Articles taggés avec: Tawfiq Belfadel

Un butin de guerre

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 28 mai 2016. dans La une, Ecrits

Un butin de guerre

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Finie la lecture, la peur envahit le corps du maire, y coulant des orteils jusqu’aux cheveux teints récemment. Il avait toujours peur de la peur et de la mort. Un dilemme le gagne à présent : il ne sait s’il doit aller au travail ou non. Bouleversé par la lettre, il décide d’aller à la mairie pour se laisser tomber dans le fauteuil couvert de cuir, le fauteuil à cause duquel se sont disputés plusieurs partis lors des élections dans la ville.

Bercé par le fauteuil pour lequel il a sacrifié sa dignité, le maire est dans son bureau, mais sa raison est ailleurs, tentant de donner un sens à la lettre, de mettre un visage sur sa peur. Il sait très bien qu’il n’est pas le seul à recevoir ce genre de lettres. On dirait qu’il est en train de méditer tel un gnostique ravi par une force étrange ou divine. Il perd le fil de ses méditations au moment où il entend quelqu’un frapper à la porte.

2. La secrétaire entre au bureau portant quelques journaux. Elle salue le maire d’un titre honorifique et lui donne les journaux. Elle lit un certain malaise sur son visage rasé mais n’ose pas lui en parler. « Dis aux gens qui veulent me voir que je ne suis pas là. Exception pour mes amis… » lui dit-il, taciturne. La secrétaire s’éclipse, persuadée qu’il y a quelque chose qui inquiète le maire, qu’il ne s’agit pas d’un masque mais d’une vraie inquiétude. Il n’ose pas dévisager son derrière comme d’habitude.

Les mains tremblantes, il feuillète les journaux. Les unes sentent la mort, annonçant différemment le même fait : l’assassinat d’un chanteur qui était au paroxysme de la création et de la célébrité. Les causes et les circonstances sont ambiguës. Fidèle adepte de ce chanteur, le maire a tous ses albums et connaît par cœur certaines de ses chansons.

Il constate que sa peur, enfantée par la lettre, a grandi. Il déchire les journaux en miettes, les jette par terre, et continue d’égrener le chapelet de ses méditations.

Psychanalyse de l’Algérie

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 17 octobre 2015. dans La une, Ecrits

Psychanalyse de l’Algérie

Tu es dans le ventre de ta mère. Tu sais déjà quel sexe tu auras ; c’est expliqué par la sagesse de l’ISLAM avant la naissance des théories de l’ADN et la fabrication des préservatifs. Tu seras un garçon parce que ton père, n’ayant jamais fait l’amour avant le mariage, se précipite en domptant ta mère et éjacule toujours le premier. Tu sais en outre à qui tu ressembleras parmi ta généalogie : cela dépend de la quantité du sperme reçu par ta maman. Tu commences déjà à souffrir et tu as peur de naître dans cette Algérie, de passer de la lumière à l’obscurité. Tu entends ton père gronder, cracher, frapper. Tu naîtras mince, svelte, au visage basané et cahoteux : ta mère ne reçoit aucune vitamine et te nourrit à présent de sa chair et de son sang : ton père, au lieu de bien vous nourrir, dépasse la fourmi en avarice, pour construire davantage de murs, acheter davantage de parcelles.

Après des jours d’acrobaties dans le ventre maternel, les anges transmettent ton dossier en traversant les cieux. Tu verras le jour bientôt. Ils fouillent les archives à la recherche des codes génétiques de ta généalogie : ils te choisissent des membres selon des calculs mystérieux, et Dieu te Façonne à la fin un visage et Souffle sur toi pour te donner une âme, cet élément qui mangera au fur et mesure ton corps.

Accouchement. Ta maman a mal. Tu bouges dans son ventre. Elle est dans un piètre hôpital public : murs fissurés, obscurité, bruits stridents, cris, odeurs puantes… La sage-femme arrive dans cette chambre où ta mère est entassée parmi cinq malades. Elle crie sur ta maman : « allonges-toi salope ! Pourquoi tu fais des enfants et tu viens m’emmerder après ? ». Ta mère sue, pleure, crie, cite tous les noms de Dieu. La sage-femme, au paroxysme de la colère, te tire du ventre. Ta mère s’évanouit. Bienvenue à l’obscurité ! Tu lances le premier cri qui, selon la tradition, montre ton contact avec ton jumeau invisible : c’est le Qarine, un djinn qui connaîtra tout de toi et aidera le sorcier à t’espionner. En fait c’est une sorte de Horla religieux. Tu sais déjà quel prénom tu auras. Mohammed, comme ton père, ton grand-père… « C’est le prénom du Prophète qui apporte de la bénédiction » dit ton père hypocrite.

Tes membres sont durs. Tu joues dans la poussière avec les enfants ; tu reçois les premiers cris, les premières gifles. Après quelques années, la maladie d’Algérie commence à pousser en toi. Tu découvres la masturbation et tu en fais ta religion d’adolescent : tu risques de gommer le chapeau de ton trésor merveilleusement orné le jour de ta circoncision. Tu tombes amoureux de loin. Tu parles mais aucun mot ne sort. Tu es encore un spectateur d’une pièce absurde.

Jeune, tu tombes amoureux de près. Un coup de foudre. Une jeune fille déjà trompée, te trompe. Tu jettes ton cœur dans un parc de recyclage et tu le remplaces par un objet en acier ramassé quelque part. Tu apprends à fumer les mégots. Ensuite, tu fais ton contact philosophique avec la mer qui offre toute sorte de drogue. Ainsi, tu apprends à voler d’un ciel à l’autre en modelant les nuages : c’est l’effet magique de la drogue. L’immigration clandestine à bord d’une petite barque envahit ta tête solitaire.

Femme rebelle

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 26 septembre 2015. dans La une, Ecrits

Femme rebelle

Kahina se lève de son lit, ouvre la grande porte-fenêtre, et allume la première cigarette de la journée. Debout au balcon orné de fer forgé, les seins dressés vers le ciel, elle promène son regard sur la ville tout en fumant. Les petits nuages de fumée sont vite dissipés par un vent suave, soufflé par la Méditerranée. Elle entend un certain bruit, haché de temps en temps, mais n’arrive pas à l’identifier. Elle se penche pour voir en bas : une jeune fille, assise à même le sol, tête baissée, est en train de sangloter, ressemblant dans sa posture à un prisonnier envahi de froid. Kahina ne croit pas ses yeux couleur de miel. Plusieurs fois, elle les ferme et les ouvre. Elle se penche davantage et constate que ce qu’elle voit est bel et bien réel. Elle écrase sa cigarette sur le cendrier, quitte l’appartement sans rien dire à sa mère occupée dans la cuisine, et descend trois à trois les marches des escaliers clair-obscur.

La rue est déserte comme une page blanche au milieu d’un livre.

« Salut. Ça va ma sœur ? Tu… », lui dit Kahina, les prunelles rougies.

La jeune fille lève la tête, ouvre la bouche mais ne dit rien. Elle est dans un état misérable. Son visage est pâle tel un manuscrit médiéval. Son voile est déchiré au-dessous de son cou. Tout montre qu’elle a été grièvement harcelée. Kahina lui demande d’entrer dans l’appartement. La jeune fille se lève et la suit.

Kahina, sa mère, et son frère adolescent occupent seuls un appartement relégué au milieu d’un immeuble d’une architecture coloniale. L’appartement appartenait à des Français : le père de Kahina l’a occupé de force en défonçant la porte, quelques jours après l’Indépendance en 1962. Immigré en France, ce dernier travaille dans une usine qui, selon les déclarations des responsables, serait bientôt fermée vu les déficits rencontrés. Il vient en Algérie une fois par an pour passer le ramadan. Kahina avait un autre frère, mort l’année passée après s’être immolé par le feu. Sa mort a déchiré la famille.

Et la mère et son fils s’étonnent en voyant la jeune fille. « Je l’ai trouvée seule sur le trottoir, en bas de l’immeuble », leur dit Kahina laconiquement.

Lui donnant quelques-uns de ses propres vêtements, Kahina lui montre la salle de bain pour qu’elle prenne une douche et puisse se soigner. Après quelques minutes, elle en sort, le visage encore pâle. Ils s’installent tous dans le salon pour prendre le petit déjeuner.

« Je m’appelle Kahina. Celle-ci est ma mère. Celui-là est mon frère. Ne sois pas timide. Comporte-toi comme si tu étais chez toi ».

Tunisie, moi j’y étais et j’ irai

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 12 septembre 2015. dans Monde, La une, Politique, Voyages

Tunisie, moi j’y étais et j’ irai

Aéroport Tunis-Carthage. Silence, organisation, sympathie. On nous accueillit, tous les passagers et moi-même, par de jolis mots « Marhba aslama. Bon séjour ». Ma colère contre mon Algérie commence à pousser, à me consumer de l’intérieur. Direction Tunis. Je me rince les yeux en contemplant les mille et une espèces de fleurs étalées tout au long de l’avenue Bourguiba dont j’entendrai le prénom chaque jour, dans les cafés, les taxis, le train, en guise de respect et d’amour. La liberté s’affichait partout, notamment dans ces belles terrasses de cafés où, contrairement à mon Algérie, les femmes fumaient, buvaient en toute tranquillité sous l’indifférence des piétons. Chez moi, je parcourais des kilomètres pour me procurer une bière, avec le doute d’être lynché ou froissé par les concitoyens qui parlent au nom d’Allah.

Médina de Tunis. Un labyrinthe fascinant où j’avais l’envie de tout acheter. Discussion avec certains artisans qui me parlèrent de la mosquée Zaitouna, de l’art, et du patrimoine tunisien. Je suivais ces ruelles étroites pavées de dalles, où toutes les nationalités laissaient des traces : Chinois, Anglais, Russes, Algériens. Je compris ainsi que certains pays occidentaux étaient jaloux de la Tunisie et de ses charmes, voulant coûte que coûte que ce joli pays sombre dans la misère en appelant leurs ressortissants à quitter le pays sous le prétexte d’insécurité. Dans chaque coin et recoin, les policiers me souhaitaient la bienvenue et me guidaient.

Café de Paris. L’Avenue Bourguiba, pleine de terrasses, de vitrines à l’anglaise et de banques modernisées, est une mosaïque vivante. Un Tunisien, Salah, s’attabla, me parlant de ses voyages, des charmes de la Tunisie, et de l’âge d’or d’Algérie. Je me rappelais chaque jour la phrase que sa grand-mère ou sa tante lui a dite à propos du tabac : « Rass bla kiffe, yastahell essif » (une tête sans tabac mérite l’épée). Elle avait raison.

La cuisine tunisienne me séduisit par ses saveurs : Makloub, couscous au poisson, Bamabalouni, thé à la menthe, salade mechouia. Je rencontrai un Algérien, Halim, docteur de mathématiques en Algérie qui était comme moi ravagé de l’intérieur par le désordre qui règne sur l’Algérie.

Hypocrisie algérienne et féminisme de la jupe

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 06 juin 2015. dans Monde, La une, Ecrits, Religions, Politique

Hypocrisie algérienne et féminisme de la jupe

Peignant les misères de la Kabylie dans ses écrits ethnographiques, Mouloud Feraoun avait montré que cette région n’était belle que pour celui qui la voyait avec un regard neuf. Vous pouvez généraliser cette idée émise dans les années 1950 sur l’Algérie d’aujourd’hui : l’Algérie n’est belle que pour les étrangers et les émigrés qui ne l’ont pas visitée depuis des lustres. Cette misère est sorcière : tantôt palpable, tantôt abstraite tel un ver soufi. En paraphrasant Edouard Glissant, vous pouvez représenter cette misère par un Archipel de petites misères liées les unes aux autres par des rhizomes invisibles. La vue de cet Archipel, la sensation de son tumulte, sa complexité, font pleurer les Algériens conscients de la mécanique du pays, et bercent ceux qui sont aveuglés par le Narcissisme héréditaire. Cependant, les habitants de ce petit Tout-Monde misérable intériorisent les maux et les troubles, se réfugiant dans la religion, dans le complexe d’infériorité qui subsiste depuis Fanon sous un autre masque, ou très souvent dans l’hypocrisie et la banalité. Exemple : la jupe. Quelques centimètres de tissu fabriqués en Turquie ou en Chine font couler tant d’encre ! C’est l’histoire d’une étudiante, quelque part dans cet Archipel balzacien, qui a été renvoyée de l’université parce qu’elle portait une jupe trop courte. Depuis des semaines, l’évènement circule d’un trottoir à l’autre, faisant vibrer notamment la toile : en guise de solidarité, des pages sont créées, des photos de femmes en minijupe diffusées, et des marches programmées. Des excuses sont présentées à l’étudiante.

Toute femme a le droit de s’habiller comme elle veut vu qu’elle est un être libre, mais l’université est un lieu sacré de Savoir et de valeurs universelles, non une boite de nuit ou des escaliers de Cannes. L’ampleur conquise par ces centimètres est due à la banalité, fille de l’hypocrisie algérienne qui règne sur le pays des orteils jusqu’au front. En somme c’est un cogito néo-cartésien : plus c’est banal, plus c’est bon. Une poignée de tissu est prise pour une théorie féministe, alors que les gens ignorent le vrai sens de la femme et du féminisme. Flashback : guidées par Lysistrata, des femmes de la Grèce antique forcent leurs maris à cesser la guerre ; Simone de Beauvoir, charmante, libre dans sa tenue vestimentaire sans être provocatrice, souriante à côté d’un Sartre sage et discret, consacra sa vie pour l’égalité des droits en faveur des femmes. Sous les menaces fréquentes, dans un climat de sang et de souffre, Gisèle Halimi aiguisa ses actes courageux et sa plume éprise de justice. Tous ces combats féministes sont réduits en Algérie à un pan de tissu. La raison : la banalité algérienne explique cet acte par l’ouverture d’esprit et la liberté. Sartre perdait donc son temps en fouillant les mystères de la liberté qu’on explique tout simplement par une jupe tissée en fraction de secondes. Si vous n’êtes pas d’accord, on vous qualifiera d’islamiste angoissé par les courbes du deuxième sexe. Ainsi, n’essayez pas d’être en Algérie un Gandhi sage et entouré d’un drap, ou un Emir Abdelkader humaniste et habillé de burnous ; portez les dernières modes vestimentaires inspirées des feuilletons turcs, et le pays vous prendra pour un savant à l’esprit ouvert.

Albert Camus, Cheb Banana et Chaba Ziza

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 08 mai 2015. dans La une, Ecrits

Albert Camus, Cheb Banana et Chaba Ziza

C’est l’été 2015. Albert Camus rentre en Algérie. Depuis des années, il essaie de mettre un nouveau visage sur le pays de sa jeunesse. Pour apprivoiser la mer qu’il aime autant que sa mère, il prend le bateau. Le voyage lui semble une éternité, vu qu’il est hâté de mettre les pieds sur la plage où son Meursault avait criblé l’Arabe, de voir ces femmes aux saveurs uniques, de déambuler, un journal à la main, sous le soleil qui donne envie de faire l’amour ou de tuer. Une miniature infinie traverse son esprit. Des nuages se bousculent dans sa direction, portant des noms d’amis et de souvenirs éternels. Il sort une feuille et grave un court texte sans nationalité. Une femme se dirige vers lui. Elle ressemble à l’amante de Meursault, dansant dans sa robe couleur d’évasion. Ses petits seins ressemblent à des pigeons figés. « Bonjour cher Camus. Je suis Algérienne. Puis-je discuter avec vous ? » Mordant toujours sa cigarette, il lui répond avec un regard coquin : « Cela n’a pas d’importance ». Camus ne change jamais ! se dit la femme. Il voit l’Algérie dans les yeux de cette colline en chair.

Port d’Oran. Début de la métamorphose. Les voyageurs qui se tenaient sages et cartésiens se bousculent en piétinant la loi, s’insultent l’un l’autre. Les douaniers provoquent les gens pour quémander un cadeau français ou des sous. On exige à Camus d’ouvrir sa petite valise. On jette partout ses objets. Il n’y a que des livres. Un douanier au visage basané, au derrière carré, l’interroge en un français arabo-créole-berbère : « c’est quoi ça ? » Avec indifférence Camus répond : « des préservatifs ». Le douanier, vexé et égaré par les mots de l’écrivain, lui fait signe de s’en aller.

Camus ne croit pas ses yeux. Une colère mêlée à l’humiliation traverse son corps. Il grille cigarette sur cigarette. Plus de haïks, plus de terrasses où ces charmantes femmes aux cheveux courts pouvaient autrefois fumer et papoter ; les rues et trottoirs sont salis par les crachats et les déchets. Les gens le dévisagent en répétant « c’est un roumi » (un français). Il devient étranger, trahi par le temps ou par sa plume. Un vieux vient à sa rencontre en souriant. C’est le fou de la ville. « Ravi de vous retrouver cher Camus. Vous semblez fatigué, vous êtes pâle. Je vous offre un verre ? » L’écrivain accepte. Ils entrent en cachette dans un bar cloué dans un quartier fréquenté par les S.D.F et les putes discrètes. Le vieux parle trop. L’écrivain est déçu par cette Algérie. Sisyphe arrête de pousser sa pierre et la lui jette sur le dos. Le vieux ronronne toujours, envahi par mille et un sentiments : « l’Algérie a changé cher Camus. N’essayez pas de comprendre, sinon vous sombrez dans la folie. Ce pays pour qui des gens ont sacrifié leur sang et leur âme est devenu un grand carton habité par des corps survivants. Il a perdu ses principes, son Nez est fissuré. Bref le pays baise celui qui l’aime et aime celui qui le baise. Putain j’ai gaspillé mon amour… » Le vieux s’énerve et commence à insulter les gens, les prophètes, l’Etat, Dieu. « Qui suis-je ? Mon bateau est noyé… ma femme m’a trahi… on m’a ensorcelé… mes enfants m’ont mordu… J’ai fini par avoir la bite dans la tête… il faut comprendre ces gens qui traversent la mer à bord de barques… » Dompté par la colère, ou la sagesse, il mélange tout en toussant et crachant sur sa chemise. Il saisit une grande affiche et la tend à Camus. Elle montre les photos d’un homme et d’une femme dans un cabaret, avec un grand titre « Soirée Rai. Cheb Banana et Chaba Ziza ».

La burqa m’a tuer

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 07 février 2015. dans La une, Ecrits

La burqa m’a tuer

Je souffrais d’un trouble qui s’appelait VISA. Ni la religion, ni la science, ne pouvaient y remédier. Sans travail et sans amour, je passais mon temps dans les cafés, à jouer au domino avec les vieux, à adosser mon dos contre les murs humides. Dans la rue, je trébuchais à cause de la fatigue de la masturbation, le seul don que j’avais. Pour quitter mes vêtements et ma terre, je fumais des joints de haschich offerts par mes amis et commençais à tracer dans ma tête une nouvelle carte géographique du monde. Nombreux étaient les gens qui jouaient le même personnage que moi. Ils se multipliaient au fur et à mesure et le théâtre ne suffit plus. De temps en temps, un personnage tombait de l’estrade dans le sol de la folie. Sur les nuages du haschich, je rêvais d’être un animal pouvant faire l’amour quand bon lui semblait, un oiseau capable de sillonner les continents sans perdre son plumage ; je rêvais d’un séisme qui nous collerait, de par sa force, à la France, où à un autre pays marchant de gauche à droite.

Tant de visas refusés : le consul commença à me connaître, et on ne trouva plus de page vierge pour me cracher le cachet des refus. Quand quelqu’un avait eu le visa, la nouvelle circulait pendant des semaines dans tous les coins du village, chez les petits comme chez les adultes. J’étais au bord de l’estrade. Les câbles de ma vie se frôlaient. Je me tournais alors vers la Mecque : je commençai à faire la prière pour éliminer les images sanglantes de mon passeport, et gommer le nom du consul.

En été, les émigrés entraient pour passer un court séjour de cent jours. On reconnaissait de loin leurs voitures semblables à des chameaux vu les montagnes de bagages sur le toit. Ils ramenaient divers objets de la France et d’Espagne, y compris couches pour enfants, papier de toilettes, pneus, vélos, des chaussures impaires… Cela faisait honte. Cependant je les enviais comme cette Grenouille de La Fontaine. Comme d’autres prétendants, dès le jour d’arrivée, j’envoyais ma mère demander la main de la femme « émigrée » qu’elle fût handicapée ou lesbienne, passant d’une porte à l’autre, accumulant les réprimandes. Pas de chance. Ma mère me conseilla de faire un pèlerinage à un célèbre marabout du village où les jeunes gens avaient habitude de baiser et de boire. Je n’y croyais pas, mais pour dissiper le doute, je me dirigeai vers le mausolée, une bougie dans la main. « Je veux un VISA de la France cher marabout, coûte que coûte », implorai-je. Soudain, un vent étrange me gifla de toutes ses forces et me dit d’une voix rauque : « casse-toi sinon je te mets la bougie dans le cul ! ». Je jetai la bougie au seuil, et je m’éclipsai.

Les Fleurs du Bien

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 24 janvier 2015. dans La une, Ecrits

Les Fleurs du Bien

Dans les rayons de tes champs

Dans tes dunes sans aventuriers

Dans ton bateau sans matelots

Dans tes feuilles allongées

Dans tes montagnes sans rivières

Dans les couloirs de tes poèmes

Dans ta ruche sorcière

Dans la canicule de tes larmes

Dans la banquise de tes soupirs

Dans ta langue indicible

Dans tes nuits ivres

Dans tes bras d’exil

Dans les nuages de tes ailes

Dans l’ombrage de tes rhizomes

Dans ton ancre natale

Dans la solitude de ton royaume

Dans ton île solidaire

Dans tes troncs douloureux

Dans tes silences de miroir

Je cherche Dieu.

Maudite soit ma mère

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 17 janvier 2015. dans La une, Ecrits

Maudite soit ma mère

Je suis entré en Espagne le jour de la chute du mur de Berlin. C’était le jour où le mur existentiel s’était écroulé en moi aussi. J’avais toujours rêvé de mettre les pieds en Espagne : j’en avais fait un mythe. Chaque soir j’allais m’asseoir face à la Méditerranée. Je me posais cette question : comment quelques kilomètres d’eau douce et calme pouvaient séparer deux vies, deux états d’âme, contradictoires ? Face à l’étendue bleue pleine de richesses, je m’approchais de l’eau comme un néo-Narcisse. Elle reflétait mes tristesses enfouies, ma vanité, et l’hypocrisie des miens qui ont transformé la terre en caserne et l’islam en masque. Je fumais des joints de haschich l’un après l’autre. Et comme si je possédais la lampe d’Aladin, je me voyais léger, blond, heureux sur la terre espagnole ; un bavard dans un monde calme. Avec le temps, la mer avait marre d’intérioriser ma catharsis et commença à refléter sa mélancolie dans mes yeux couleur d’angoisse.

Chez moi, tout le monde me prenait pour un naïf, un fou, une fillette au sexe masculin. J’étais le Petit Poucet modèle d’Algérie. Je n’attirais ni les amis, ni les femmes, ni les anges. Ma vie était un champ d’études propice pour les anthropologues et les sociologues. On me prenait aussi pour un mécréant parce que je ne faisais pas les cinq prières, parce que je prenais la mer pour un Dieu. « La prière est l’essence du bonheur » me disait ma mère. Je lui répétais que même les athées connaissaient le bonheur, que Dieu n’était pas un distributeur de sentiments mais une paix récompensant les êtres selon la couleur du cœur. Notre terre était gouvernée par l’individualisme et le ciel par l’hypocrisie. Hormis moi-même, tous traçaient leurs vies selon un manifeste intitulé Code de la vie : naître pour mourir dans la vie, jouer dans la poussière tout en se séparant des filles, ne jamais regarder son sexe avant le mariage, avoir un diplôme, faire le service militaire, travailler, pleurer pour des chiffres et des dates non pour des visages ou des valeurs, se marier avec une Algérienne qui savait faire le couscous et recevoir les gifles du conjoint, acheter une parcelle, construire une maison plus grande que celle du voisin, sans oublier de se faire tamponner le front par amour d’Allah. Bref, le haschich m’inspirait et me donnait l’envie de faire ma vie en sens inverse des miens.

Après tant de visas refusés, je finis par pisser sur mon passeport. Je défiai la mer sur une barque de quatre mètres quatre vingt centimètres, en compagnie de quatre personnages du Manifeste algérien : le premier tenait un Coran entre les mains, l’autre dévisageait une image de sa cousine, sa future femme et cible des gifles, le troisième une photo de la Mecque, le quatrième, qui dirigeait la barque, traçait avec l’hélice le plan de son futur château qu’il construirait au bled ; je tenais un joint de haschisch, une bouteille de vin, et une couverture d’une pièce utopique : L’île des esclaves de Marivaux. La couverture montrait un roi accroupi devant un Arlequin au masque brillant, sur une île pénétrant le ciel. En renversant la couverture, l’île eut la forme de mon Algérie. La barque avançait, et la mer me semblait un désert vierge caressé par des doigts de pianiste. Bien que petit, ce morceau de bois était plus vaste que mon pays.

Fatwa meurtrière

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 03 janvier 2015. dans Monde, La une, Religions, Politique, Actualité

Fatwa meurtrière

Un père, une maman, et deux fils. Voilà ma famille. Mon père reçoit une prime de militant alors que, selon les témoignages, il n’a jamais fait la guerre. Ma mère est analphabète au front tatoué. Tabassée souvent par mon géniteur, elle a fini par prendre les gifles pour une bénédiction. Mon frère est islamiste et imam. Il n’y a que moi qui écris de gauche à droite, parlant une langue qu’ils prennent pour une musique et un signe de féminité. Mon frère ne m’a jamais parlé ou regardé dans les yeux. Il est le feu, je suis la glace. Mes parents l’aiment beaucoup parce qu’il leur jure que leur place est dans le Paradis. Il leur dessine ainsi des rivières infinies et des châteaux lumineux. Un jour, j’ai trouvé ma chambre en grand désordre : livres et manuscrits brulés, portraits arrachés des murs, et cette phrase accrochée à la porte : « Tu dois mourir ». Je n’ai rien dit. Le vendredi, il fait une fatwa pour me tuer. Fatwa meurtrière. Après la fin de son prêche, il entre dans ma chambre, un couteau dans la main, et le nom d’Allah au bout de la langue. Gardant mon sang froid, je le prie pour une discussion à bâtons rompus. Il accepte difficilement :

Salamalec mon frère islamiste. Nous avons tous deux les pieds sur l’Algérie mais un grand gouffre nous sépare. Tu te dis arabo-musulman. Je suis Algérien : mon identité est une mosaïque embellie par d’innombrables appartenances que je n’arrive même pas à distinguer et que je revendique toutes. L’histoire de l’Algérie ne commence pas avec le débarquement des troupes françaises sur Sidi-Ferruch ou l’arrivée des Ottomans, mais des siècles avant la fabrication de la parabole. Seul le nom que tu portes et que tu rêves de léguer à ta progéniture revêt toute une grande histoire imprégnée de multiples appartenances. Ce n’est pas parce que le Coran est écrit en arabe que l’islam et l’arabité sont synonymes : quitte tes chaussures et sillonne la terre comme Ibn Battuta, Ibn Khaldoun, Ibn Arabi, l’Emir Abdelkader, et tu verras que même ailleurs il y a des musulmans écrivant de gauche à droite, qu’on ne peut pas voir le monde d’un minaret.

Tu me prends pour un mécréant parce que tu ne me vois pas dans les premières lignes dans la mosquée. Parce que je parle une langue que tu ne comprends pas, la confondant avec le visage de la colonisation. Parce que tu vois un essaim de femmes me chérir et demander mon autographe. Parce que tu me vois à la télévision française. Tu théorises ainsi ton hypothèse surréaliste : « Il dénude l’Algérie pour être gâté par la France ». Ton ennemi n’est pas l’Occident mais des Algériens comme nous tous, ayant transformé la vie en uniforme, et la religion en caserne. Tu me prends pour un libertin, un débauché : tu m’avais vu boire ou baiser ? Ne fais pas semblant d’ignorer qu’en islam, le moindre doute est un pêché. Tu veux que je sois ta photocopie alors que j’ai appris à être libre sans me perdre. La réalité est subjective, et personne ne détient la vérité. Le Prophète a transmis l’islam ni par le sabre ni par la menace du verbe, mais par l’exemple. N’est-il pas dit dans le Coran « vous avez votre religion et j’ai la mienne » ? Tu commences à trembler et tu te dis comment ce francophone connaît tant de choses sur l’islam et sait mieux parler que moi.

[12  >>