Articles taggés avec: Sabine Aussenac

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

Ecrit par Sabine Aussenac le 27 février 2016. dans La une, Société

Tes enfants et ta femme tu ne tueras point…

« Un couple et ses deux enfants âgés de 6 ans et 10 mois ont été retrouvés morts lundi soir à Neuville-aux-Bois, près d’Orléans, dans le Loiret. D’après une source judiciaire, la famille a été retrouvée décédée à son domicile par les gendarmes qui avaient reçu un coup de fil inquiétant (…) Le père de famille âgé de 26 ans, aurait égorgé à l’arme blanche sa femme et ses enfants. Il aurait ensuite prévenu les forces de l’ordre de son acte avant de se donner la mort en se tranchant le cou avec une scie circulaire dans la cave de l’immeuble. Une enquête a été ouverte pour élucider les circonstances de ce drame, dont le motif reste pour le moment encore inconnu. La famille, et particulièrement la mère, était bien connue des services sociaux de la ville ».

La Dépêche

« Les gendarmes se sont aussitôt rendus sur place (…).

Sur le canapé du salon, sous des couvertures, ils découvrent les corps sans vie des deux enfants – une petite fille de 10 mois et un garçonnet de six ans – allongés de part et d’autre de celui de leur mère. Les enquêteurs constatent alors que les deux enfants ont été égorgés, comme leur mère, âgée de 27 ans, qui a reçu aussi de nombreux coups de couteau sur le reste du corps. « Ces coups laissent supposer qu’il y a pu y avoir lutte », note Alain Leroux, procureur de la République adjoint d’Orléans, pour qui « beaucoup de questions se posent sur l’enchaînement des faits ». « On ne sait pas dans quel ordre les victimes ont été tuées », ajoute le magistrat : les enfants ont peut-être été tués dans leur lit pendant qu’ils dormaient, puis déplacés pour cette « mise en scène », avance-t-il. Les autopsies, pratiquées à Tours mardi et mercredi, permettront peut-être de lever ces incertitudes, indique-t-il. Le père de famille n’avait pas d’antécédents psychiatriques connus, mais le magistrat n’exclut pas la possibilité d’une dépression. Il était connu des services de gendarmerie pour des problèmes de stupéfiants (du cannabis a été découvert à côté de lui), mais pas pour des violences, ni sur sa femme, ni sur ses enfants. « La toxicologie permettra de savoir s’il a agi sous l’emprise des stupéfiants ou de l’alcool », a relevé le procureur adjoint d’Orléans pour qui « la piste du drame familial est privilégiée », même si « les autres pistes criminelles doivent aussi être vérifiées ».

Paris-Normandie

Et voilà. Comme d’hab. On emploie le conditionnel, que nos chers médias aiment associer à ces fameux « drames familiaux » que nul n’ose appeler infanticides, meurtres, crimes, féminicides, voire même génocide au vu de l’accumulation mondiale de ces crimes de masse envers les femmes et les enfants, de la part d’une partie de l’humanité envers deux autres… Bien sûr. Le gars appelle les gendarmes et se dénonce, mais alors même qu’on le retrouve suicidé à la scie circulaire en ayant laissé les cadavres soigneusement alignés comme pour une soirée télé sur le canapé, notre canard local ose écrire « aurait égorgé » ! Avant d’en rajouter une couche en osant immédiatement ensuite incriminer la mère, pourtant victime et décédée : elle aurait été « connue des services sociaux » ! Ce n’est pas la première fois que la Dépêche se range du côté des tueurs… Je me souviens en particulier du suicide d’un habitant d’une petite ville pyrénéenne où j’enseignais en 2014. L’homme avait froidement abattu l’un de nos élèves, un collégien de 12 ans, et sa mère, avant de se suicider. Je vous laisse apprécier la partialité du journal qui pleurait presque son cher « adjoint disparu » et n’eut pas un mot de compassion pour la femme assassinée :

Contre feu

Ecrit par Sabine Aussenac le 20 février 2016. dans La une, Ecrits

Contre feu

Opinion

 

D’aucuns ont trouvé le récent article de Luce, intitulé « Opinion », hermétique, voire même tendancieux, on parla même de populisme, voire pire… Je ne me hasarderai pas à parler du reste de son œuvre, que je connais mal.

Quant à ce texte-là, oui, il m’a touchée, par le courage qu’il afficha sous ses prétendus « fumets regrettables »… J’ose vous le dire, moi aussi, je suis une aficionada totale de BHL, que j’aime depuis les volutes de fumée d’Apostrophes où voletaient les manches de ses grandes chemises blanches, et de notre cher Finky.

Je n’ai pas bien compris en quoi la judéophilie affichée de Luce pouvait « déranger » notre site d’expression libre. On ne peut pas chaque samedi se faire le porte-parole de l’Intifada et de Cuba libre, de délires Mélenchoniens et du temps des cerises ; parfois, on peut, on doit, même, ose-je écrire, pouvoir lire les termes de « Jérusalem » sans y voir un gros mot.

Moi aussi, j’ai des amis juifs. D’autres, non feujs, m’ont parfois dit que je « m’enjuivais », et puis ma famille souvent « mais lâche-nous un peu avec tes juifs », pire, j’ai même pensé me convertir, avant d’épouser, en secondes noces, un pasteur, ce qui m’éloigna définitivement des fallafels et autres papillotes. Trêve de plaisanterie, j’ai su dès l’enfance que quelque chose clochait entre les Allemands – ma mère est rhénane – et le peuple du Verbe, quand au fil des ans j’ai compris les horreurs perpétrées par une partie de mes ancêtres. J’ai longtemps cherché comment accomplir mon devoir de mémoire, avant de finaliser une première partie de thèse sur la poésie de la Shoah, et de faire du devoir d’antisémitisme l’un de mes combats en écriture…

Il se trouve, voyez-vous, que j’ai la chance de vivre dans la Ville Rose, cette même cité radieuse où, par un beau matin de printemps, un homme venu de nos Quartiers tira à bout portant sur la tête blonde d’une petite Myriam, tête qu’il tenait par les cheveux. Quelques instants plus tard, en mes collines gersoises où j’enseignais le teuton, un collègue effaça du tableau de la salle des profs la phrase que je venais de décorer d’une étoile juive : « Premier attentat antisémite depuis la rue des Rosiers », me lançant au visage qu’on ne pouvait pas affirmer cela avant d’avoir des preuves.

Oui, ce jour-là, j’ai été en colère comme rarement je l’avais été, contre ma France qui avait laissé commettre ces crimes, contre ce collègue sourd et aveugle, contre notre antisémitisme du quotidien, contre les Dieudonné, contre les révisionnistes. Et je n’ose même pas vous dire comme j’ai été en colère le jour de Charlie, puis le jour du Bataclan… Car voyez-vous, si les pouvoirs publics avaient déclenché l’état d’urgence, le fameux, le liberticide, peut-être que Cabu ne rirait pas avec les anges, peut-être que les Eagles of Death Metal auraient pu finir leur concert non pas hier soir, mais dès le 13 novembre.

Par contre, il est absolument hors de question pour moi de sombrer dans « les amalgames » et la paranoïa, et je trouve effectivement dommage que Luce emploie ce vocabulaire un peu limite, un peu « français de souche »… Bien sûr, moi aussi, j’ai peur. Pas vous ? Tenez, le matin, quand je vais à pied de la Place Wilson à mon école, je ne compte pas moins de dix « kébabs » sur ce petit trajet que je couvre en dix minutes. Dix kébabs, dans la seule rue qui part du Capitole vers Garonne il y en a au moins six, c’est fou, c’est ridicule, oui, comme je ne sais plus quel VIP qui avait osé en parler, je me sens agressée, même s’il m’arrive, peut-être une fois l’an, de passer y chercher une frite et un nan double fromage…

Agressée parce que cela me dérange, cette uniformisation d’une culture qui n’est pas mienne et qui me gêne de par l’absence de diversité, mais ne croyez pas que je ne sois pas tout aussi dérangée par les 50 magasins de sacs et chaussures made in China, qui vendent leurs horribles camelotes fabriquées par des mômes rachitiques dans des usines-mouroir… Agressée aussi par ces voiles omniprésents, par l’ambiance épouvantable qui règne le dimanche matin aux « Puces » de Saint-Sernin, où l’on ne trouve pas un seul vêtement « occidental » à acheter pour les femmes, mais, par contre, des voiles pour fillettes, où d’obscurs barbus quémandent pour je ne sais quoi, de grands panneaux à la main, peut-être pour la construction d’une Mosquée, mais peut-être pas, sans présence aucune de forces de l’ordre, dans cette zone de non-droit, d’impunité totale, qui ressemble fortement à ce quartier de Bruxelles non loin duquel j’ai habité.

Oui, Arnaud-Bernard c’est Molenbeek sur Garonne, mais personne n’ose le dire. Mais ne croyez pas que je ne sois pas non plus outrée par tous les petits vendeurs qui proposent des Rolex à la sauvette, et/ou de la drogue, là aussi sans aucune intervention policière.

C’était bien, c’était chouette - Hommage à Michel Delpech

Ecrit par Sabine Aussenac le 09 janvier 2016. dans La une, Musique

C’était bien, c’était chouette - Hommage à Michel Delpech

Il est parti la veille de mon anniversaire, et je lui en sais presque gré, puisque tout au long du jour j’ai pu faire découvrir à mon fils les sourires de Laurette, les folies de l’île de Wight et les brumes du Loir-et-Cher. Les larmes aux yeux mais le sourire aux lèvres.

Bien sûr, nous le savions tous. Au gré d’un mot de son ami Drucker ou de quelque reportage, nous tous, oui, nous le savions : que les jours ici-bas de notre ami Michel étaient comptés. Et pourtant je fais partie de ces innombrables anonymes qui, aujourd’hui, sont brusquement orphelins d’un frère.

Un frère malgré tout quelque peu incestueux… Je dois à Michel mes premiers émois d’adolescente, lorsque ses chemises blanches et son sourire ravageur me faisaient voler loin, loin de mes carcans embourgeoisés et que je rêvais à ce garçon à la beauté désarmante comme à un Prince Charmant…

Il était de tous les samedis chez Maritie et Gilbert Carpentier, ses pattes d’eph’ et ses jabots virevoltant sur scène, entre les neiges du Lac Majeur et les complaintes de Mike Brant, son charisme rivalisant avec sa jovialité, en ces temps bénis où les Français se contentaient des cuisses des Clodettes en guise de Journal du Hard, et où les jeunes, le samedi soir, ne brûlaient ni joints ni voitures, se contentant des baloches où, justement, Marianne n’était pas conspuée, simplement « jolie »…

Je n’étais qu’une enfant aux joues innocentes, en ces seventies débutantes, mais je percevais l’effervescence apaisée de cette époque où, dans mon souvenir, les adultes savaient rire, se détendre, comme en apprenance de vie après les années gaulliennes… Ces grandes tablées champêtres au hameau près de « notre campagne », quand on écoutait C. Gérôme ou Dave, et puis les fêtes de village et les concerts de province, et, toujours, les paillettes, annonciatrices des années disco…

Il est là, le Michel de mon enfance, celui que mon premier mari, le cégétiste, m’interdirait, des années plus tard, d’écouter, parce que cette « variétoche » n’était plus de mise, et qu’il était de bon ton, chez les post soixante-huitards de n’idolâtrer que les grands chansonniers et les rockeurs engagés… Il fallait s’enivrer de Led Zep et brûler Julien Clerc, renoncer à la télé et ne lire que des BD… Oh triste, triste est la dictature du prolétariat…

Le calendrier de Sabine  : bienvenue, 2016 !

Ecrit par Sabine Aussenac le 04 janvier 2016. dans La une, Ecrits

Le calendrier de Sabine  : bienvenue, 2016 !

Janvier joli jamais jugé Jules et Jim je (est un autre) – semaine des quatre – jeudis

Février fidélité fièvres folies fédérer fabuleux fous-rires faut pas exagérer

Mars maman ma mie mûrir malaxer myrtilles mirabelles mirobolant

Avril amour aimer arriver au-delà axes arlequinade Allah à la vôtre !

Mai mousse – au chocolat – matelot mer matrice merveilles mais t’es pénible quand même…

Juin juré (craché) jouer Jivago Jocaste juvénile je vais finir par craquer

Juillet joliesse javelot joutes jamais Jésus j’aurais juré le contraire…

Août autant (en emporte le vent) Autan altesse anges athée à la rigueur…

Septembre sérénade soupirs saphir satin Sabine sapristi souvent femme varie

Octobre ouragan orages Orphée onirisme onyx oh la la !

Novembre nuées nuages nocturne nuances ni vu ni connu !

Décembre dire doucement doré doué donner Diable Dieu dis donc t’es gonflé !

Bonne bisous bulles balades Buddha balivernes bidouiller

Année 2016 !!!

Il faudrait ne pas aimer Noël

Ecrit par Sabine Aussenac le 19 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Il faudrait ne pas aimer Noël

Il faudrait ne pas aimer Noël, savoir renoncer à ces cannelles folles et aux bougies du temps… Avoir cette liberté des contempteurs de fêtes, ce mépris des « gauchistes » pour toutes ces bombances, cette détestation morale pour les étalages éhontés de nos opulences occidentales.

Hélas. Moi, j’ai Noël chevillé au corps et à l’âme. Je suis une indécrottable enfant émerveillée, de celles qui fouille tous les placards à la recherche des cadeaux, mes grands yeux n’attendant que ce moment magique où l’on retient son souffle entre les joues rosies avant que ne tinte la clochette annonçant le passage du vieux bonhomme en rouge…

Bon, d’accord, je vous le concède, j’aime toutes les fêtes, et, s’il ne tenait qu’à moi, je ferais aussi Hanoukka, le nouvel an chinois et l’Aïd ! Mais Noël possède à mon sens cette chaleur particulière, de celle qui rayonne depuis les vertes contrées de l’enfance comme un rappel toujours renouvelé des bontés de l’âme humaine.

Maman commençait les pâtisseries annuelles bien avant les fêtes, parfois plusieurs mois avant ! Les feuilles rougeoyaient encore dans les hêtraies lorsque notre cuisine se parfumait déjà de cannelle et de candy, quand ma mère confectionnait des boîtes entières de Plätzchen allemands, ainsi que la lourde brioche traditionnelle parsemée de raisins secs et fourrée de pâte d’amande, le Stollen… Nous décorions la maison très tôt, en particulier de la couronne d’Avent, tressée de véritables branches de sapin et ornée de rouge et or, au centre de laquelle quatre bougies étaient allumées les dimanches précédents Noël.

Certes, nous feuilletions les catalogues de jouets et rêvions à nos cadeaux, mais nous trouvions aussi la patience de regarder brûler ces bougies dominicales en écoutant des chants de Noël, tandis que parfois, durant les véritables hivers de ces années d’avant le réchauffement climatique, de doux flocons tourbillonnaient au dehors…

Nous respections la tradition germanique en ouvrant nos cadeaux le 24 décembre au soir, selon un cérémonial immuable, la fameuse clochette symbolisant le passage non pas du Père Noël mais de Christkind, l’enfant Jésus, qui apportait donc nos présents. La stéréo s’époumonait de Tino Rossi ou de cantiques teutons tandis que des « bougies magiques » menaçaient d’incendier le sapin en crépitant de mille feux et que nous nous précipitions vers les « tas » éparpillés aux quatre coins du salon, nous, les quatre garnements impatients et émerveillés…

Le chant des hommes

Ecrit par Sabine Aussenac le 05 décembre 2015. dans La une, Ecrits

Le chant des hommes

Dans cette grotte humide et sombre, elle le tient, ce petit être étrange et vagissant, et le serre contre sa peau nue. Dehors soufflent les vents, dehors mugissent les bêtes, terribles et sanguinaires. Le feu n’existe pas, la seule chaleur reçue par ce nouveau-né sera la douce étreinte de sa mère. Et elle l’enveloppera aussi de sa voix, psalmodiant maladroitement des sons encore à mi-chemin entre le grognement animal et le chant ; ce sera guttural et tendre, et la mère bercera instinctivement son petit d’homme, pour l’apaiser.

Dans la belle villa romaine, une patricienne se détend. L’implacable soleil de l’Apulie darde ses rayons sur les cyprès qui semblent veiller en antichambre des Dieux. La matrone a organisé toutes les activités domestiques et porte à présent son dernier-né contre elle. Elle a soulevé sa tunique et lui donne ce lait matriciel si précieux, et ce faisant elle chantonne un air ancien, où il est question de collines et de louves, de combats et de victoires, qui fera de son beau petit garçon un citoyen courageux.

L’Empire du milieu est comme un océan de bruits et de fureurs, mais dans l’étroite jonque qui tangue sur le long fleuve jaune règne une atmosphère de paix. La jeune maman a enfin terminé la vente de ses épices, elle a mangé quelques poignées de riz et a ouvert ses bras à sa fillette emmaillotée. Elle sourit à son trésor qu’elle a réussi à sauver de l’infanticide en offrant le double de sa dot à son époux… Puis elle berce la fillette d’un bras, tandis que de l’autre elle dirige habilement la frêle embarcation dans les méandres du fleuve. Elle chante une mélodieuse rengaine, lancinante et amusante, où elle promet de toujours protéger sa fillette du monde.

La nourrice sourit à l’enfançon du roi. Le palais tout miroitant de glaces rivalise de beauté avec les jardins à la Française où gazouillent les jets d’eaux. Des courtisanes s’égayent parmi les allées de buis, telles des volées de moineaux, soulevant leurs crinolines en pouffant de rire, tandis que la Favorite s’avance au bras du souverain. Nul ne s’intéresse vraiment au descendant royal, si malingre et maladif que ses parents eux-mêmes l’ont presque abandonné, mais la nourrice, après l’avoir abreuvé de son mieux d’un lait salvateur, le soulève vers l’astre dont s’inspire son père et le fait tournoyer en chantonnant qu’un jour lui aussi fera feux d’artifices. Elle chante et le berce, et c’est tout un peuple qui, encore, aime son roi.

L’enfant des Matelles

Ecrit par Sabine Aussenac le 28 novembre 2015. dans La une, Ecrits

L’enfant des Matelles

Elle marchait depuis des heures, et vacillait sous le poids de l’enfant, fragile fétu sur son dos encore zébré des marques du fouet. Les cigales, impitoyables, semblaient chanter un requiem dans cette magnifique lumière estivale ; elle se souvenait du sentier qui serpentait entre pins et genêts, et arriva enfin sur la place des Matelles. Elle s’écroula devant le puits, face contre terre, et son âme ciselée par la foi des Bonshommes s’éleva pour rejoindre ses sœurs parties au bûcher, là-bas, de l’autre côté des garrigues, à Montségur. Elle avait réussi ce qu’elle avait promis à Dame Esclarmonde : l’enfant et le Livre étaient saufs.

Les femmes se pressèrent bientôt autour de la dépouille martyrisée, et ce fut la vieille Marie qui se chargea du petit endormi, malgré sa douleur de voir son unique fillotte ensanglantée sur la terre sèche de la place ; elle prit l’enfançon et écarta délicatement les guenilles de bure jusqu’à la fine dentelle emmaillotant son torse. Oui, la marque était là, sur l’épaule gauche, c’était bien Bérenger, sauvé du Bûcher pour continuer à porter le flambeau cathare au-delà des siècles. Le message apporté par les Parfaits du chemin avait bien été entendu, de pierre en pierre, de village en village, depuis la citadelle du Vertige jusqu’à ce petit hameau niché entre terre et mer. L’enfant serait sauvé, et élevé dans la justice et la liberté, conformément au souhait des siens. Il serait le conquérant de la liberté neuve. Ses yeux soudain s’ouvrirent, deux billes d’ébène reflétant pourtant la nuée azuréenne de cet été de plomb ; le jeune regard innocent croisa celui de l’aïeule en un sourire empli de confiance. Marie, qui tenait fermement le Livre, serra le bambin dans ses bras.

Quelques jours plus tard, un cheval galopait entre terre et mer, sur la fine bande de sable reliant la lagune au continent. Il avait fallu traverser le massif de la Gardiole, échapper à la vigilance des sentinelles de Maguelone et se frayer un passage vers l’horizon chargé de vagues. La cathédrale des Sables se dressait fièrement sur son îlot d’immensité, et la chapelle Saint-Augustin attendait l’orphelin en ses pierres matricielles. Le chanoine portier ouvrit au visiteur et son regard bienveillant fut comme un baiser sur le front pur de l’enfant. D’autres garçonnets accoururent, et un prénom fut murmuré, puis répété, et acclamé : « Bérenger ! Bérenger ! » La lourde porte se referma sur l’allégresse.

Hannah ouvrit les yeux. Elle s’était encore endormie, après ses heures de recherche dans la bibliothèque. Honteuse de cet assoupissement, elle s’étira et revint peu à peu au réel. Tout lui revint en mémoire, l’exposition, ses lectures, l’éblouissante lumière languedocienne, et son étrange certitude qu’elle avait une mission à accomplir, ici-même, si loin de Berlin et de ses travaux sur la République de Montferrand. Passionnée d’histoire française, la jeune femme était venue profiter des paysages marins et des ressources culturelles, et passait un merveilleux été, entre l’obscurité des pages de mémoire et les sables miroitants de la lagune. Un été salin et lumineux, dont les silences et les pénombres de ses recherches contrastaient avec les bruissements incessants de la mer, lorsque la doctorante venait cueillir le point du jour, éblouie et reconnaissante. Elle profitait aussi de son séjour pour s’activer au sein d’une association caritative internationale et donnait chaque jour de son temps en venant distraire des enfants dans le nouveau camp de migrants tout juste arrivés de Vintimille après de longues semaines sur l’île de Lampedusa…

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Ecrit par Sabine Aussenac le 14 novembre 2015. dans Ecrits, La une, Actualité, Histoire

Je t’interdis d’aller faire la guerre…

Chaque fois que je descends du 16, je jette un coup d’œil au Monument aux Morts de l’avenue Camille Pujol, dont les discrètes mosaïques ornent la façade de l’école primaire…

Souvent, je ne vois rien, un peu courbée par une journée ordinaire, ou pressée de rentrer vers le calme de notre écrin de verdure de la Place Pinel. Mais parfois je prends le temps de conscientiser ce lieu de mémoire et de lire quelques noms, qui, soudain, quittent le marbre éternel et l’anonymat de l’Histoire… Une lecture silencieuse qui, entre un caddy chargé de cours ou de courses, un repas à préparer, des copies à corriger, un texte à écrire, des parents à appeler, se fait mémorielle, comme si cette seconde de lettres assemblées permettait la corporéité fugace d’un nom oublié depuis des lustres…

Hier, j’ai prêté une attention particulière à Pierre Montels, disparu le 20 août 1918, à Arthur Bourgail, tombé le 5 novembre, et aux huit autres noms dont les propriétaires ont été fauchés par la Grande Guerre dans les toutes dernières semaines de barbarie… Ces dix pauvres garçons, qui, par un clair matin d’été ou par une soirée embrumée d’octobre, si près de cette journée où un wagon devint symbole de paix retrouvée après l’armistice, ont succombé à quelques encablures de la délivrance, comme, bien des années plus tard, ma petite Anne disparut peu avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

En Allemagne, justement, en cette année 1918, de tout jeunes gens tombèrent, eux aussi ; au hasard du net je trouve ce Philipp Süglein ou ce August Schmäling, âgés de 19 ans à peine… Et je ne doute pas que des centaines de tirailleurs sénégalais et de combattants nord-africains soient tombés, de la même façon, dans les dernières heures des combats, puisque 63000 hommes avaient encore été recrutés en Afrique Occidentale pour la seule année 1918, malgré l’hécatombe du Chemin des Dames où certains « bataillons noirs » avaient pourtant perdu plus de trois-quarts de leurs effectifs…

Hier, me figeant un moment devant le Monument aux Morts de mon quartier, avant les commémorations officielles, je me la suis imaginée, la jeune fiancée de Pierre Montels, qui habitait peut-être une petite « Toulousaine » dans quelque village aux briques roses, effondrée de douleur en ce 11 novembre 1918, quand les cloches de l’église sonneront d’allégresse alors qu’elle hurlera sa douleur non tarie depuis l’été, quand le glas avait résonné pour Pierre… S’appelait-elle Augustine ? Ou Victorine, ou Marie-Louise ? Elle se souviendra longtemps de l’unique baiser échangé sous le pommier du verger de son père, quand le beau Pierre lui avait juré qu’il resterait en vie, avant que la boue ne recouvre son cadavre mutilé en quelque baie de Somme…

Oh rendez-moi l’érablière

Ecrit par Sabine Aussenac le 07 novembre 2015. dans La une, Ecrits

Oh rendez-moi l’érablière

Aux confins de l’automne irisé de beauté,

Nous marchions en allées, un étrange cortège,

Admirant les feuillages aux multiples arpèges

Et tous ces pourpres offerts d’étoiles parsemés.

 

Oh rendez-moi l’érablière, toute engourdie

De neige en cathédrale. Le silence poudroie

Dans le vent, et la branche languissante ploie

Vers racines secrètes, doucement endormies.

 

Et puis tout ce sirop qui coule dans nos bouches,

Quand la cabane à sucre bouillonne de sang chaud,

De chaque meurtrissure, ce nectar aux cents eaux

 

Devenant comme une ambre où le soleil se couche.

Vois venir hirondelles en ce temple aux cents verts,

Les érables en été du Québec sont la mer.

La carte et le territoire

Ecrit par Sabine Aussenac le 31 octobre 2015. dans La une, Education, Société

La carte et le territoire

Comme tout prof qui se respecte, qu’il pleuve ou qu’il vente, et même au cœur des vacances de Toussaint, mon premier geste fraîcheur du jeudi matin est la consultation du Saint Graal ; j’ai nommé le BO. Oui, comme d’autres font du yoga, consultent leur messagerie ou écoutent France Info, nous, les profs, espérons toujours, même à la veille de la retraite, dénicher l’info du siècle dans cette Bible devenue numérique ; un poste qui se libèrerait au lycée français de NY, celui où nous avions failli enseigner à 25 ans, ou notre auteur fétiche qui serait mis au programme de l’agreg, ou encore un pote de fac qui deviendrait IPR…

Ce matin, toutefois, les bras m’en sont tombés avant même ma correction de copies du jour… Sous mes yeux dessillés par l’étonnement se dessina soudain une bien étrange « Carte des langues vivantes ». En effet, même avant mon litre de thé vert, j’ai eu la finesse de remarquer que cette « carte » ne reposait pas sur une « carte » réelle, j’ai nommé ces bonnes vieilles cartes, pêle-mêle d’état-major, de France, du monde, du ciel, puisqu’elle est entièrement constituée non pas de reliefs, de villes, de frontières, de pictogrammes, mais simplement de mots et de phrases.

Chouette, me suis-je dit en mon for intérieur, vous savez, celui qui a toujours été nul en coloriage : not’Cheffe a compris que l’interdisciplinarité passait aussi par l’allègement des programmes. Voilà qu’elle nous propose des cartes sans géo, puisque après tout, nous sommes nombreux à avoir compris sa réforme comme l’annonce d’un collège sans latin, sans allemand…

Intriguée, j’ai tout de même pris le temps de fouetter un matcha latte en beurrant mon pain sans gluten, avant de revenir découvrir à quelle sauce j’allais être croquée, malgré mon statut de presque Mère-Grand, par le Loup de la Réforme…

Bon, ça commence soft, après le bla-bla habituel, avec même un clin d’œil appuyé vers ce qui est, somme toute, déjà en place depuis des décennies, comme la possibilité d’apprendre des langues diverses et variées, hors des quatre piliers de base le plus souvent enseignés…

« Ainsi, la carte des langues permet d’impulser une politique linguistique cohérente et diversifiée. Elle conforte l’enseignement des quatre langues les plus enseignées (anglais, allemand, espagnol et italien) et encourage le développement des autres langues à plus faible diffusion dans notre système scolaire : arabe, chinois, grec moderne, hébreu, japonais, langues scandinaves, néerlandais, polonais, portugais, russe et turc ».

<<  1 2 3 [45 6 7 8  >>