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Nos gargouilles et chimères

Ecrit par Sana Guessous le 21 mai 2016. dans La une, Ecrits

Nos gargouilles et chimères

Les gargouilles, les chimères. Les rondes, celles au nez empâté. Les longues, les serpentines, qui vomissent de l’eau sale. Celles aux oreilles pointues, à la gueule grimaçante, aux yeux exorbités. Les cornues, les bossues, les griffues, les écaillées, les carapacées, les ailées, les rampantes, les dentues et les édentées.

Elles sont partout, les gargouilles. Ma vue en est pleine.

À Rouen, les gargouilles sont malheureuses comme les pierres qui les soutiennent. Il y a longtemps qu’elles ne font plus peur à personne. Même les gamins s’amusent de leurs tronches grotesques, menaçantes. Il paraît qu’elles protégeaient les églises des diables et des pêcheurs. Qu’elles dégueulaient le mal hors des cathédrales et des tribunaux. Cruelle ironie.

Aujourd’hui, elles agrémentent des murs désertés, rongés d’humidité. Elles ornent les selfies réjouis des touristes. Elles ont perdu de leur superbe et gagné en « mignoncité » et en likes sur Instagram.

Je ne vais pas les plaindre. Qu’elles garnissent les coins des églises et qu’elles y restent, la gueule pétrifiée à jamais, comme un souvenir honteux. Souvenir d’une époque où une peur panique de l’enfer et de la damnation régnait sur les esprits. Où une poignée de puissants menaçait de la foudre divine un peuple soumis, abêti.

À Rouen, la peur n’a pas reculé, loin de là. Je la sens qui rampe dans les entrailles des gens, dans les miennes aussi. Peur de la précarité, de la maladie, des sinistres lendemains, des repères qui se brouillent, du temps qui se détraque et s’accélère. Peur de l’oubli et du néant. Mais c’est une peur que l’on peut modeler, maîtriser, atténuer. Ici, les gens savent, pour la plupart, braver leurs craintes et les peurs qu’on leur agite au nez. La peur n’a pas reculé, elle se fait diffuse, vicieuse. Mais elle est moins grossière.

Au Maroc, les gargouilles n’ornent pas les murs des mosquées mais nos esprits. Notre meute de monstres vengeurs est impressionnante, pleine d’ardeur et de vitalité. Chaque jour, elle pénètre dans l’enclos de nos consciences pour y semer la peur et la désolation.

À l’école, je subissais fréquemment des lâchers de monstres dans ma cervelle d’enfant. Nous avions des cours d’éducation islamique spécialement dédiés à ça. A nous dire avec délectation ce qui arrive aux vilains petits pécheurs quand ils ont le malheur d’irriter le bon dieu. Le supplice de la tombe, ça te dit quelque chose ? Les parois de la tombe qui t’enserrent le corps, qui se rapprochent sans cesse, jusqu’à te broyer les côtes ? C’est dire si je filais droit, à l’époque. D’ailleurs il m’arrive toujours de filer droit, sans même m’en rendre compte. Mais dès que je m’en aperçois, je remédie à tant de droiture par quelques pas en zigzag.

West side story

Ecrit par Sana Guessous le 20 avril 2012. dans La une, Ecrits

West side story

 

Sawsene : Is there anybody going to listen to my story…

Miriam à Bouchra : Elle est partie comme un furet. Le temps d’un générique phare court, je te dis ! C’est hallucinant, sans même dire au revoir, il faut être diablement culottée pour faire ça ! Hein, Sawsene que t’étais là quand elle n’y était plus ?! Que tu ne l’as même pas vue faire coulisser la porte de sortie ! Si ça se trouve, elle a dû bien nettoyer son bureau et celui du boss avant de s’en aller, ne serait-ce que pour récupérer les sachets de sucre en poudre !

Sawsene : All about the girl who came to stay… She’s the kind of girl you want so much it makes you sorry…

Miriam à Hanane : Et en plus, ça fait quatre mois qu’elle est là, quatre mois qu’elle contemple des tableaux excel sans jamais sortir de son bureau, pas même pour aller aux chiottes. Quand je pense que Rita est venue trois mois après elle, et que telle une tornade, elle a réussi à engranger les recettes publicitaires les plus ahurissantes depuis la création de cette boite ! Hein Sawsene ?!

Sawsene : Still you don’t regret a single day. Ah girl! Ffff…Girl!

Maman Vs Plouc-la-ville *

Ecrit par Sana Guessous le 07 octobre 2011. dans Ecrits, La une, Société

Maman Vs Plouc-la-ville *

Sans doute l’événement le plus cocasse de la semaine. Je longe tranquillement la côte, m’attardant tantôt sur l’écume des vagues, tantôt sur des enfants d’une dizaine d’années, dormant à même le sol, emmitouflés dans de petites couvertures trouées et grelottant de froid. La folle crinière de ma mère flotte sur son front soucieux. Je lui raconte l’essentiel de mes échanges avec un journaliste de la Gazette du Maroc, qui m’a certifié que le huitième congrès international de l’église évangélique américaine s’articulerait en septembre prochain autour de notre pays. Que les évangélistes ambitionnaient de convertir 10% de la population du Royaume à l’horizon 2020. La voiture repose à quelques mètres du Lido et nous avons déjà parcouru toute la distance séparant l’hôtel Riad Salam du KFC. Trois énormes silhouettes se profilent sur les petites bosses du trottoir. Le temps de m’exclamer en un « Salut ! » agacé à la vue de ce même reporter que j’ai laissé « flasher » à la rédaction il y a une heure, que le trio de faces de fouine nous dépasse de quelques centimètres. Les sifflotements fusent, le darija est tordu dans tous les sens, le suc des compliments les plus libidineux m’est déroulé sous les pieds, tel un tapis de clous. Ma mère s’arrête et m’immobilise dans une empoignade sans équivoque. Bon. J’en profite pour scruter les Unes de la Yellow Press arabophone. Les ploucs s’engagent dans le kiosque et tripotent des sacs de chips en me regardant de la manière la plus « parlante » qui soit.

Une histoire d'ogres

Ecrit par Sana Guessous le 15 août 2011.

Une histoire d'ogres

« Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides ».


Charles Baudelaire, Elévation.


S’élever, disait aussi Hugo. Mon élévation, je l’ai vécue en virant allègrement à droite, à quelques encablures du Technopark, pour m’engouffrer dans une autoroute cafardeuse.

Tyrannus

Ecrit par Sana Guessous le 01 août 2011. dans Ecrits, La une, Humour

Tyrannus

Frimousse devait avoir huit ans et peser une trentaine de kilos, cartable compris, quand elle goûta pour la première fois aux délices suprêmes de l’agression caractérisée. Ses immenses yeux de ruminant fixaient le museau de Wolf, un robuste berger allemand qui haletait amoureusement à deux centimètres de son minuscule nez en tire-bouchon. Elle se mit en devoir de palper l’archipel nasal, le trouvant humide, spongieux, une sorte de Shamallow noir orné de trous. Les parents de Frimousse lui hurlaient souvent de se tenir loin de Wolf. «Il pourrait te mordre, sait-on jamais !», lui disaient-ils pour justifier leurs bruyantes sommations. Seulement, cela faisait plus d’un an qu’elle et Wolf folâtraient interminablement sur la pelouse, sans qu’à aucun moment le gentil clébard ne songeât à l’égratigner. Ce jour-là, Frimousse était horriblement dépitée. Elle nourrissait le désir secret et vain de voir sa main d’albâtre partir dans une pétarade de sang et de chair broyée. Secret désir, car elle n’osait s’avouer à elle-même de si odieux penchants et vain parce que le Berger allemand, tout vigoureux et tout paré de crocs qu’il fût, ne l’entourait en définitive que de la plus nauséabonde sollicitude. Dans un accès de colère feinte, Frimousse donna une généreuse claque à Wolf, qui ne broncha pas.

Minnie la Charogne

Ecrit par Sana Guessous le 08 juillet 2011. dans La une, Ecrits

Minnie la Charogne

 

« Ooooh Ma, Ooooh Pa, must the show go on ? »

Roger Waters, The Show Must Go On


Les journalistes ont mérité leur réputation de charognards. Elle la première. Tu la verrais pourtant faire le courant d’air dans sa rédac’, décocher des sourires étincelants au coéquipier, au coursier, à l’imprimante et aux poignées de portes, tu la croirais échappée d’un Super Picsou Géant des années 1990, de Couac, le plus dingue des canards, plus précisément. Appelons-la Minnie, parce qu’elle est brune et qu’elle a de grandes oreilles.

Derrière sa nébuleuse de fond de teint et son arsenal de délicieuses mimiques, Minnie est particulièrement émaciée, particulièrement racornie, particulièrement avariée. Presque un an loin des cabrioles du MASI, des gracieuses courbes du Haut-commissariat au plan, des bilans hebdomadaires de carambolages en périmètre urbain, ça t’achève un homme. Que dire d’une Minnie !

Le dernier dinosaure

Ecrit par Sana Guessous le 30 mai 2011. dans Ecrits, La une, Humour, Société

Le dernier dinosaure


Ce soir, je dîne avec un paléontologue. Je l’emmène manger des pâtes, sait-on jamais. Après deux verres de vin, une carcasse de canard pourrait ressembler à un fossile de Stégosaure. Les gens ne comprendraient pas.
Ma gorge est un désert, ma tête, un brasier. Il faut dire que j’ai attendu ce Moment toute ma vie. Et à quelques minutes du Moment Fatidique, je perds mes moyens et mes bas nylon, cognant rageusement ma pernicieuse corbeille à linge. Il ne faudrait surtout pas rebuter ce jeune homme. Comme le plus beau mammifère de l’ère mésozoïque, je mérite d’être étudiée de très près.
C’est donc munie de ma cartouche de sourires les plus incendiaires que j’investis le restaurant. Çà et là, des hommes d’avenir que je regarde à peine. Au fond, mon homme du passé, que j’auréole de pinceaux, de piolets et de poussière. Il est beau comme une nuée de lucioles sur une tente de camping. « L’admirable petit spécimen ! Je vous imaginais plus charnue. Votre cou n’a rien à envier à celui d’un Diplodocus. Ravissant ! » Oh oui, dis-le moi encore, que j’ai un cou de Diplodocus. J’ai envie de l’appeler Denver, d’être son amie et bien plus encore. Je me contente d’une décharge de sourires. « Ces bêtes étaient fichtrement douées en amour, vous n’avez pas idée.

Une histoire d'ogres

Ecrit par Sana Guessous le 02 mai 2011.

Une histoire d'ogres

« Mon esprit, tu te meus avec agilité,

Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,

Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde

Avec une indicible et mâle volupté.


Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;

Va te purifier dans l’air supérieur,

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides. »

Charles Baudelaire, Elévation.

 

Mon élévation, je l’ai vécue en virant allègrement à droite, à quelques encablures du Technopark, pour m’engouffrer dans une autoroute cafardeuse. Le temps, lourd, oppressant, ne se prête guère aux élans exaltés.

Gourdin ou brosse à reluire, à votre avis ?

Ecrit par Sana Guessous le 11 avril 2011. dans Ecrits, La une, Société

Gourdin ou brosse à reluire, à votre avis ?

Salle de réunion. A gauche, les fayots, à droite, les je-m’en-foutistes. Disséminés partout, les insurgés. Prenez la meute à Abibis, étouffant ses jappements dans un assortiment de cravates à pois et suintant l’obséquiosité la plus dégueulasse. Alignez-la aux côtés de Johnny Halliday, milliardaire suisse numéro 1, milliardaire suisse numéro 2 et leurs jupettes, formant un ensemble orange, très harmonieux, rayonnant aux UV et aux antidépresseurs. Imaginez enfin Robert Ménard, peinard au fond de la jungle colombienne, toastant avec Alfonso Cano et ses indigènes à la gloire du militantisme et de la rébellion. Ca ressemblait un peu à ça.

Ai-je besoin de signaler que la communauté la plus drôle est celle qui acquiesce frénétiquement à tout et à rien, surtout à rien, puisque les hochements de tête entendus ont commencé bien avant que le patron ne prélude cette joyeuse conférence ? Oui. Il faut que je le signale. Plus qu’une source d’amusement, c’est un véritable devoir moral dont j’entreprends aujourd’hui de m’acquitter en vous décrivant ces béni-oui-oui d’un genre nouveau, ruisselant d’une espèce de néo béni-oui-ouisme contagieux, qui pousse, par un irrésistible ricochet, ces personnages loufoques à adopter les mêmes réflexes machinaux, complètement stupides.

Global Water

Ecrit par Sana Guessous le 04 avril 2011. dans Ecrits, La une, Société, Voyages

Global Water


– Vous ! Oui, vous, avec le béret en aluminium. Combien le mètre carré ici ?
De menu, camus et rabougri, le béret se ballonne comme une panse repue. Une boursouflure d’orgueil, sans doute. Neïla sourit, narquoise. Elle s’imagine adressant les pires railleries au couvre-chef sur pattes. De quoi lui perforer sa ridicule bedaine cérébrale et la faire pirouetter dans l’air comme un ballon de dessin animé. Le gars dodeline légèrement de la baudruche.
– 10.000 euros, ma p’tite dame.
– Aoutch ! Tant que ça ?!
– C’est qu’c’est la Marina Blanca, ma p’tite dame ! A combien pensiez-vous qu’on les vendait, ces lots ?

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