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Les bonbons au chocolat

Ecrit par Noémie Aulombard le 09 avril 2016. dans La une, Ecrits

Les bonbons au chocolat

On appelait ma grand-mère Mamie Crocodile, tellement elle aimait manger. Elle mangeait de bonnes grosses poulardes aux petits oignons, des quenelles de brochet toutes fumantes tout droit sorties du four ; des coquilles Saint-Jacques sur leurs lits de poireaux… et quand il n’y avait plus rien, elle mangeait encore. D’ailleurs, je ne vous dis pas le nombre de fois où on a dû changer de table, parce qu’elle l’avait mangée…

Chez Mamie Crocodile, c’était tous les jours la fête de la papille gustative ; et lorsque avec mes parents, je venais chez elle, elle me faisait découvrir de nouvelles saveurs. Elle y tenait, Mamie Crocodile, à m’apprendre à reconnaître la saveur de la pomme et de la poire, à préférer le dialogue charnu et clair de l’huile d’olive à la morne discussion, trop chargée, de certaines épices.

Mais ce que, par-dessus tout, Mamie Crocodile adorait me voir manger, c’étaient ses bonbons au chocolat, finement saupoudrés de poudre d’amande, qu’elle me donnait chaque fois que je lui rendais visite. Elle me racontait que ces bonbons étaient un de ses trésors les plus précieux, parce qu’ils avaient un pouvoir magique, celui de conserver les souvenirs intacts ; et à son âge, les souvenirs, c’était ce qu’elle avait de plus précieux, me disait-elle en souriant. Moi je ne comprenais pas bien ce que me disait Mamie Crocodile, car le pouvoir de ces bonbons ne semblait pas opérer sur moi. Alors, déçue, je ne l’écoutais que d’une oreille. Après tout, ce qui importait, c’était de manger. Tout le reste me paraissait secondaire.

Mamie Crocodile ne s’en offusquait pas. Lorsque je lui demandais pourquoi le pouvoir des bonbons n’opérait pas sur moi, elle me répondait tendrement : « C’est que tu ne t’en es pas encore suffisamment faits, ma petite chérie. Ce pouvoir n’existe que si on s’est déjà constitué une grande réserve de souvenirs… » Elle attrapait ensuite un bonbon dont elle enlevait l’emballage. Discussion du papier, en un crissement d’un instant, avec ses doigts longs et respectables. Elle plaçait ensuite délicatement la petite boule brune dans sa bouche, s’alanguissant un peu. Puis, arrivait doucement le souvenir, d’abord furtif dans un coin de sa tête. Puis, comme un liquide qui s’épandait dans tout l’espace de sa boîte crânienne, il s’écoulait le long de ses synapses, enveloppait chaque neurone. Alors, parlant presque la bouche pleine, Mamie Crocodile me racontait. Elle me racontait son enfance, pendant les années de guerre où, un jour, malgré le rationnement et les restrictions, son père lui avait ramené un de ces bonbons trouvés on ne sait où. Elle avait alors dégusté ce bonbon – le premier d’une longue série – qui avait la saveur de l’amour paternel.

Mamie Crocodile me racontait aussi ces bals où, jeune fille, elle se rendait. Un garçon, aux yeux gris, l’avait un jour invitée à danser. Ils étaient très vite tombés amoureux l’un de l’autre. Un bonbon mangé devant moi rappelait à Mamie Crocodile un des rendez-vous galants où, savourant une boîte de ces chocolats, à la terrasse d’un café, ils discutaient de choses et d’autres. Mamie Crocodile se souvenait alors de l’intensité de chaque instant, des regards précautionneux qu’il lui lançait pour l’interroger ou, simplement, lui parler. Un autre bonbon lui rappelait l’émotion qu’elle avait ressentie, le jour où il l’avait demandée en mariage. Elle avait ri tout d’abord, croyant à une taquinerie de sa part ; puis, les larmes de Mamie Crocodile avaient suivi le grand éclat de rire. Elle avait eu besoin de manger un bonbon pour s’en remettre. De cette union, était né un petit garçon aux yeux gris : mon père. Mamie Crocodile mangeait un troisième bonbon pour me raconter la façon dont le couple tendait l’un vers l’autre et dont la joie se propageait en eux, de toutes parts ; la manière dont les yeux gris du petit garçon s’arrondissaient chaque fois que quelque chose le surprenait, ou se plissaient de plaisir chaque fois que sa mère plaçait dans sa bouche un bonbon au chocolat. Lorsque j’ai été plus grande, Mamie Crocodile a pris un quatrième chocolat pour me raconter comment la joie avait fui la maison lorsque l’homme aux yeux gris était mort d’une longue maladie, un jour de printemps, alors qu’au-dehors tout renaissait déjà. Elle me raconta alors l’énigme du manque et la lancinance de l’absence qui, lentement, imperceptiblement, très précautionneusement, creuse de larges sillons que l’on peut combler seulement d’illusions fantomatiques. Peut-être la joie est-elle revenue des années plus tard, mais elle était plus timide, plus fragile, moins brillante qu’avant. Mamie Crocodile me disait aussi que la joie était comme la saveur des chocolats : on ne l’oublie jamais complètement, même si elle s’efface de notre corps pour un temps. Toujours, elle revient.