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Failles et brèches

Ecrit par Simon Paul Benaych le 26 novembre 2016. dans La une, Ecrits

Failles et brèches

Poser un mot sur le papier, faire comme une incision sur cette feuille de papier, pour y ouvrir une faille, un interstice, et s’engager dans la brèche, aller vers l’exploration d’une écriture qui ne révèle en rien ce qui existait avant l’écriture, mais crée en avançant dans l’étroite faille ouverte par la plume un monde d’images, un flux d’émotions à offrir au lecteur anonyme.

Je t’écris, lecteur potentiel et espéré, je n’écris que parce que je t’espère sans te connaître, je t’écris tout autant que je te crains puisque je ne sais si, au moment où tu liras ces mots, tu seras vraiment disponible pour les lire. Il y a de fortes chances pour que, posant tes yeux sur cette feuille ou cet écran, tu te dises « lire, oui, mais pour quoi ? Ai-je de bonnes raisons de consacrer du temps à la lecture de quelque chose dont je ne sais si elle vaut le détour ? Mon temps est précieux, j’ai à faire tant de choses, je pourrai lire plus tard ! »

Et si tu me lis, comment liras-tu ce que j’écris ? Dans quelle posture ? Avec quelle bienveillance ? Avec quelle exigence ? Ecrire… quelle prise de risques ! Et quelle audace aussi !

Eh bien oui, tu pourrais lire plus tard ! Plus tard, tu pourrais même ne pas lire, ne pas aller jusqu’à l’offrande de ton temps pour « cette chose qui n’est pas moi, qui n’est pas de moi et dont je me préoccupe si peu ».

Arrête de lire.

Oui, c’est mieux, cher lecteur,

Et laisse le scripteur à sa plume, de la même manière qu’on détourne chaque jour le regard pour ne pas avoir à parler, à regarder, à prendre en considération la personne qui vient vous réclamer quelque chose dans la rue. C’est vrai que c’est difficile de vivre ces appels : soit on y répond, et on est un peu gêné parce qu’on ne sait pas vraiment quoi dire ou quoi faire, soit on ne répond pas et on s’accommode avec sa conscience de cette petite lâcheté qui consiste à détourner le regard alors qu’une personne est dans un besoin.

Avec la lecture, c’est un peu pareil.

Tu continues à lire ?…

Soit. Où en étions-nous ?

Ah oui ! la faille… je sais depuis quelque temps que la seule chose qui me motive, c’est justement cela, la faille. L’interstice dans lequel je vais pouvoir glisser mon regard, mes doigts, tel un enfant qui explore des rochers sur une plage et qui cherche des crabes tout en craignant d’y laisser un doigt. C’est parce qu’il y a du jeu, un espace dans lequel j’ai une chance de pénétrer que j’ai envie d’explorer. Sans jeu, point d’espace, sans jeu, point de place pour l’eau, pour la lumière, pour l’air. Sans jeu, point de respiration, donc point de je. Tout comme la pédale d’un vélo ne peut fonctionner que dans la mesure où un espace est prévu entre les pièces qui la composent, je ne peux vivre que dans la mesure où il y a un espace où je puis m’engager. Si l’autre me fait signe pour me dire « il y a un espace », je respire et je suis rassuré. Si je ne sens pas l’aération de la brèche, je ne puis ni dire, ni écrire.