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Loin de Paris (19) Iasi

Ecrit par Pierre Pachet le 29 juillet 2011. dans Ecrits, La une, Littérature

Loin de Paris (19) Iasi


Au Sud-Est de la ville de Iasi (Roumanie), une fois passée la rivière Bahlui au nom tatar, sur un pont rouge, un second pont permet au boulevard de passer au-dessus d’une zone plus basse. C’est sous ce pont que se trouve le Bazar de sub pod (« le bazar sous le pont »). Nous marchons sous les acacias et les tilleuls ensoleillés encore garnis de feuilles blondes, suivant un mouvement général qui conduit à des marches de ciment et à l’entrée du marché, en contrebas. Des mendiantes tziganes accompagnées de très jeunes enfants emmitouflés (l’un d’eux pleure) demandent la charité et l’obtiennent parfois. On acquitte un modique droit d’entrée et l’on entre dans l’espace du bazar, pacifique et ordonné. Des allées rectilignes et encombrées entre de petits stands, des étalages abrités par des bâches. Ici, hormis de la nourriture, on trouve de tout, tout ce dont le manque rend la vie pénible, tout ce qui était si difficile à se procurer sous le régime soviétique ou de « démocratie populaire ».

Loin de Paris (18) Laval d'Aix

Ecrit par Pierre Pachet le 08 juillet 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (18) Laval d'Aix

Les arbres (vers Valence) sont passionnants, si intenses dans leur jaillissement, leur taille, leur ampleur. Ce sont eux les dieux de la Terre, et sa création la plus noble. Arbres plantés ou espacés par les hommes, cyprès alignés, rangée de peupliers sensibles, instruments à vent si raffinés qu’on pourrait oublier d’écouter leur musique et se contenter d’en être enveloppé, forêt entretenue, limitée, encerclée de cultures : arbres qu’on a domestiqués sans faire céder leur force irrépressible, parente de leur fragilité soumise aux vents auxquels ils confient le frémissement de leurs feuilles et de leur ramure. Ils montent vers la lumière pour s’en nourrir et pour l’exalter.

Les voitures elles aussi sont splendides, nées de la Terre (gègéneis, dit-on en grec quand on parle des Géants), de ses métaux, ses substances, de ses génies, qu’elles soient immobiles ou en mouvement sous le soleil d’octobre, neuves ou abîmées.

Quant aux montagnes qui se lèvent à mesure que le train avance, étagées comme les plans d’un riche tableau, avec au fond les Alpes traitées au lavis, puissantes bien qu’elles semblent faites de brume, elles sont la Terre. À mesure qu’on s’en approche, elles deviennent plus consistantes, plus matérielles. Par exemple le Vercors, l’un des noms héroïques de la France, de sa noblesse moderne.

Loin de Paris (17) Campagne

Ecrit par Pierre Pachet le 20 juin 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (17) Campagne

 

Avec la fin des vacances des citadins, la campagne se retrouve comme inhabitée. On n’y croise presque plus d’être humain, que des arbres, arbustes, taillis, herbes, ronces à mûres, avec de loin en loin un agriculteur sur son tracteur qui efface sa solitude en mettant son transistor à fond. Et quelques troupeaux de charolaises dans les prés, occupées studieusement à brouter, rangées d’instinct parallèlement les unes aux autres, ou regroupées dans un coin au milieu de l’après-midi à attendre que les choses se digèrent et passent. Ce n’est plus de nos jours la campagne dans laquelle on se rencontrait sur les chemins, seuls ou en bandes, comme dans les romans de Bernanos ou dans Tess d’Urberville de Thomas Hardy. A peine si dans le bourg – car on approche vendémiaire – quelques personnes se rassemblent autour des vignerons pour aider au travail, pour bavarder, et le soir, grisés de moût, pour pousser des cris qui n’éveilleront guère d’échos.

Depuis août il a plu, l’herbe a un peu reverdi et la terre a tourné sur son axe : les journées font plus tôt sentir leur limite. Sous le ciel couleur de thé au lait, la forêt est d’un beau vert sombre, méditatif. Une rose jaune de septembre, au parfum délicat et sobre, jouit de la chaleur du mur.

Loin de Paris (16) Puisaye

Ecrit par Pierre Pachet le 06 juin 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (16) Puisaye


Les champs de maïs assoiffés que des tuyaux abreuvent, les champs de blé moissonnés à la blondeur éteinte, et au-dessus de tout ça, on n’ose pas lever la tête, il doit y avoir un impitoyable soleil d’où provient la lumière sans nuances sous laquelle tout paraît terne aujourd’hui comme c’était le cas hier, et ce sera pareil demain sans aucun doute, puisque le temps de ce mois d’août est bloqué. Ça fait penser au roman de Queneau Saint Glinglin, dans lequel la Ville Natale – c’est ainsi qu’elle se nomme – est installée sous un beau temps perpétuel dont tous ne se réjouissent pas, un « sec » dont le responsable est un « chasse-nuages » installé dans le village (pour nous, le responsable est, dit-on, un anticyclone immobilisé sur les Açores).

C’est la période de chaleur maximale, quand l’horizon semble si hermétiquement scellé qu’on n’imagine pas que de l’air frais, s’il en existe à proximité, puisse se glisser dessous (entre-temps cette fraîcheur est inopinément venue, et chacun reste face à l’énigme de sa propre fragilité psychologique).

Loin de Paris (15) St Paul-Trois-Châteaux

Ecrit par Pierre Pachet le 13 mai 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (15) St Paul-Trois-Châteaux

En Provence, au pays des platanes, des tuiles et des fontaines, pas très loin de Grignan, de Nyons : à Saint Paul-Trois-Châteaux. Des masses nuageuses de vapeur sortent continûment et au ralenti de trois des quatre gigantesques chaudrons renversés de la centrale nucléaire du Tricastin. Des montagnes à l’arrière-plan, dans le lointain, ou plus près de la route des sortes de falaises dont le flanc boisé est blessé par une carrière, par le tracé d’une route. A Paris on manque cruellement de montagnes qui viendraient indiquer et limiter l’horizon, tenter le regard ou le reposer, rappeler que tout n’est pas ici. Des champs entiers de coquelicots. Trois gigantesques hélices d’éoliennes, en plein ciel : elles flottent au-dessus des arbres du bord de route, belles comme des libellules, belles comme elles-mêmes.
Par la fenêtre du deuxième étage d’une maison ancienne, apparaît tout à coup une magnifique composition de tuiles, de pans de toits vus comme à travers une lumière bleutée et blonde qui les révèle sans les dénaturer. Tout éclate d’évidence, telle une énigme qu’il ne s’agit pas de résoudre.
La voix paisible de Virgile Novarina au restaurant sur la place, le sourire de Marisol à peine sortie de clinique après son accouchement, un minuscule nouveau-né qui dort dans un landau, et sur lequel on met un pull-over contre la fraîcheur qui tombe.

Loin de Paris (13) Arfeuilles

Ecrit par Pierre Pachet le 18 avril 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (13) Arfeuilles

Le talus défile à 120 km/h : feuilles mortes de l’automne dernier, herbes, ronces, c’est comme une interminable bande de pull chiné roux, roussâtre. La brume du matin me dit : ce sera comme ça, quand tu n’y verras plus très clair. Quand tu ne seras plus là pour regarder. Le ciel lui-même est dans la brume. Le ciel : cette lumière qui est au-dessus de nos vies.

La Loire coule sur son fond de sable – elle amène et produit du sable – ses berges sablonneuses sont parsemées d’arbres blonds qui sont en fait des peupliers vert pâle.

On est au pays des arbres.

Assise dans un fauteuil devant la fenêtre qui donne sur la plaine et les montagnes au loin, enveloppée d’un gros pull noir à côtes, une jeune femme fume une cigarette, en lisant un lourd volume relié, le Livre du Centenaire du Journal des Débats, 1789-1889. On y lit des articles et des souvenirs d’Alexandre Dumas, de Renan, de Melchior de Vogüé, de Jules Simon, que sais-je, qui reviennent sur des moments et des aspects d’une longue époque de la vie publique de la France, guerres, théâtre, politique. Par la puissance de l’écrit le passé s’ouvre, et le passé du passé, fenêtres donnant sur des fenêtres.

Loin de Paris (12) Clermont-Ferrand

Ecrit par Pierre Pachet le 28 mars 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (12) Clermont-Ferrand

Colloque. Par les fenêtres on voit du ciel bleu, des arbres nus et des sapins verts, et en se penchant, les montagnes environnantes. Surprise : cet orateur au visage juvénile et gonflé qui semble trimballer sur son dos une pleine besace de termes cuistres et de références terrifiantes/terrifiées à Lacan, Foucault, Bataille, Agamben ... voici qu'il énonce quelques phrases pudiques, nuancées, qui suggèrent que dans d'autres circonstances il pourrait parler autrement. Mais aussi, qui l'oblige à se charger et à nous charger ainsi ? C'est bien qu'il croit, qu'il veut y croire, à tout cet arsenal.

Situation de colloque : enfermés dans la salle, interdits de promenade, chacun doit se défendre comme il peut contre les seaux de paroles qu'on lui déverse dessus, paroles sans interstices entre elles, prononcées sur le même ton morne, uniformément autoritaire et chaste. Avec nos oreilles dépourvues de paupières ou d'opercules, nous voilà soumis, sauf si par accident un mot réoriente, donne, ouvre. Soumis à une sorte de torture douce, consentie. Pourtant ceux qui parlent sont des gens, avec des corps, du corps, du charme, ou de la raideur, de la fébrilité : et d'eux sortent ces choses caricaturales, ces rubans de paroles à la Steinberg, étouffantes, tyranniques : les paroles de colloque, bourrées de mots prévisibles, exhibant une confusion qu'elles travestissent en affirmation.

Loin de Paris (11). Genève-Cornavin

Ecrit par Pierre Pachet le 07 mars 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (11). Genève-Cornavin


Nous parlons du sommeil, de l’insomnie, de la difficulté de vivre seul : « Quand vous êtes déprimée, qu’est-ce que vous faites ? Vous prenez un larmaton, vous buvez, vous fumez de l’herbe ? » La jeune femme aux cheveux courts me répond avec une douce franchise, sans baisser ses yeux clairs : « Non, je ne fume presque plus, ni joints ni cigarettes, et seule je ne bois pas. Mais s’il arrive que l’angoisse me prenne à la gorge, qu’elle me paralyse, je prends un volatyl. Ça n’a aucun intérêt de souffrir ». Je fais une grimace sceptique : il y a peut-être des cas où souffrir est le prix à payer pour un progrès (Larmaton et volatyl sont des noms fictifs d’anxiolytiques et d’antidépresseurs, que j’emprunte au livre de Clément Rosset, Route de nuit, épisodes cliniques, Gallimard 1999).

Nous sommes dans un café confortable en face de la gare de Genève-Cornavin. Elle dit aussi qu’elle a envie d’accepter la proposition qu’on lui a faite, d’enseigner à la prison de Genève. Je l’y encourage : « Vous verrez, les portes, les clefs, les murs, voir des hommes qui vous regardent arriver puis repartir libre, c’est réel. Presque trop réel même ».

Loin de Paris (10). Louxor

Ecrit par Pierre Pachet le 14 février 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (10). Louxor


Mardi soir je dînais en famille chez ma nièce rue Caulaincourt, dans le Nord de Paris; ce vendredi soir je suis allongé, les poignets tourmentés par des moustiques (des moustiques en plein hiver), sur des coussins bas le long d'un mur, dans une maison au bout d'un village près  de Louxor,  en Haute-Egypte : pas  assez de  lumière pour  lire, des  conversations  à voix basse, la nuit tombée d'un seul coup. Et le lendemain nous traversons le Nil, bleu comme le ciel  qu'il  reflète,  pour  aborder  la  rive  occidentale  (Gournah)  sur  un  ferry  bondé,  avec  des hommes en galabiya souvent impeccable, de couleur noble, au teint allant du très noir au très clair, des  femmes enveloppées de noir décent ou d'étoffes bariolées attrayantes ou criardes, des écoliers et écolières séparés et cependant proches, curieux les uns des autres. Un homme pousse un vélo au porte-bagages  surchargé. Sept canards volent au-dessus du fleuve. Sur la rive boueuse, un petit oiseau noir au poitrail gris clair, au cou blanc, au long bec horizontal, la tête surmontée d'une crête, sautille.

Loin de Paris (9) : Angers

Ecrit par Pierre Pachet le 24 janvier 2011. dans La une, Ecrits

Loin de Paris (9) : Angers

La vitesse de ce train projeté dans l'espace avec son immobilité interne, la ponctualité même du TGV Atlantique, à laquelle on s'imagine avoir un droit sacré ("arrivée à 12h 13"), exposent par contraste à l'irritation et à l'ennui, qu'il faut combattre à l'aide de magazines, de mots croisés et de grignotage. Les journaux sont pris entre leur fonction attrayante ou distrayante, et le souci qui rôde: la Côte d'Ivoire tourne décidément mal, une fois de plus le Centre de prévention des génocides de Bruxelles alerte sur le risque de massacres, mais qui voudrait agir? Ou alors on se tourne vers les parois transparentes qu'on ne peut vraiment nommer des fenêtres, pour se soumettre à l'afflux de choses visibles qui comble l'attention (dès lors qu'on s'est déterminé à boire à cette source), puis finit par l'excéder. Trop de choses qui n'ont pas le temps de faire paysage. La conscience, privée de ce support où se rassembler, éprouve sa propre instabilité. Ciel de crachin, bleuté cependant. Puis avec le temps - car le train avance dans le temps autant que dans l'espace - le ciel s'ouvre, révèle du bleu, le bleu énigmatique qui est l'un des fonds de nos vies. Sous le ciel à présent très dégagé, les arbres arrondis que n'agite aucun vent semblent sages, en attente, comme placés par un accessoiriste.

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