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De l'autosatisfaction comme matière romanesque. Tahar BEN JELLOUN

Ecrit par La Rédaction le 09 novembre 2010.

Par TAHAR BEN JELLOUN

Je ne sais pas si Térésa Crémisi, directrice des Editions Flammarion en France, aime la littérature ; ce qui est certain c’est qu’elle a le sens du marketing. Elle est en train de lancer le dernier livre de Michel Houellebecq de manière magistrale. « La carte et le territoire » est le dixième roman de cet auteur qui joue au mystérieux et qui gère sa carrière avec brio, ce qui lui assure une couverture médiatique quasi systématique le propulsant au sommet des hit parade des ventes. En outre il ne rate aucune occasion pour nous informer qu’il n’est pas aimé, qu’il a partout des ennemis surtout dans les milieux littéraires parisiens.
En tant que membre de l’Académie Goncourt j’ai eu le privilège de recevoir par courrier rapide un exemplaire du livre. Je l’ai lu, un crayon à la main. 427 pages lues et annotées comme au temps où j’étais professeur et que je corrigeais les copies des élèves. Là, je n’ai rien corrigé mais j’ai noté certaines élucubrations qui m’ont dérangé et déplu. La première étant le fait de faire de lui-même un personnage de son roman. Michel Houellebecq parle de lui en s’autoproclamant un auteur important, traduit dans le monde entier, mal aimé des critiques et surtout incompris de son époque. Or c’est de son époque qu’il voudrait être le témoin. Pour cela il convoque d’autres personnages, certains inventés comme le peintre Jed Martin, d’autres existant, jouant dans cette pièce leur propre rôle comme l’écrivain Fréderic Beigbeder, Térésa Cremisi, Philippe Sollers (qui fait juste une apparition à propos du restaurant La Closerie des Lilas). Il prend aussi comme personnage des journalistes de la télévision française comme Jean-Pierre Pernaut lequel est absolument inconnu en dehors de La France.

L’histoire que raconte le roman aurait pu être classique, mais Houellebecq ne fait pas les choses comme tout le monde. Il a besoin de dire du bien de lui-même en mettant dans la bouche des autres des compliments ; ainsi on n’est bien servi que par soi-même. Jed Martin est un peintre qui fait de la photographie. Il mène une vie solitaire, assez médiocre, s’intéresse aux cartes routières de la société Michelin, les intègre dans son travail de création, a une histoire avec Olga, une belle russe qui s’occupe de sa carrière d’artiste. Pour son catalogue, Frantz, le galeriste lui suggère de demander au grand écrivain Michel Houellebecq de faire un texte. Acceptera-t-il ? Car un si grand écrivain qui n’a pas de temps à perdre avec un artiste débutant. Pourtant il accepte et Jed lui rend visite en Irlande. Le narrateur nous fait comprendre que l’écrivain est le double de l’artiste. Ils vivent dans des conditions similaires, Jed ayant des relations compliquées avec son père architecte, Houellebecq ayant eu des rapports plus que mauvais avec sa mère.

Le livre se lit facilement mais je n’y ai pas trouvé d’enjeu. De quoi s’agit-il ? De nous communiquer sa vision du monde. Certes, mais on s’en moque. Personnellement je me moque pas mal de ce que pense Monsieur Houellebecq des empires industriels, de l’architecture moderne ou de la peinture, d’autant plus qu’il tient un discours odieux et débile sur Picasso. Lisez plutôt (page 176): « De toute façon Picasso c’est laid, il peint un monde hideusement déformé parce que son âme est hideuse, et c’est tout ce qu’on peut trouver à dire de Picasso, il n’y a aucune raison de favoriser davantage l’exhibition de ses toiles., il n’a rien à apporter, il n’y a chez lui aucune lumière, aucune innovation dans l’organisation des couleurs ou des formes, enfin il n’y a chez Picasso absolument rien qui mérite d’être signalé, juste une stupidité extrême et un barbouillage priapique qui peut séduire certaines sexagénaires au compte en banque élevé. »

Le Corbusier – le père de Jed est architecte et se suicidera sans avoir pu réaliser ses rêves - est attaqué de la même manière : (page 220) « Le Corbusier nous paraissait un esprit totalitaire et brutal animé d’un goût intense pour la laideur » puis page 223 : « Il bâtissait inlassablement des espaces concentrationnaires, divisés en cellules identiques tout juste bonnes (…) pour une prison modèle ».

Tous les créateurs ne sont pas animés par la laideur. Houellebecq sauve Charles Fourrier et Tocqueville. Il dit aussi du bien de son ami Frédéric Beigbeder dont le dernier roman qui a obtenu l’année dernière le Prix Renaudot « Un roman français » vient de paraître en livre de poche avec une préface de… Michel Houellebecq !

Les choses se gâtent quand le « grand écrivain » est assassiné. On retrouve son corps découpé en tranche dans sa maison dans le Loiret en France. L’enquête commence en même temps que son enterrement au cimetière du Montparnasse. Térésa Cremisi y assiste ; il la décrit ainsi : « Avec son physique d’Orientale, l’éditrice aurait pu être une de ces pleureuses qui étaient encore employées récemment dans certains enterrements du bassin méditerranéen ». Son ami Beigbeder et une centaine de lecteurs fidèles sont là aussi. Houellebecq écrit à propos des réactions suscitées en France par sa mort : « Tous se déclaraient « atterrés », ou au minimum « profondément tristes », et saluaient la mémoire « d’un créateur immense, qui resterait à jamais présent dans nos mémoires… »

L’enquête permet à Houellebecq, l’écrivain, de nous faire une leçon de sociologie de la police. Nous apprenons des choses. Les policiers sont des êtres humains avec des qualités et des faiblesses. Ils disposent d’après Houellebecq de machine à café et même de bouteille de whisky pur malt « Lagavulin », un whisky très rare et qui ne coûte pas moins de cinquante Euros ! Mais ce « reportage » sur la police sert à l’auteur de prétexte pour nous communiquer son dégoût de l’humanité et surtout des enfants. Le livre est truffé de marques ; on dirait le tee-shirt d’un sportif sponsorisé ; ainsi il fait l’éloge de la voiture Audi, du supermarché Casino (il donne l’adresse), de la Mercedes Classe A et classe C, Lexus etc. Il dit du mal du journal Le Monde, lui préférant Art-Press. On apprend au passage que les « prestations des bordels en Thaïlande sont excellentes ou très bonnes » ; un peu plus loin « l’auteur des Particules élémentaires » (c’est ainsi que le narrateur se définit) avoue que les putains thaïlandaises « sucent sans capote, ça c’est bien… »

Alors que nous apporte de nouveau ce roman ? Un bavardage sur la condition humaine, une écriture maniérée qui se veut blanche, technique, une fiction qui convoque des personnages réels et les mélange à d’autres, inventés. Un peu de publicité pour quelques objets de consommation et puis l’ultime message d’un écrivain qui se voudrait hors normes, au-dessus de tous les lots, éternellement maudit, incompris et surtout n’aimant ni la vie ni les chemins du bonheur. Cela étant, j’avoue que le chapitre sur l’euthanasie de son père dans une clinique de Zurich est remarquable. Il est dommage que l’écrivain Michel Houellebecq ait fait assassiner le personnage Michel Houellebecq par un médecin à la perversité tout à fait gratuite. On sort de cette lecture en se demandant si on a envie de le recommander ou de le déconseiller. J’avoue pour ma part que je ne l’aurais pas lu si je n’étais obligé par le fait que je siège à l’Académie Goncourt et qu’il est de notre devoir de lire le maximum de romans de la rentrée afin de distinguer le meilleur d’entre eux le 8 novembre prochain.

Le vice impuni

le 31 juillet 2010. dans Littérature

Le vice impuni

En été, les journaux réduisent leur pagination. Une occasion de serrer un peu plus la ceinture et faire quelques économies. Le problème c’est que le monde se moque des saisons; les guerres continuent, les catastrophes poursuivent leur itinéraire, les hommes politiques persévèrent dans leurs ambitions et leurs erreurs, la crise ne connaît pas de pause et l’homme ne réduit en rien sa capacité de nuisance, ne met pas de limite à son égoïsme ni à son opportunisme.

L’information ne ferme qu’un oeil. Le journal lu sur la plage est souvent emporté par un coup de vent ou piétiné par des gosses qui jouent. Le lecteur renonce à s’informer, étant persuadé qu’il ne perd rien d’essentiel.

La Banlieue s'ennuie

le 14 juin 2010. dans Racisme, xénophobie, Société

La Banlieue s'ennuie

La douleur de la banlieue ne peut être discrète. Elle déborde, éclabousse et perturbe. La douleur c’est l’ennui qui creuse le sillon du malheur dans des corps désoeuvrés ne sachant que faire de leur jeunesse, de leurs ambitions, de leurs rêves. La promiscuité, l’échec scolaire, le chômage sécrètent cet ennui qui égare et expulse ceux qui en souffrent vers la marge, un territoire occupé par les professionnels de l’illégalité. Trafics et brutalité.

De la plus haute des solitudes (les années soixante) on est passé à une forme de détresse où le corps n’est plus mutilé mais exposé à la violence. Les uns étaient des travailleurs immigrés arrivés en France sans leur femme, les autres sont des Français que ces mêmes immigrés ont faits grâce au regroupement familial (1974).