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De la part d’une truie gauloise, en réponse au texte d’Ivan Rioufol dans le Figaro

Ecrit par Sabine Aussenac le 04 novembre 2017. dans La une, Actualité, Société

De la part d’une truie gauloise, en réponse au texte d’Ivan Rioufol dans le Figaro

Qu’un prétendu journaliste employé dans un des plus grands quotidiens de l’hexagone ose mélanger un sursaut masculiniste et un machisme primitif à des relents islamophobes en faisant passer Le Monde pour une Pravda locale à la solde des Khmers rouges ne m’étonne même pas. Car somme toute, la solidarité masculine n’a pas attendu le scandale Weinstein et la parole féminine –  j’insiste sur cet adjectif, sans avoir écrit « féministe » – ni l’écriture inclusive pour dominer le globe, de tous temps et dans toutes les civilisations, religions, politiques…

Oui, chers mâles blancs, je sais, ça fait mal.

D’ailleurs, étant pour ma part bien moins bornée que mon confrère du Fig, j’irai même jusqu’à écrire « chers mâles du monde entier »…

Oui, parce que quand on connaît les chiffres des violences sexuelles faites aux femmes en Inde, au Maroc ou dans d’autres pays où ne sévit pas le « mâle blanc », il est évident que les accusations de Monsieur Rioufol paraissent ridicules…

Oui, ça fait mal, je sais, de se sentir soudain avili, rabaissé, soumis à l’opprobre de toute une partie de l’humanité, à savoir des femmes ; je ne parle pas seulement des féministes, mais des femmes, de toutes les femmes, solidaires enfin, qui, sororalement, osent (même si mon correcteur d’orthographe me souligne ce mot…) prendre la parole ENSEMBLE.

Donc, le seul fait de dénoncer des actes de harcèlement ferait donc de nous des truies ?

Et alors même que cette parole s’est libérée dans le monde entier, et bien entendu aussi dans les pays arabes, nous, truies de garde, ne mettrions en cause que de vilains mâles blancs ? Ce pauvre Monsieur Rioufol doit décidément vivre en zone blanche, puisqu’il fait mine de pas avoir eu vent du succès mondial du hashtag #balancetonporc…

http://www.slate.fr/story/152684/mouvements-balancetonporc-metoo-exportent

Sachez, cher confère, que ce mouvement n’en est qu’à ses balbutiements. La révolution est en marche, et j’ose espérer que d’autres libérations verront le jour. La langue est, par exemple, en train de se libérer de la gangue masculiniste où l’avaient bâillonnée les savants et les censeurs de l’Académie. Les artistes, un jour, prendront leur vraie place dans la société, car comme le démontrent les chiffres de la SACD et du mouvement www.ousontlesfemmes.org, la parité est loin d’être acquise. La politique a commencé sa mue, les femmes conduisent depuis peu en Arabie saoudite, et, qui sait, peut-être verrons-nous un jour une papesse ?

 

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

Ecrit par Sabine Aussenac le 27 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

La lumière est divine et le mal bien lointain,

Dans l’église apaisée le jour se fait serein :

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

Qui s’élancent en corolle, embrassant le Très Haut.

 

Aux Jacobins l’Histoire caracole, immobile,

Et les touristes prient au doux cœur de la ville…

Le palmier irradie sa splendeur purpurine

Et la pierre respire, embrasée et mutine,

 

Ces mille chatoyances quand soleil déluré

Vient saluer les ombres des gisants et des cierges.

Dans le cloître fleuri un piano se fait fugue ;

 

On croirait voir furtives des moniales pressées

Rejoignant leur autel pour adorer la Vierge…

À Toulouse le futur au passé se conjugue.

Tu me dis me sentir quand tu ouvres un tiroir…

Ecrit par Sabine Aussenac le 06 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Tu me dis me sentir quand tu ouvres un tiroir…

Tu me dis me sentir quand tu ouvres un tiroir, comme une ombre légère, un frisson dans le noir.

Me vois-tu au soleil, lorsque dansent les ailes de ces oiseaux bleutés, impalpables hirondelles de nos amours feutrées ?

Je te sens quand je lis des papiers surannés, nos cahiers d’écoliers, ou ces mots des aèdes. Et aussi quand ta main vient danser sur mes hanches, papillon de satin, comme un bien beau dimanche.

Il y a tant de tiroirs en nos vies séparées, et des coins à guetter, et des jours de septembre. Quand les grappes sont lourdes d’avoir bu tant de vent, et que la mer respire sans les rires d’enfants…

Un vertige me prend : tous ces mots à apprendre, rivières à traverser, nos méandres à aimer. Et ces neiges, tant de neiges.

Car une rencontre, c’est comme un névé. Un champ immaculé, un espace à aimer, et la terre qui bat comme un cœur à surprendre. Il faudra bien s’harnacher, pour éviter crevasses, et puis chausser lunettes pour ne pas s’éblouir.

La lumière.

C’est elle qui nous a rassemblés.

Il y avait eu ce feu follet, cet éclair. Comme un son dans l’orage, cet éclat de folie. Et puis l’aube, cet astre immense, c’était toi qui te levais, à l’autre bout du monde : je me sentais renaître en tes rayons nouveaux.

Nous voilà entre chiens et loups, déjà. Je n’ai pas eu loisir de t’apporter le panier du vendangeur, et pourtant j’avais préparé la nappe cirée et le cidre bouché, et les groseilles mûres et le pain frais coupé. J’avais rêvé ce repas sous l’abri des fenières, tout près de la source où chantent les fougères.

Tu m’aurais embrassée au midi. Les foins brûlants auraient piqué nos jambes, mais nous n’aurions senti que les mille douceurs de nos bouches enlacées.

Demain sera un autre jour, et tous les ans encore nous diront cet amour.

Je veux traverser les mondes avec toi, et parcourir des terres. Il m’est égal que tu vives en village éloigné, et que Dame Merveille en soit compagne enchantée.

Je serai ta lutine, ton elfique enjouée, l’autre goût de tes jours.

Tu verras mon visage au couchant apaisé, tu liras mes poèmes au beau cœur de l’été. Je serai ta Dame à la Licorne, ta Poucette, ton secret.

Tu l’ouvriras, le tiroir. Il y aura ce mot griffonné sur le quai, quand après LA rencontre je pleurais en tes bras. Et aussi cette fleur, toute mauve et froissée, de l’arbre à papillon découvert vers les Dômes, quand nous marchions cachés, deux amants polychromes.

#Barcelone #attentat - Des mères, de leurs fils et des lumières qui deviennent des nuits…

Ecrit par Sabine Aussenac le 19 août 2017. dans La une, Actualité

#Barcelone #attentat - Des mères, de leurs fils et des lumières qui deviennent des nuits…

Elle était belle, ta maman. Je l’imagine, toute fière de te serrer dans ses bras, tu avais ces yeux de braise, aussi flamboyants que le soleil sur le Riff, et puis tu ressemblais à ton père, et tes parents t’aimaient.

Elle passait tendrement la main sur tes cheveux tout brillants de la sueur de l’enfance, le soir, en te murmurant des comptines qui parlaient de palmiers et de mirages, d’espérances et de grand vent.

Ta maman, tu lui tenais souvent la main, parce que tu n’as pas toujours été ce guerrier sûr de toi, non, tu étais un petit garçon tendre et affectueux, et elle te nommait « habibi », et tu te cachais en riant derrière les coussins brodés, et elle te trouvait en éclatant de rire aussi, et à la tante Fatima elle disait toujours : « Tu vois, mon fils, comme tu le vois il ira loin, il sera docteur, ou peut-être avocat ».

Ta maman, je ne sais pas très bien si elle t’a élevé dans les Quartiers Nord de Marseille ou dans un village de l’Atlas, ou peut-être sous le soleil d’Alep ou dans une rue fleurie d’Andalousie, mais je suis certaine d’une chose, c’est une maman, une de ces mamans douces et bienveillantes, qui t’a sans doute gavé de sucreries et de loukoums, qui a essuyé tes larmes, la nuit, lorsque tu faisais des cauchemars parce que le maître criait trop fort, et qui longuement t’a bercé pendant les fièvres de l’enfance.

Elle était belle, aussi, cette maman qui tenait la main de son fils sur les Ramblas. Elle sentait, elle aussi, comme sentent les mamans, tu sais bien, ce mélange de vanille et de fleur d’oranger, elle souriait à son petit garçon, et ce petit garçon te ressemblait, on aurait dit un jumeau de celui que tu étais quand tu tenais la main de ta maman, et il faisait beau sur Barcelone, et cette maman qui aurait pu, peut-être, pourquoi pas, par le hasard des rencontres, de la génétique, de la vie, être TA maman, cette maman tu l’as délibérément écrasée, comme on écrase un insecte nuisible d’un coup de pied rageur ; tu as tenu le volant entre tes mains et tu t’es imaginé être Dieu, tu as eu soudain le droit de vie et de mort sur cette femme qui avait enfanté comme ta mère t’avait enfanté et tu l’as réduite en bouillie, et son fils aussi, et tout ce sang rouge qui a coulé t’a mis en joie, puisque tu as continué, au volant de ta camionnette blanche.

Elle est magnifique, ta sœur. Tes parents l’ont appelée Nour, parce qu’elle a été la lumière de leurs vieux jours, et tu te souviens encore de la fragilité de ce petit être qui peu à peu est devenue cette gazelle souriante dont tous tes amis étaient fous amoureux.

Vous étiez si complices, t’en souviens-tu ? Je ne sais pas si c’était devant les dessins animés de TF1 ou sur la plage de l’Escala ou en courant dans les allées encombrées du souk, mais vous vous adoriez, et puis en grandissant vous avez lu les mêmes livres, c’est toi qui l’as accompagnée le jour de son entrée au lycée, tu étais fier et protecteur.

Ensuite, tu as tout fait pour qu’elle te suive dans tes cheminements, mais elle était têtue, la petite Nour, devenue Nour l’indomptable, elle se moquait même de toi quand elle te voyait partir de plus en plus souvent à la Mosquée, et elle t’a carrément ri au nez quand tu as voulu lui faire porter le voile intégral : « Mais tu es majnoun, frère ? Tu m’as bien regardée ? Je ne suis pas Beyoncé, mais je me sens bien comme ça, je me sens belle et libre, et je n’ai pas besoin de me voiler pour afficher ma foi. La lumière du Prophète brille dans mon cœur ».

Est-ce à elle que tu as pensé, aujourd’hui, en fonçant sur ce groupe d’adolescentes en short, leurs belles jambes brunies battant gaiment le pavé des Ramblas, leurs cheveux au vent qui ondulaient tandis qu’elles chaloupaient en pouffant, se tenant par la taille ? Elles auraient pu être tes sœurs, belles, libres, jeunes et fières de leur beauté et de leur jeunesse. Chez elles, en Chine, en Belgique, en Allemagne, en Grèce, il y a sûrement dans chacun de leurs foyers un frère en train de hurler de douleur à l’idée que jamais plus il ne rira, un beau soir d’été, en regardant les étoiles, avec sa petite sœur. Parce que toi, au volant de ta voiture folle, tu as délibérément écrasé ces sœurs qui auraient pu être les tiennes, sectionnant leurs artères, brisant leurs os, réduisant leurs voix et leurs âmes au néant.

Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 juillet 2017. dans La une, Ecrits

Sans oublier la nuit qui a fait place au jour

Je me souviens.

Du sourire de ma petite Zineb quand elle courait le soir de l’Aïd, les bras chargés de plats débordant de gâteaux à la semoule et au miel. De la joie édentée de notre grand-mère au regard tendre, et des youyous sur la place, quand l’allégresse chantait à réveiller le Prophète. Des chants de Oum Kalthoum qui s’élevaient vers les étoiles comme autant de joyaux.

Je me souviens.

Du bureau de mon père, des livres qui dansaient sur les murs, du tapis où se réunissaient ses amis les poètes et les peintres, de ma mère aux cheveux de jais, une cigarette à la main, qui lisait ses propres poésies, avant de venir se pencher sur nos lits toute enveloppée de senteurs de jasmin. Des textes de l’amie de sa mère, la grande poétesse Forough Farrokhzad, que j’apprenais en cachette pour lui faire plaisir.

Je me souviens.

De ces hommes qui peu à peu se mirent à parler fort dans nos rues, chassant les femmes des cafés et des souks, surveillant la longueur des barbes et l’attache parfaite des voiles. Des discussions de plus en plus agitées de nos parents, le soir, sur la terrasse, quand le Muezzin s’était tu et que la ville blanchissait sous la lune.

Je me souviens.

Du premier obus sur notre quartier, tombé sur la boulangerie de Mouloud et Fatima, de leurs six enfants hurlant de terreur au retour de l’école, de leurs corps déchiquetés que la foule promena en criant jusqu’au cimetière. De cette école qui peu à peu ne nous apprit plus que des versets du Coran, de ma mère soudain vêtue de noir de pied en cap, ses yeux autrefois si fiers devenus ombres mortes, de l’eau qui vint à manquer, et du chaos qui prit possession de notre routine.

Je me souviens.

De tous ces immeubles éventrés, de ces nuages de feu obscurcissant le soleil, des gémissements des femmes, des yeux hagards des orphelins couverts de scories et de sang séché. De ma peur permanente, des cauchemars incessants, de ma grand-mère dont le cœur de battre s’est arrêté quand elle vit son fils, mon père, se faire décapiter pour avoir donné de l’eau à des rebelles épuisés ; de ma mère, quelques jours après, qui errait dans les décombres de notre maison bombardée comme un fantôme devenu fou, avant d’être violée, puis éventrée par d’autres rebelles qui la pensaient justement à la solde du régime, puisque femme d’un professeur de l’université.

Je me souviens.

De ma petite Zineb brûlante de fièvre, de l’hôpital, ruche nauséabonde et inutile, lui-même touché par plusieurs obus tandis que nous y regardions mourir ma sœur. De ma tante qui me sauva la vie en se jetant sur moi pour me protéger du toit en feu, de mon oncle qui m’emmena dans la montagne, un masque sur le visage pour échapper aux gaz, les yeux emplis de larmes au souvenir de son épouse et de l’enfant qu’elle portait. Du sac plein de billets qu’il serrait contre lui, le visage dur, en m’apprenant quelques mots de français, en me jurant que nous allions partir, et que nous ne serions pas séparés, que le pays des Lumières nous attendait, que je pourrais reprendre mes études.

Le bac, cette Bar-Mitsva de la République…

Ecrit par Sabine Aussenac le 17 juin 2017. dans La une, Education, Actualité

Le bac, cette Bar-Mitsva de la République…

Baccalaureus

Le mot « baccalauréat » viendrait du latin Bacca lauri, la baie de laurier…

Parfois, je ne suis pas d’accord avec Philippe Delerm. Dans Piscine avant l’oral, le voilà qu’il nous narre un adolescent songeur, à l’orée d’une vie estivale dont il se sent exclu, tout en procrastinant nonchalamment au rythme des cigales…

Moi, j’aime les examens, je suis une bête à concours : je les aime tous, de l’élection des Miss à L’Eurovision (« France, two points… »), du Certif de nos grands-parents à l’élection de la plus belle Charolaise sous l’œil mouillé du Grand Jacques, du BEPC – où je connus ma première humiliation publique, ne sachant plus situer Carthage durant l’épreuve de latin « Delenda est Carthago »… – aux multiples passages de l’agrégation, en passant par l’ENA et même la magistrature…

Passer un examen, et, à plus forte raison, un concours au nombre de places limitées, quel plaisir, quel challenge intellectuel, quelle extase même ! On est les Rois du Monde, on se penche comme Jack dans Titanic au bastingage du navire, la vie est à nous !

C’est simple, si je le pouvais, je repasserais mon bac chaque année ! Ah ces interminables listes de vocabulaire, ces citations plus marquantes les unes que les autres, et le PNB du Japon, et le pacte germano-soviétique…

Je ne connais pas de plaisir plus intense que celui de la joute intellectuelle que l’on se livre à soi-même, dans le plus pur genre d’une disputatio, afin de convaincre le fainéant qui dort en soi qu’il s’agit de se retrousser les manches… L’écrit nous découvre stratège et philosophe, inventeur et fin politique ; nous sommes tous des Marie Curie. Rien n’est plus excitant à mes yeux que ces heures passées à se colleter avec un sujet. Sa découverte, terra incognita à débroussailler ; les balisages en terre neuve ; les jalons posés pour dominer l’espace à définir : et, bien sûr, le paysage mental de la dissertation à modeler, à créer, à enfanter…

Et puis le jour des oraux, c’est l’Agora, nous voilà à haranguer une foule silencieuse au gré de nos jurys, il faut convaincre, se faire tribun. Souverain sur la matière et humble devant le jury, divine équation de la superbe contenue…

Le bac, le bachot comme le nommaient nos pères, c’est un peu la Bar-Mitsva de la République, le rite initiatique de l’Occident. D’aucuns doivent arpenter des savanes et se balafrer les tempes, nos chers boutonneux, eux, échappent difficilement, au rythme des réformes visant à amener quasiment l’ensemble d’une classe d’âge au niveau universitaire, au stress de la Terminale. Professeurs et parents auront beau se plaindre de concert de la baisse du « niveau », nul n’est besoin de toge ou de médaille pour comprendre les affres de ces lycéens soudain privés, quelques jours durant, de leur pain quotidien… Adieu, heures passées devant Facebook et Snap’ à disserter savamment (« Tu kiff koi ? / G jouer 5 heurs à Gladiatus trop for ! T ou ? / O laserkuest tu tamen ? ») : Le temps est à l’orage…

– Je t’interdis formellement de regarder ton smartphone !

– Mais m’man je bosse sur un site d’annales corrigées !!!

Ah, s’ils savaient, nos tendres, comme la vie est rude de l’autre côté du fleuve.

Laissons-leur encore un peu d’innocence, accordons-leur un répit.

Il ne faut pas leur dire.

Que la liberté sera violente. Que leurs rêves s’en iront, fleur au fusil, vers les sanglantes tranchées du réel. Que la vraie vie, c’est Verdun et le bombardement de Dresde réunis, sans aucun armistice, car les snippers ne lâchent jamais leurs cibles. Il ne faut pas leur dire. Que dans dix ans, ils n’écouteront plus NRJ, mais s’avachiront, moroses, devant leur écran plat, s’ils ont eu la mention, ou dans une petite cuisine de colocation, s’ils l’ont eu au rattrapage… Que « être déchiré » ne s’appliquera plus à leurs corps en éveil et à leurs cerveaux avides d’absolu, mais à un pantalon à recoudre – « allo, maman ? ».

Little girl from Manchester

Ecrit par Sabine Aussenac le 27 mai 2017. dans Ecrits, La une, Actualité

Little girl from Manchester

Little girl from Manchester,

Come with me and take my hand :

You have to listen to the rainbow,

Just become light, forget the shadow !

Our song so glad like a funny big band…

 

Come with me, the sun is waiting,

Don’t be afraid, the night is shining.

 

Little girl from Manchester,

All your dreams a blossom in the night…

Your sweet laugh like butterfly’s dancing,

Stay like a princess in roses, so charming,

Whisper of gold calming your soul, so bright.

 

Come with me, the sun is waiting,

Don’t be afraid, the night is shining.

 

Little girl from Manchester,

The entire world is singing with you

And you can be sure we’ll never forget :

In the raindrop, in the smiles forever and yet,

In every second: eternity will come true.

 

Come with me, the sun is waiting,

Don’t be afraid, the night is shining.

Allemagne, 8 mai 1945 / France, 8 mai 2017

Ecrit par Sabine Aussenac le 13 mai 2017. dans La une, Histoire

Allemagne, 8 mai 1945 / France, 8 mai 2017

Allemagne, année zéro.

Dans Berlin dévastée, privée d’eau, de gaz, d’électricité, des milliers d’êtres hagards errent parmi les ruines. De nombreuses autres villes, petites bourgades ou grandes agglomérations, se trouvent dans le même état. Dresde, qui avait subi le déluge de feu des « bombardements tapis » du 14 février 1945 et n’était plus que béance incendiée, Cologne qui déjà en 1942 avait subi le premier raid aérien engageant plus de 1000 bombardiers, tant de cités énucléées, réduites à néant et à reconstruire… Bientôt, des millions d’Allemands seront à nouveau jetés sur les routes, prenant la suite de toutes les populations déplacées par le régime national-socialiste et de tous les habitants du Reich ayant fui devant l’avancée des troupes soviétiques.

Ce qui reste de l’Allemagne est exsangue. Ma mère me parle souvent de la faim qu’elle a cruellement connue, petite fillette aux nattes blondes, née en été 1938, ayant grandi dans un pays devenu fou. Elle me parle aussi des bombes qui la terrifiaient lorsqu’avec ses trois frères et sœurs elle devait se jeter dans les fossés en allant à l’école. Aujourd’hui encore, elle frémit en entendant un avion, 72 ans après la fin de la guerre.

Partout, des familles sont démantelées, exilées, séparées. Les hommes, souvent, sont morts, ou ont été blessés, ou resteront des mois, voire des années en captivité. Mon propre grand-père, officier de la Wehrmacht, qui avait été envoyé sur le front de l’Est, ne rentrera que très tard, après un périple de plusieurs milliers de kilomètres faits à pied. Ma grand-mère avait un temps été évacuée dans le Westerwald, à la campagne, pour quitter Duisbourg, l’une des capitales de la Ruhr si souvent visée par les bombardements alliés. Elle a monnayé ses bijoux auprès des paysans pour un demi-litre de lait.

La population civile a payé un immense tribut au Reich. Et lorsque j’entends aujourd’hui les médias parler de la « célébration de la victoire contre l’Allemagne nazie », j’aimerais aussi avoir une pensée pour les Allemands qui, à l’époque, comme ma mère, ses frères et sœurs et ses amis, n’étaient que des enfants. Des enfants, comme les enfants dont nous déplorons chaque jour la mort atroce en Syrie, comme les enfants qui fuient la terreur en Afghanistan, comme les enfants qui fuient la famine au Soudan.

Ces « enfants blonds de Göttingen », nous les oublions trop souvent. Ils ont été la génération sacrifiée, à la fois par les sbires du régime hitlérien et par les bombardements alliés souvent, puis, à l’est, dans ce qui était devenu la RDA, par la dictature soviétique…

Très vite, après la capitulation du 8 mai 45, la vie a repris ses droits. Dénazification dans les quatre zones occupées, mise en place rapide des administrations, reprise des cours, de la vie culturelle, de la presse, pendant que les millions de « Trümmerfrauen », littéralement « femmes de ruines », déblayaient ce qui était à reconstruire, fichu sur la tête et courage au cœur.

Les enfants, en ces temps où l’on ne parlait pas de traumatisme ni de pédopsychiatrie, ont dû réapprendre à vivre, au-delà de ce qui était jusqu’en ce 8 mai la simple survie. Il a fallu oublier l’emprise des Jeunesses Hitlériennes, la terreur sous les bombardements, la faim des années de privations, l’uniforme des pères et les bruits de bottes de la soldatesque nazie, et, je ne l’oublie pas, les fumées des camps d’extermination et les barbelés de tous ces camps de concentration et/ou de travail qui parsemaient le territoire et qu’aucun Allemand, n’eut-il été qu’un enfant, ne pouvait ne PAS avoir vu.

Voter blanc, c’est noyer un migrant

Ecrit par Sabine Aussenac le 06 mai 2017. dans La une, Ecrits

Voter blanc, c’est noyer un migrant

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est regarder des noirs de Louisiane, lynchés par des blancs.

Voter blanc, c’est aimer la balle qui a tué Lennon, JFK ou Martin Luther King.

Voter blanc, c’est comme une quenelle.

Voter blanc, c’est tenir le lance-flamme qui tue Romy dans Le Vieux Fusil.

Voter blanc, c’est dénoncer Anne Franck.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est violer Jeanne d’Arc.

Voter blanc, c’est interdire Woodstock.

Voter blanc, c’est faire asseoir Rosa Parks et couper les cheveux d’Angela Davis.

Voter blanc, c’est porter des galons de Waffen SS.

Voter blanc, c’est passer le 93 au karcher.

 

Voter blanc, c’est noyer un migrant.

Voter blanc, c’est brûler l’église d’Oradour.

Voter blanc, c’est conduire les enfants du Vel d’Hiv jusqu’au train.

Voter blanc, c’est dessiner un cochon sur une mosquée.

Voter blanc, c’est apprendre à son chien à mordre les Arabes.

Voter blanc, c’est rêver de gégène et d’Algérie Française.

Les trois lumières… Une fiction qui recoupe tant de réalités… #migrants

Ecrit par Sabine Aussenac le 01 avril 2017. dans La une, Ecrits

Texte écrit à l’été 2015 pour le Prix Hans Bernhard Schiff… Le thème était : « Tout ce qui nous a animés a disparu ».

Les trois lumières… Une fiction qui recoupe tant de réalités… #migrants

Trois lumières. Trois lumières avaient guidé leurs pas depuis des millénaires : car les habitants de Lalesh, « le levain », au cœur de la vallée de Ninive, racontaient fièrement qu’ils vivaient au centre du monde, dans ce creuset où s’embrassaient la vieille Europe, l’Asie millénaire et les effluves du golfe arabo-persique. Et ils accueillaient les pèlerins yézidis avec une immense bienveillance, les guidant vers la grotte sacrée sise au fond du temple, vers ce lieu saint où il convient de se laver à l’eau lustrale de la source avant de jeter un tissu sur la roche et d’allumer la torche de vie.

Oui, les Yézidis aimaient à se dire les gardiens de ces frontières de sable et de roche, en leur pays sans nation, eux, le peuple sans terre, passagers de ce Kurdistan irakien, absorbeurs des lumières des grandes civilisations qui certes avaient produit l’Histoire, mais au prix de tant de déboires que, somme toute, ils préféraient rester ce peuple du secret, à l’image de leur temple enfoui dans la montagne…

Salim et Adi, assis dans la grande tente de la Croix-Rouge, fixaient les trois lumières des lampes torches d’un regard vide de toute expression. Les deux frères, âgés de dix et quatorze ans, avaient sombré dans le mutisme depuis plusieurs semaines. Ils regardaient les lueurs aveuglantes des plafonniers, mais ne voyaient que la nuit. Cette nuit de terreur innommable qui durait depuis que les hommes de ce pseudo-État avaient détruit tout ce en quoi ils croyaient depuis leur enfance.

Là où régnait la douceur des mains maternelles, en ce pays de l’enfance, demeurait à présent l’aspérité des sabres qui avaient décapité leur père, leurs oncles, leur grand-père et tous les hommes du hameau proche de celui de Lalesh. Là où s’élevaient les mélopées des femmes lavant les tissus chatoyants au lavoir, hurlaient dans leurs mémoires les vociférations et les insultes de ces barbares sanguinaires qui s’étaient amusés à noyer tous les nouveau-nés du village dans l’innocence de la fontaine. Là où brillaient les lampes du savoir transmis de génération en génération par une culture millénaire, ne balbutiait plus que le souffle opaque du vent, ce vent qui n’avait pas réussi à couvrir les plaintes et les cris des jeunes filles souillées à même la terre par les hordes incultes.

Un infirmier souleva la bâche de toile et sourit aux jeunes garçons ; il s’adressa à eux en anglais, car il savait qu’ils ne parlaient pas un mot de français, et leur expliqua qu’ils allaient être transférés de Calais au Luxembourg, dans un foyer qu’il nomma « Lily Unden ». L’homme parlait lentement, tentant de fixer l’attention des jeunes gens ; il leur dit qu’ils retrouveraient des gens de leur peuple dans ce foyer, qu’ils se sentiraient moins seuls. Il leur dit aussi que ce foyer était tout neuf et portait le nom d’une femme qui avait été arrêtée pendant la deuxième guerre mondiale et torturée à Ravensbrück. Elle avait été résistante. En entendant ce mot, Salim, l’aîné des garçons, tressaillit. Il se souvenait de cet homme, un très vieux juif, qui leur avait rendu visite au hameau ; c’était un ancien professeur qui faisait des recherches sur leur religion, et Salim se remémora les récits au sujet de ces enfants brûlés, de ces femmes torturées, de ces vieillards exterminés. Il releva la tête et parla, pour la première fois, s’adressant à l’infirmier dans un anglais hésitant :

– Daesh is like Hitler. We have to resist.

Salim et Adi ne revirent jamais leur mère ni leurs sœurs. Ils apprirent, de longs mois plus tard, par une cousine ayant réussi à s’échapper, que les trois fillettes de six, huit et douze ans avaient été violées pendant plusieurs semaines avant d’être décapitées. Ils ne purent jamais savoir ce qui était advenu de leur mère adorée. Souvent, les deux adolescents plongeaient dans la souffrance sans nom de ceux qui ont perdu jusqu’à leur ombre, orphelins même du soleil. Mais lors de leur séjour au foyer Lily Unden, juste avant leur départ pour une nouvelle vie, ils eurent la chance de prendre quelques cours d’histoire européenne tout en apprenant des rudiments de français. Et un soir, dans la petite chambre lumineuse que les deux frères partageaient, en observant les hirondelles tournoyer dans le ciel d’azur qui ressemblait tant à celui qui surplombait leur ancienne vie, Adi dit à son aîné, le dardant de ses yeux de braise qui semblaient briller à nouveau de l’incandescence de l’enfance :

– L’Europe, l’Asie, la Perse : trois civilisations. Le Luxembourg, la Lorraine, la Sarre : trois régions.

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