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Fausse neige, vrai contresens

Ecrit par Matthieu Jaegert le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Fausse neige, vrai contresens

L’attribution des Jeux Olympiques d’hiver 2022 à Pékin crée une polémique naturelle. Tout le contraire de l’or blanc que l’on annonce fabriqué de toutes pièces. La cité sans neige déclenche une avalanche et des luges de critiques. Une ville hôte discutable. Plutôt une capitale « ôte ». Ôte tes gants, ton pull et ton écharpe. Retire ton bonnet et oublie carrément ta panoplie hivernale. Un jour, les JO d’hiver auront lieu en plein cagnard et seule l’épreuve de bob sera conservée. Les piquets et leurs acolytes mis au piquet vivant mal cette punition inattendue.

Mais après tout, peu importe la présence de neige ou de froid, l’essentiel est ailleurs. Comme dirait le baron qui n’est plus à un retournement près dans sa tombe, l’important est de participer. L’annonce proclamée en bonnet difforme par des cols blancs sans scrupules fait des vagues en atteignant des sommets d’absurdité. Des dirigeants sans pitié pour l’esprit sportif et des JO sans neige, sans olympisme, sans intérêt et bientôt sans hiver, sans montagnes et sans athlètes ! Formidable et pratique. Imaginez ! Plus la peine d’attendre la tombée de la neige, seules les retombées économiques seront scrutées. Que les flocons ne tiennent pas importera peu, la devise « olymfric » étant la seule qui tienne. Introduite en bourse de skis, elle détrônera le fart 40. Cela dit, le calcul du cours de l’or blanc synthétique s’opérant sur une année glissante, il faut souhaiter que 2022 soit très glissante. C’est en quelque sorte le dernier espoir de ne pas voir le pognon triompher. Et d’éviter la distribution d’uniques médailles d’argent.

Lire entre les trois lignes

Ecrit par Matthieu Jaegert le 17 octobre 2015. dans La une, Ecrits

Lire entre les trois lignes

En rejoignant la colocation, je saisis d’emblée que quelque chose ne tournait pas rond. Après avoir parcouru le bail dans ses moindres détails, j’avais accepté une mise à l’essai. Les types qui m’accueillirent étaient du genre grognard calibrés pour ne pas rigoler quand la situation l’imposait. Cabossés par la vie, plaqués les uns après les autres, ils vivaient là en célibataires. Ce point commun cimentait pourtant la communauté naissante et augurait de rebonds plus heureux dans leur parcours. Pas question de se laisser abattre, ils repartaient en conquête à la recherche des meilleures touches. Pour gagner ma place, j’avais tout intérêt à soigner ma capacité à lire entre les trois lignes, à percuter fissa et à répliquer du tac au tac, voire du talc au talc. Les règles du jeu étaient des plus claires, le contrat prévoyant renvois et pénalités, mais aussi remises et avantages. Si son application permettait l’interprétation, elle dépendait fortement de mon comportement et de ce que mes nouveaux camarades feraient de moi. Une pression supplémentaire, comme une incantation à réussir. Je fus introduit ici suite à une annonce, un ordre même. Une injonction intimée en Anglais qui me rappela mes premiers pas dans un bureau d’études américain.

Je me présentai à eux dans leur jardin constitué pour l’essentiel d’une vaste pelouse soumise à rude épreuve. Le jardinier s’affairait un peu plus loin, s’acharnant sur une motte récalcitrante. Une vingtaine de paires d’yeux se braquèrent sur moi en même temps. Le premier contact fut viril mais franc, la poignée de main chaleureuse. Un moment primordial pour les troupes, je le savais. Leurs énormes paluches ne me ménagèrent pas. Je fis le dos rond, ce qui n’allait pas de soi depuis ma reconversion. Celui qui me paraissait le plus expérimenté, peut-être le locataire le plus ancien, me proposa un tour de la propriété. Point de vue mobilier, force est de reconnaître que les occupants étaient plus buffet que commode, et plus armoire à glace. Dans ce que je pris pour la cuisine, les biscottes côtoyaient les tablettes de chocolat et le caramel, et les fourchettes se mêlaient aux cuillères en bois. Côté réceptions, ils devaient assurer ! Les dressings encombrés d’équipements hétéroclites faisaient la part belle aux cravates, aux costards mais aussi aux shorts dans une reproduction d’une abondance surprenante d’un seul et même modèle. La panoplie de chaussures confirmait l’hégémonie masculine des lieux. Les packs et les bouteilles de bière éparpillés contrastaient avec l’alignement strict des hommes à mon arrivée dans le jardin. Plus loin, un paquet d’avants vidés semblait perdu au milieu des emballages pleins en vue des troisièmes mi-temps, tout juste éclairé par les chandelles tapées un peu plus tôt à l’entraînement. Entre ces murs, on réfutait l’enfer, mais on avait décidé d’en faire des raffuts. Ici, ça tapait, bottait, grattait et fixait. La bande s’était coupée du monde pour préparer la Coupe du Monde de rugby. Et moi j’allais leur servir de sparring-partner comme ils disent Outre-Manche et Outre-Outre-Manche aussi, c’est-à-dire en France.

Je compris facilement leur position préférée du haka-sutra, la 89, relais entre le troisième ligne centre numéroté 8 et le demi de mêlée floqué 9. A quelques jours du premier match, notre répétition du haka s’intensifia. Les gros bras de l’équipe avaient mis au point une version tout terrain intitulée sobrement « haka fôkon les batte ».

Ils m’avaient définitivement adopté.

Moi l’ancien ballon de baudruche traité si souvent de dégonflé, j’étais fier de ma reconversion.