Articles taggés avec: Pierrette Epzstein

ECRITURES - Joyeux Noël

Ecrit par Pierrette Epsztein le 17 décembre 2016. dans La une, Ecrits

ECRITURES - Joyeux Noël

Le premier objet qu’aperçut Esther Goldstein, quittant le couloir pour pénétrer dans le salon en ce début de janvier après un trop long temps d’exclusion de ces lieux, ce fut le sapin de Noël, hideux à souhait, avec ses boules multicolores, il n’y avait pas d’autre terme pour qualifier leur anodine apparence, et les guirlandes défraîchies et l’étoile sans éclat sur le sommet branlant.

Mais elle n’était pas encore au bout de la surprise. En avançant dans la pièce, son regard buta sur le panier à chien dont l’immobilité arrogante et la laideur monstrueuse la narguaient du haut de sa paille poussiéreuse et de sa couverture écossaise délavée.

Elle savait parfaitement pourquoi elle ne pouvait s’en détacher, en même temps que la rage, la jalousie, la fureur, la haine montaient en lourds remous du fond de sa mémoire. Un mois d’août, un aéroport sans le sourire de l’attente. Un mois de septembre, une énorme plante verte ouvrant son sexe indécent sur un milieu de table, cadeau de l’autre, preuve ostensible de sa présence. Un mois d’octobre, une porte qui claque, un univers qui bascule, un néant.

Elle se tourna vers lui. Un sourire neutre : « Alors tu as un chien maintenant ? » Silence. Cependant, elle réfléchissait, non sans quelque gaieté, que cet homme détestait les chiens et n’en aurait jamais toléré auparavant. Trop de contraintes. Et il n’aimait pas les contraintes.

Elle regardait ses yeux le fuir et son sourire, auparavant détendu, se figer pendant qu’il répondait d’une voix sourde : « Quand on accepte quelqu’un, on l’accepte avec tout ce qu’il a ».

En elle remontaient les souvenirs de toutes ses intransigeances. Elle, elle n’acceptait pas les gens tels qu’ils étaient. En bonne araignée tenace, elle tissait la toile de ses rêves autour de chaque homme aimé et l’y emprisonnait.

Lui, il avait déchiré la toile.

René Lebon avait imaginé un petit dîner tranquille pour fêter Noël, même à retardement, avec une amie retrouvée (bel euphémisme pour désigner leur liaison), toute assagie par la déchirure et toute au plaisir d’être à nouveau avec lui. Il avait pensé à lui acheter son parfum préféré mais avait oublié de cacher dans le placard le panier à chien.

Et maintenant le panier prenait toute la place, toute sa place, c’était lui qui devenait le convive, et quel convive envahissant ! Son ombre contorsionnée s’étalait sur le mur, démesurément agrandie. Il grossissait à vue d’œil, les entrelacs de l’osier devenaient étroits et craquelaient sous son regard vrillant et la couverture ondulait, lascive. Le salon rapetissait et le panier était zoom avant, gros plan, il commençait à s’agiter, se déployait sur un air mauvais de valse, se redressait sur son anse et dansait, dansait, avec une impudeur dégoûtante, gonflait le ventre, tendait les fesses en toute liberté, grognait de plaisir, panier femelle, panier chienne. Elle le pressentait.

Départ vers la mer du nord

Ecrit par Pierrette Epsztein le 16 juillet 2016. dans La une, Ecrits

Départ vers la mer du nord

Un peignoir vert d’eau dégouline sur un séchoir

Comme une vieille peau vidée de son propriétaire

Une femme coquillage jaune accrochée sur un mur

Cligne de l’œil dans le noir

Un ciel incendie

Un panorama

Un Sacré-Cœur

Une gare de l’Est

La chaleur d’un repas

Un paquet cadeau vert.

Un matin de juin

Une femme aux genoux d’un homme

Qui lui caresse ses cheveux bouclés

Un bol rempli de thé qui fume

Du sucre édulcoré

Une théière chat en faïence blanc cassé

Des assiettes larges et plates

Un air de guitare électrique

Des verres à pied gris torsadés

Rangés très haut dans un placard blanc

Dans une cuisine

Des lettres soigneusement classées dans un dossier

Deux dates, une photo couleur

Un vase blanc posé au sol

Il a quitté le centre de la table d’un salon

Il est caché près d’une cravate verte

Une plante imposante étale ses feuilles à la place

Des bols fleuris venus d’ailleurs

Une cassette de chants orthodoxes

L’enfant forteresse

Ecrit par Pierrette Epsztein le 21 mai 2016. dans Ecrits, La une, Santé

L’enfant forteresse

Je vais vous conter une étrange histoire. Ce n’est pas un conte de fées. Pourtant, j’aimerais vous rassurer et vous dire qu’elle a une fin heureuse. Peut-être, par certains points, vous retrouverez-vous en pays de connaissance.

Je suis aux yeux de beaucoup, un machin inclassable. Pour moi, je me vis juste un peu énigmatique. Et j’ai le cœur battant quand on s’approche de moi avec les yeux de la vraie tendresse.

Je viens d’avoir treize ans. Treize ans dans la tradition juive, un moment clef, le passage à la majorité religieuse. Cet âge est consacré par la Bar-Mitsvah, un rituel aussi important que la circoncision. Par ce rite, on devient responsable. Pour moi, pas de grande célébration à la synagogue. Bien sûr, je portais une Kippa, j’ai eu droit d’endosser le talith qu’on a déposé sur mes épaules mais je n’ai pas récité les prières consacrées. Un rabbin s’est déplacé dans mon école spécialisée pour les dire à ma place. J’étais ému bien sûr, je sentais bien qu’il se passait quelque chose d’important.

Je sais que je n’aurai jamais le droit de monter à la Torah. Que je ne réciterai jamais la prière du kaddish. Ma vie a repris comme avant inchangée, inchangeable.

Entendez-moi bien. Je vis dans ma nuit. Je suis un adolescent forteresse. Je suis un pantin esclave de la volonté des autres. Entravé sans cesse, reclus dans mon monde étriqué, captif de mon silence.

Pour mes parents, ma naissance fut un ratage. Je suis un échec évident, trop évident. Je n’étais pas un enfant attendu, pas un enfant espéré. Un enfant promis. J’étais l’enfant du hasard, l’enfant accident, l’enfant de la malchance, de la déveine, l’enfant inapproprié, malvenu, imprévu. Un mauvais coup du sort. On m’a tout de même circoncis. Par ce geste, on a voulu m’intégrer à une communauté, mais en fait tout cela sonnait faux. Les visages qui auraient dû rayonner étaient tristes, les sourires crispés. Pas de photos, pas de traces. Une annulation en quelque sorte. Je suis un enfant annulé.

Adieu à ma copine la cigarette

Ecrit par Pierrette Epsztein le 05 mars 2016. dans La une, Ecrits

Adieu à ma copine la cigarette

Jamais, non jamais, ma voix ne deviendra céleste. Au séjour des bienheureux, je laisse aux séraphins ailés, le ravissement, la gloire, la béatitude et la voix douce, suave, cristalline. 

Ma voix restera celle des rouleuses de cigares que je ne fumerai plus, mais dont j’aimerai toujours la senteur, celle des gitanes indomptables et rebelles. Et je danserai près du feu la séguedille, et j’entonnerai le chant des errants, des démunis, de ceux qui n’ont pas de frontières, de ceux des chemins mouvants où je laisserai vagabonder mes rêves et je battrai le rythme avec les mains. J’aurai toujours la voix rouge et noire de Carmen.

Novembre

Ecrit par Pierrette Epsztein le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Novembre

Paris en novembre, dans la moiteur des vêtements étroits qui engourdissent les gestes. Je plonge dans la rue bruyante, bigarrée. Ne sens-tu pas cette odeur de la pluie qui bruine, cette vapeur du macadam froid où nos pas dérapent, ce relent de fumées qui s’échappent des voitures, taches colorées dans le gris de ce début d’après-midi. C’est la rue animée, les gens qui se démènent, les parapluies ouverts et le sens flou de l’inexistence.

Nous apprenons à tâtons la flânerie. Viens, je te conduis. Accepteras-tu d’être happé par cette béance où règne la pénombre, où s’estompe la vie pour faire place au rêve se mouvant sur un écran blanc ?

Je t’entraîne dans un sanctuaire où les fauteuils grincent en s’enfonçant sous le poids de corps qui s’affaissent, où les regards furtifs se cherchent sans se rencontrer, où la réalité se métamorphose, se recrée avec ses cris, ses douleurs, ses petites joies. Ici, explosent la fureur des sentiments et la violence des actes dans un effluve de transpiration humide et lourde. Là, tu lâcheras ta maîtrise pour t’embarquer dans un voyage qui t’ouvrira à des expériences nouvelles où tu devras te contenter de la place de voyeur, immobile sur ton siège. Parfois tu frissonneras dans la complicité factice du sentiment partagé, tu laisseras, avec d’autres, mais dans une proximité illusoire, couler tes larmes ou éclater tes rires, toute pudeur oubliée puisque le noir sera ta protection.

Et quand la salle rallumera ses lumières, tu frotteras tes yeux, tu flotteras quelques minutes dans un entre-deux étrange et floconneux avant, lentement, d’accepter de te lever et de reprendre ta place dans la réalité quotidienne.

La femme mirage

Ecrit par Pierrette Epsztein le 14 février 2015. dans La une, Ecrits

La femme mirage

Mi-décembre. Un samedi matin. Très tôt le matin. Nuit noire sur le quai. Vent glacial qui traverse le pardessus en lainage gris anthracite, s’engouffre dans les plis de l’écharpe gris perle. Il frissonne. À sept heures quarante neuf, le train entre en gare. Il monte dans le wagon, voiture treize, hisse son sac à roulettes sur le marchepieds. Il pousse la porte coulissante et la bloque avec le bouton vert situé en hauteur. Il cherche sa place sur le billet. Les gants de cuir noir sont trop épais pour sortir le billet de la pochette. Il les ôte avec ses dents. Le geste manque de distinction pour un voyageur de première classe. Il rentre d’un stage en entreprise de trois jours rémunéré. La société qui l’a accueilli achète des métaux précieux dans le monde entier et les vend à des prothésistes pour les alliages dentaires. Il a décidé de s’offrir, pour la première fois de sa vie, le luxe de la première classe. Cela tombe bien, il a la tenue classique qui convient, costume gris à fines rayures, chemise bleu pâle, cravate discrète et en harmonie. Dans l’école privée où il termine son brevet de technicien supérieur en comptabilité, le responsable de la formation leur avait conseillé élégance et sobriété. Il s’est assis à la place cinquante quatre. Il accroche avec soin son pardessus et son écharpe au portemanteau sur le côté gauche de son siège et soulève son sac qu’il dépose dans le porte-bagages. Il s’est acheté une bouteille d’eau et une barre chocolatée par précaution. Il les garde sur la tablette avec le porte-document en toile verte décoré d’un logo rouge. Il sort ses notes. Il va les relire. Il a un compte-rendu à remettre dans une semaine. Il déteste les comptes-rendus. Il ne sait pas se limiter à l’essentiel, il ne sait pas choisir. Il a toujours eu des problèmes de choix et pas seulement professionnels. Il sort aussi son livre. Il a emporté un livre. Il ne se déplace jamais sans un livre. Il veut tout savoir, tout connaître, tout comprendre, rattraper les années d’ignorance, d’enseignement au rabais qu’il a subi adolescent dans le collège de sa cité, trop neuf, trop médiocre.

Il a toujours été bon élève, cela l’a plutôt isolé. Heureusement, il y avait la bibliothèque, heureusement, il y avait les livres qui l’emportaient au loin. Peu à peu, il étire son long corps de vingt ans, un peu emprunté, un peu maladroit, il le déplie, le déploie dans le fauteuil rouge si confortable de la place cinquante quatre, dans la voiture treize du TGV Poitiers-Paris. À neuf heures vingt cinq, il sera arrivé. Une heure trente six de voyage pour traverser la moitié de la France. Moins de temps qu’il ne met pour se rendre chaque jour de la cité de Bagneux où il habite à son école privée dans le quinzième  arrondissement. Il repose sa tête sur l’appui-tête et se laisse aller à la rêverie. Il est seul dans l’espace à quatre places. Cela ne le dérange pas, au contraire. Le wagon se remplit peu à peu. Une femme, vingt-cinq ans au premier coup d’œil, très grande, très mince, visage allongé de statue éthiopienne, tenue discrète et soignée, s’excuse, demande la permission de s’asseoir à ses côtés. Il se redresse, se lève promptement pour la laisser passer. La femme lui offre un large sourire et un merci chaleureux. Il sourit à son tour et l’échange s’arrête là. La femme a fermé les yeux et sombre dans le sommeil. Il feuillette discrètement ses notes. Puis, prend son livre. Peu à peu, il se sent en sécurité. Il lui faut toujours un temps pour s’adapter à un lieu nouveau, à une situation inédite.

Auschwitz

Ecrit par Pierrette Epsztein le 07 février 2015. dans La une, Ecrits

extrait de « l'homme sans larmes »

Auschwitz

Après la mort du père, elle savait qu’elle n’échapperait pas. Une impérieuse nécessité la poussait. Novembre. Elle était là. En groupe et pourtant seule devant le jour gris et sale, devant la neige bruissante, devant les allées de terre blême, devant le paysage de plomb des marécages d’où s’échappaient des odeurs irrespirables, devant une forêt de cheminées noires, devant des fantômes de baraquements, devant des murs de barbelés rouillés, devant les miradors absurdes, face au vent glacial. Et cette étendue noire et morne et cet horizon barré et cette lumière bâillonnée qui vacillait. La neige errante et glacée obstruait toute ouverture des sensations. Revenait en elle, en une bourrasque folle, le froid, la faim, la peur, la honte et même celle d’être là vivante dans ce lieu de mort. Des voix pâles lui parvenaient d’un lointain. C’était les voix des rescapés qui récitaient l’hymne des disparus. Une rumeur séquestrée tonnait.

Dans ce lieu, elle ne rencontrait pas l’histoire mais la transgression de l’histoire, non pas le souvenir mais sa négation démente, non pas la transmission mais la trahison de la pensée. Elle touchait avec ses yeux aveuglés, avec ses oreilles condamnées, la dimension de l’inconnaissable, de l’irreprésentable. Et devant elle, les rails sinistres qui s’arrêtaient là dans ce désert brisé par les cheminées de brique. Et la neige encore, la neige qui éclaboussait son visage, goutte à goutte de sa tristesse, et les arbres décharnés dont les branches se tordaient comme la douleur, et la boue dure qui collait à sa mémoire, et le soleil qui s’éteignait sur la plaine vide et morne, et toutes les formes qui se resserraient comme un piège puis s’effaçaient comme les traces d’un néant qu’elle refusait d’accepter. Que pouvait-elle conserver de ces heures à écouter, à errer, à entendre l’indicible, l’imprononçable ? Une traversée hallucinée de l’abîme.

Elle était murée dans le froid. Elle se serrait contre sa voisine inconnue, contre la chaleur d’un corps, contre la vie de son anorak jaune d’or. Elle était là et c’était une ombre. Elle était là et c’était une absence, elle était là et c’était un vide. Ses membres grelottaient, sa tête se courbait devant ce décor sans tombe.

Joyeux Noël

Ecrit par Pierrette Epsztein le 20 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Joyeux Noël

Le premier objet qu’aperçut Esther Goldstein, quittant le couloir pour pénétrer dans le salon en ce début de janvier après un trop long temps d’exclusion de ces lieux, ce fut le sapin de Noël, hideux à souhait, avec ses boules multicolores, il n’y avait pas d’autre terme pour qualifier leur anodine apparence, et les guirlandes défraîchies et l’étoile sans éclat sur le sommet branlant.

Mais elle n’était pas encore au bout de la surprise. En avançant dans la pièce, son regard buta sur le panier à chien dont l’immobilité arrogante et la laideur monstrueuse la narguaient du haut de sa paille poussiéreuse et de sa couverture écossaise délavée.

Elle savait parfaitement pourquoi elle ne pouvait s’en détacher, en même temps que la rage, la jalousie, la fureur, la haine montaient en lourds remous du fond de sa mémoire. Un mois d’août, un aéroport sans le sourire de l’attente. Un mois de septembre, une énorme plante verte ouvrant son sexe indécent sur un milieu de table, cadeau de l’autre, preuve ostensible de sa présence. Un mois d’octobre, une porte qui claque, un univers qui bascule, un néant.

Elle se tourna vers lui. Un sourire neutre : « Alors tu as un chien maintenant ? » Silence. Cependant, elle réfléchissait, non sans quelque gaieté, que cet homme détestait les chiens et n’en aurait jamais toléré auparavant. Trop de contraintes. Et il n’aimait pas les contraintes.

Elle regardait ses yeux le fuir et son sourire, auparavant détendu, se figer pendant qu’il répondait d’une voix sourde : « Quand on accepte quelqu’un, on l’accepte avec tout ce qu’il a ».

En elle remontaient les souvenirs de toutes ses intransigeances. Elle, elle n’acceptait pas les gens tels qu’ils étaient. En bonne araignée tenace, elle tissait la toile de ses rêves autour de chaque homme aimé et l’y emprisonnait.

Lui, il avait déchiré la toile.

René Lebon avait imaginé un petit dîner tranquille pour fêter Noël, même à retardement, avec une amie retrouvée (bel euphémisme pour désigner leur liaison), toute assagie par la déchirure et toute au plaisir d’être à nouveau avec lui. Il avait pensé à lui acheter son parfum préféré mais avait oublié de cacher dans le placard le panier à chien.

Et maintenant le panier prenait toute la place, toute sa place, c’était lui qui devenait le convive, et quel convive envahissant ! Son ombre contorsionnée s’étalait sur le mur, démesurément agrandie. Il grossissait à vue d’œil, les entrelacs de l’osier devenaient étroits et craquelaient sous son regard vrillant et la couverture ondulait, lascive. Le salon rapetissait et le panier était zoom avant, gros plan, il commençait à s’agiter, se déployait sur un air mauvais de valse, se redressait sur son anse et dansait, dansait, avec une impudeur dégoûtante, gonflait le ventre, tendait les fesses en toute liberté, grognait de plaisir, panier femelle, panier chienne. Elle le pressentait.

Voyage à Netanya

Ecrit par Pierrette Epsztein le 29 novembre 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Voyage à Netanya

Je n’ai jamais été victime de l’antisémitisme, du moins ouvertement. Israël n’est pas mon pays. Je suis une juive de la diaspora, ni religieuse, ni traditionaliste, ni sioniste. Et je suis très contente de pouvoir vivre à Paris. Mes enfants y sont nés. Et je croyais qu’ils s’y sentaient à leur place. Mes parents étaient tous les deux de gauche. La culture juive ne m’a pas été transmise. Et jamais je ne pensais qu’elle ferait irruption avec une telle force dans mon existence. Mettre des enfants au monde, c’est accepter, à chaque fois, qu’une liberté veuille se mettre en marche. Qui pouvait prévoir, à la naissance de mon fils, qu’il plongerait dans la religion ? Qui pouvait prévoir qu’il y a deux ans, il choisirait de partir vivre en Israël avec sa famille ? J’avais noué avec David, l’aîné de mes petits-fils, une relation forte. Quand ses parents ont quitté la France pour faire leur Alya, j’ai eu le sentiment violent qu’un lien se défaisait mais, bien sûr, je n’ai rien dit. Ils se sont installés à Netanya, au nord de Tel Aviv. Là, ils retrouvaient la famille de la sœur de ma belle-fille.

Et, voilà, David, le 29 janvier, fête ses treize ans. Dans la religion juive, à cet âge, on fait sa Bar Mitzvah. Pour les religieux, après la circoncision qui est l’inscription dans la lignée juive, c’est le deuxième rituel essentiel. C’est un moment qui marque le passage de l’enfant à l’âge adulte puisque c’est le droit de « monter à la Torah », de dire les prières à la synagogue le jour de Shabbat. Cela, je le sais. Ce qui m’a paru très lointain est devenu soudain une évidence proche.

À la mort de mon père, l’été 1999, je me suis rendue en Israël. Je n’ai toujours pas analysé ce qui m’a poussé à faire ce voyage mais cela s’est fait comme une nécessité. Cela s’est passé avant la deuxième Intifada. Pendant huit jours, j’ai sillonné le pays avec un groupe de voyageurs, accompagnée par une amie chrétienne. Nous avons pu visiter des lieux interdits aujourd’hui. J’ai été fascinée par les paysages, j’ai découvert le désert, j’ai rencontré des gens très différents, je me suis recueillie au Mur des Lamentations mais aussi dans la grotte de Bethléem. J’ai observé, réfléchi, lu aussi. C’était un voyage touristique certes. Mais aussi un voyage de mémoire, un hommage à mon père comme le fut mon voyage à Auschwitz. Je pensais alors en être quitte avec ce pays et ne plus jamais y retourner.

Mais la vie nous réserve toujours des surprises. Longtemps à l’avance, je suis invitée à la Bar Mitzvah de David. Je me retrouve face à un dilemme. Quelle décision vais-je prendre. Irais-je ? N’irais-je pas ? Au début il me paraît évident que je dois m’y rendre. Les mois passant, mes appréhensions prennent le pas sur mes convictions. Peur de la fatigue, peur des contraintes, peur de la dépense, peur de l’avion, peur de mes réactions. Toutes ces peurs deviennent une montagne infranchissable. Et il doit y avoir une fête à Paris. Alors ?

La fracture

Ecrit par Pierrette Epsztein le 08 novembre 2014. dans Ecrits, La une, Education

La fracture

Un petit collège très ordinaire, dans une banlieue très ordinaire, huit cents jeunes adolescents, vingt nationalités au moins. Les vêtements s’y ressemblent beaucoup. Blousons Chevignon ou imitation, pantalon Levis ou imitation, minijupes et jupes longues se côtoient, cinq jours par semaine, durant quatre ans, les quatre années de l’adolescence, les quatre années où au fil des jours ils prendront conscience du monde, de ce à quoi ils tiennent, premières amitiés, premiers amours, l’âge où le corps se transforme, déborde, les déborde.

Une classe, des tables regroupées par quatre. Vingt-cinq élèves de troisième. Un cours d’arts plastiques. La peinture montre, raconte, dénonce aussi. Ils en avaient pris conscience en étudiant Guernica. Picasso : « La peinture n’est pas faite pour orner les salons, elle est une arme de guerre ». Picasso leur a crié, sur cette immense toile en noir et blanc, avec ces corps déchiquetés, l’absurdité absolue, le non-sens. Il s’est servi de toute l’histoire de l’art pour évoquer ce jour d’avril 1936 où un bourg entier fut brûlé et sa population massacrée. Un village du pays basque au beau nom de soleil : Guernica.

La classe est plongée dans le silence, les élèves œuvrent et le silence danse, il est léger et lourd comme l’implication attentive de ces jeunes à qui le professeur avait dit : « Comme Picasso, dénoncez plastiquement un fléau de votre époque ». La semaine précédente, ils avaient avec elle analysé le tableau ; elle leur avait lu des articles de journaux parus le lendemain du massacre. Pourquoi les larmes lui étaient-elles montées aux yeux à cette lecture ? Les élèves n’avaient pas posé la question. Une s’était contentée de se lever et de lui tendre un mouchoir en papier sans un mot, un mouchoir blanc comme la pureté, doux comme la tendresse, lisse comme la tolérance et ils s’étaient ensuite mis au travail. Au tableau quatre mots : drogue, Sida, misère, guerre.

La même salle, trois semaines plus tard. Affichage des travaux, évaluation. Le professeur est fasciné par deux réponses, celles de deux sœurs algériennes. Salhia a dessiné, noir et blanc, au crayon, des femmes voilées et des hommes pressant un revolver sur la poitrine des femmes. Dalila a peint une côte : la Méditerranée, un pays l’Algérie, immense plage rouge, tache de sang giclant sur la feuille au milieu de laquelle émergent des tanks verts et noirs. Les élèves sont silencieux, les yeux regardent, particulièrement ceux d’Hanane, qui trouent le visage enrobé d’un voile de coton gris. C’est presque la fin de l’année, dans trois semaines ils quitteront le collège. Le professeur prend la parole. A sa manière, elle souhaite leur dire adieu : « J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec vous. Il y a des classes où passe un vent de liberté. Vous voyez, ce qui était formidable dans la vôtre c’est qu’ont pu cohabiter, en bonne entente, Salhia et Dalila et leur dénonciation de l’arbitraire et Hanane et son foulard. N’est-ce pas la force de l’école laïque ? Bonne route pour vos études ».

[12  >>