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La nuit des loups

Ecrit par Sabine Aussenac le 09 mars 2012. dans La une, Ecrits

La nuit des loups

 

Apprendre à composer, à se décomposer. Les arpèges bleus de nos espérances, de free jazz se font marche militaire.


Ne plus être dépositaire de soi-même, vivre en poste restante. Les colifichets ont cédé la place aux colis fichés.


Ne plus oser être sauvage, dompter l’animal, mais vivre dans la perte de nos savanes et steppes.

Le lion est mort ce soir. Peuple des loups, adieu.


Nous vivions à bout de souffle, le cœur au bord de l’âme. Dans le papier millimétré du quotidien, nous traçons à présent notre avenir à la règle.

Hier encore ...

Ecrit par Sabine Aussenac le 24 février 2012. dans Ecrits, La une, Amour

Hier encore ...

Hier encore, il était là, à l’autre bout de la salle des profs, plongé dans ses notes. Un regard a suffi, il sait que je l’ai vu, je sais qu’il m’a vue, et rien ne se fait plus par hasard.

Si je fais mine de l’ignorer en ne lui faisant pas la bise matinale, en lui faisant presque ostensiblement la tête, agacée par ses reculades permanentes, c’est lui qui revient à la charge, m’appelant par mon nom et plus par mon prénom, ou me criant des « Lili » par-dessus les ordis… Parfois, il rit très fort et entonne des pseudo chansons traditionnelles allemandes, me narguant, m’asticotant pour me faire sourire…

Autour de nous, ça crépite un peu, je sens un frémissement au creux des reins et une blessure au fin fond du cœur, là où le vide est intersidéral…

Amoureuse d’un prof, j’en frémis ! Jamais, au grand jamais je n’aurais imaginé cela, détestant mon métier, ma condition servile, mes collègues, grands enfants un peu pervers, plongés ad vitam aeternam dans les affres de l’enfance et de l’adolescence, fuyant ces hommes aussi peu sexy qu’une porte de prison, souvent négligés, ayant rayé de façon obligataire toute aura sexuée de leur personne, sans doute afin de ne pas craquer pour les nuées de nymphes pré-pubères et souvent fort dévêtues dont ils sont entourés tout au long de l’année…

A l'école du colonel Teyssier...

Ecrit par Sabine Aussenac le 17 février 2012. dans La une, Souvenirs, Education

A l'école du colonel Teyssier...

Colette, elle s’appelait Colette. Lorsqu’un entrefilet dans le journal annonça son décès, et qu’on parla de sa famille, de ses enfants, comme me le raconta ma mère, je refusais de le croire.

Car pour moi, Colette avait dix ans. C’était une petite fille vive, espiègle et enjouée, notre modèle à toutes, à l’école de filles Colonel Teyssier…

C’est qu’il n’y avait pas de garçons, rue du Colonel Teyssier, non, juste une bande de petites chipies à longue frange, qui, en cette fin de sixties de province, plongeaient encore studieusement les porte-plumes dans les encriers au teint d’albâtre. J’adorais plus que tout la cérémonie de fin d’année, lorsque les meilleures d’entre nous étaient autorisées à baigner lesdits récipients comme en un sacre : il fallait voir l’eau lustrale dépouiller les encriers des derniers vestiges de l’encre violette, et tous les petits ruisselets au parfum de Mont Gerbier de Jonc couler vers l’été, vers les « grandes vacances »…

Notre année était rythmée par les saisons. La rentrée sentait les vendanges et les pommes, déjà un peu suries ; nous étions là, toutes endimanchées en ce jour de grand peur, tenant la main de nos mères. Les pères, en ce temps-là, restaient à l’usine, au fournil, au bureau. Nous écoutions nos mamans se raconter leur été, Saint-Trop’ ou La Bourboule, ou, simplement, la ferme des grands-parents…

Il me faudrait mille ans

Ecrit par Sabine Aussenac le 16 décembre 2011. dans La une, Ecrits

Il me faudrait mille ans

Il me faudrait mille ans.

Pour rester une enfant et devenir adulte, pour vivre intensément et être catapulte, pour savoir la douceur d’un couchant apaisé, découvrir la Toscane ou avoir mes bébés.

Comment faire le tour de cette vie immense, comment trouver le temps des danses et décadences, être mère et amante, lire Dante, prendre tous ces trains et les avions qui chantent ? Frissonner au matin lorsque le jour poudroie, marcher en toute neige et ne pas avoir froid, savoir faire du feu et les tartes aux groseilles, comprendre le chinois et le vol des abeilles ; jouer du clavecin, et puis du violon en un bal en Irlande, découvrir les sonates et rester la rockeuse de diamants, hésiter entre arpèges et soirées de défonce. Comment apprivoiser cet infini qui gronde, ce tsunami du temps, cette mort par seconde ?

Il me faudrait mille ans.

Pour lire tous les livres, parler les langues anciennes, me faire ballerine et me mettre en cuisine, pour aller au Pérou ou aux confins des mondes, pour aimer tous ces hommes au regard d’amadou, ou bien un seul amour que je rendrais si fou. Je ne veux renoncer à l’appétit intense, je suis celle qui dit et qui vibre et qui danse, je me veux courtisane et amie et infante, je ne veux pas choisir.

Hymne à la Joie (3 et fin)

Ecrit par Sabine Aussenac le 25 novembre 2011. dans La une, Ecrits

Hymne à la Joie (3 et fin)

Calfeutrée dans ses souvenirs, elle glissait ainsi peu à peu vers une surdité affective, comme si un mal mystérieux, à l’instar de quelque inexorable atteinte virale, l’avait irrémédiablement coupée des sons et du sens de la vie.

C’est plus par habitude que par enthousiasme pédagogique qu’elle proposa aux élèves d’écouter Beethoven, par un doux matin de janvier. Il fallait préparer la semaine franco allemande,  et certains réciteraient quelques lignes du texte de Schiller, pour ponctuer le traditionnel happening culturel qu’elle organisait dans son collège. Elle n’allait pas en plus tenter de didactiser quelque chanson de Tokio Hotel, elle n’avait pas vraiment la tête à ça.

Comme toujours, dans son établissement de banlieue, elle s’apprêtait à jouer les Super Nanny, avant de réussir à faire établir le calme dans sa petite classe bigarrée et agitée. Mais le silence se fit, comme par miracle. Dès les premières notes de l’Hymne à la joie, les réponds des cordes et des cuivres semblèrent faire miracle sur le brouhaha habituel ; Farid la regarda et sourit, posant le cutter qu’il avait déjà sorti de sa trousse. Bien sûr, la classe avait déjà travaillé le sujet, ils avaient regardé ensemble des vidéos, où fanfares présidentielles et classe de primaire se disputaient l’âme européenne. Mais aujourd’hui, c’était leur tour. Ils allaient chanter.

Hymne à la joie (2)

Ecrit par Sabine Aussenac le 18 novembre 2011. dans La une, Ecrits

Hymne à la joie (2)


Orpheline. Elle était orpheline du monde. Elle avait peu à peu glissé vers une surdité sociale, lorsque les ennuis familiaux, potentialisés par des soucis financiers majeurs, lui avaient retiré ses marqueurs environnementaux. Comme un détenu privé de ses droits civiques, elle avait fait le deuil de toutes ces petites habitudes sociales qui cimentent le quotidien et vous amarrent à la normalité.

Elle n’était pas pauvre, loin de la. Elle travaillait, même. Mieux : elle était fonctionnaire. Mais comment expliquer à des collègues déjà tellement enferrés dans leur ronronnement qu’elle mangeait grâce à des colis alimentaires ? Alors elle se taisait, observant de loin les rituels banalisés de leurs soucis ridicules – allait-on avoir un lecteur de DVD dans la salle 14 ? –, quand elle ne savait pas si les huissiers lui laisseraient sa télévision…

Parfois, elle volait, d’ailleurs. Le papier toilette dans le train qu’elle ne payait pas ; des barquettes à la fraise dans le placard de la salle des profs ; un magazine dans une salle d’attente. Elle ne parlait plus de sa situation, même au dentiste, étonné par l’état de sa bouche. Non, elle n’avait pas les moyens de se payer des couronnes. Non, elle n’avait pas droit à la CMU.

L'Hymne à la joie (1)

Ecrit par Sabine Aussenac le 11 novembre 2011. dans La une, Ecrits

L'Hymne à la joie (1)

« Plus de tenailles

Plus d'ombres noires

Plus de craintes

Il n'y en a plus trace

Il n'y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

Où était éparpillement, est soudure

Où était infection, est sang nouveau

Où étaient les verrous est l'océan ouvert

L'océan porteur et la plénitude de toi

Intacte, comme un œuf d'ivoire.

J'ai lavé le visage de ton avenir. »


Henri Michaux

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