images de propagande hélas remarquable de Daech ; pays où l’on attend l’épouse et demain la mère des combattants, ces « princes » doux comme des histoires des Mille et une nuits. On connaît ; le voir à l’œuvre est autre chose, bouleversant et parfaitement efficace, ici. Alors, forcément – quelques assez rares critiques ont insisté sur ce point – rien n’est jamais montré sur après le grand saut ; ni les déceptions abyssales, ni les violences, ni l’esclavage, ni l’enfer du quotidien dans le Califat, sous les bombes et dans le dénuement. Sauf à dire : aucune mineure n’en est jamais revenue. Cela pourrait être un obstacle de poids pour frapper l’imaginaire des candidates au Djihad. Et puis, il y a le point de vue : celui des centres de déradicalisation initiés par Dounia Bouzar, sociologue très médiatisée, qui joue ici son propre rôle. Elle est musulmane, a des km à son compteur dans la politique de la ville et des quartiers ; son franc-parler, ses compétences ne sont plus à présenter. Elle sait toucher ces jeunes, mieux que d’autres, et même et pourquoi pas par l’émotionnel – quand on les a attrapés, quand on a pu faire un début de travail avec eux… Des chiffres, pour quels  résultats ? glapissent les opposants de tous poils, comme si en ce domaine on pouvait être simple comptable… Elle « traite », et c’est le choix du film, ce qu’elle considère comme une déviance, à la façon des captations par les sectes. On nous montre à merveille ces procédés d’embrigadement, de lents mais sûrs empoisonnements, cet enfermement « à côté » du reste du monde – école, famille, copains… comme sur une autre rive ; « je hais la France » dit à un moment une des filles en SMS à son « prince ».

SOUVENIRS - Cauris d’Afrique

Ecrit par Martine L. Petauton le 17 décembre 2016. dans Souvenirs, La une

SOUVENIRS - Cauris d’Afrique

Blanc et nacré, coquillage de l’Océan indien, venu de ce bleu unique des mers du sud, dont il conserve de fugaces reflets, le cauri tient au creux de sa main, comme un secret, ce matin-là, au détour de ce chemin rouge qui serpente sur le marché Wolof entre panières de mangues et de patates douces, dans le bruit assourdissant et chantant de l’Afrique noire. Le soleil est de plomb ; il doit être 10h ; on déambulait, heureux comme touristes en Afrique. Pas plus tard que la veille, on avait le parapluie, en pays de France, c’était février chez nous, et s’il n’y avait qu’une bonne raison à la magie des voyages, ce serait ces traversées de planète, à contre-saison. Cette année, pour la seconde fois, on venait au Sénégal ; région du Sine Saloum, entre océan et marais, dans cet entre-deux fleuves, habité de tous les oiseaux d’Afrique ; un endroit où dans le silence, celui si particulier d’ici, il n’y en a jamais de total en fait, de jour comme de nuit…

Le gamin – 10/12 ans semble-t-il, mais sait-on vraiment en Afrique – me regardait, son cauri posé dans la paume un peu calleuse. Regard sérieux, sombre à la manière de ces nuits de la ruralité de là-bas : si peu de réseau électrique, que par le hublot de l’avion, sortis de l’Afrique du Nord, illuminée par ses villes, on tombe dans ce bleu foncé, vraie couleur de la nuit, qui signe quelque part le survol du Niger ou du fleuve Sénégal. Derrière les yeux, ce « tout sauf l’innocence de l’enfance » qui est souvent le fait de ces gamins-ci ; un peu de l’adulte déjà devenu, quelqu’un qui a roulé sa dure bosse, qui en aurait des choses à dire, mais qui, le plus souvent, vous regarde, attentif, mais prudemment en retrait. Fait, aussi, de ces populations noires tellement plus réservées que nos amis du nord du continent.

Le regard appelle, puis la demande vient, discrète mais ferme : – Tu veux acheter mon cauri ? – Ça sert à quoi ? Silence, une miette scandalisé puis, petite voix (ah, ce français du Sénégal !) se voulant pédagogique : – C’est un coquillage, venu de la mer, il te portera bonheur, et… il fera encore d’autres choses… J’avance la main vers son offre ; il referme, comme sur la défensive ; négociation non terminée, ce qui ne va pas manquer de survaloriser le produit… – Si  tu me dis ces « autres choses » dont tu parles ? Il hésite et murmure – Les maladies, le Sida, les copains… les chances, quoi ; cette dernière « chance  copinade » demeure encore aujourd’hui mal identifiable pour moi !

Partout, les cauris, identiques à nos yeux d’étrangers ignares, en vrac, à l’unité, travaillés en bijoux sommaires ou parfois royaux ; pas un chapeau sans cauris, pas un vêtement de coton, à la teinture douteuse sans sa parure de gouttes nacrées, crantées, un peu piquantes ; un regard, un clin d’œil. Un passage obligé. Le cauri signe l’Afrique, la noire, la sub-saharienne, de Mombasa à Bamako. Vieux comme l’histoire si ancienne du continent, du temps des grands empires, le Malien, le Songhaï. A l’origine, venu – c’est quasi leur géologie – de ces îles des Maldives, entre Inde et rivages du Rift africain ; déversé par tonnes par les boutres lents aux ports de Mombasa ou la Pemba de Zanzibar, là où chaque porte en bois ancien s’orne de ces motifs valant nacre, cousus de cauris éclatants. Marchands dans l’âme en leur Moyen-Age de lumières, les Arabes en firent un trafic d’importance, de ces cauris devenus pratique monétaire pour des siècles. Les petits coquillages gagnèrent par des caravanes chargées aussi des épices de tout l’Orient, au pas lent des chameaux, l’Occident de l’Afrique, celui qu’on appelait alors Soudan. Puis – parallèle, peut-être, au trop de techniques et de rationalité de la colonisation – le cauri se fit outil divinatoire. Quelques femmes « jeteuses de cauris » officient encore, à la traditionnelle, dans quelques villages de Casamance, au pays des Diola, la terre des sorciers, et même à Dakar, pile à côté des couinements Google des ordinateurs derniers cris…

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