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Les Fleurs du Bien

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 24 janvier 2015. dans La une, Ecrits

Les Fleurs du Bien

Dans les rayons de tes champs

Dans tes dunes sans aventuriers

Dans ton bateau sans matelots

Dans tes feuilles allongées

Dans tes montagnes sans rivières

Dans les couloirs de tes poèmes

Dans ta ruche sorcière

Dans la canicule de tes larmes

Dans la banquise de tes soupirs

Dans ta langue indicible

Dans tes nuits ivres

Dans tes bras d’exil

Dans les nuages de tes ailes

Dans l’ombrage de tes rhizomes

Dans ton ancre natale

Dans la solitude de ton royaume

Dans ton île solidaire

Dans tes troncs douloureux

Dans tes silences de miroir

Je cherche Dieu.

Maudite soit ma mère

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 17 janvier 2015. dans La une, Ecrits

Maudite soit ma mère

Je suis entré en Espagne le jour de la chute du mur de Berlin. C’était le jour où le mur existentiel s’était écroulé en moi aussi. J’avais toujours rêvé de mettre les pieds en Espagne : j’en avais fait un mythe. Chaque soir j’allais m’asseoir face à la Méditerranée. Je me posais cette question : comment quelques kilomètres d’eau douce et calme pouvaient séparer deux vies, deux états d’âme, contradictoires ? Face à l’étendue bleue pleine de richesses, je m’approchais de l’eau comme un néo-Narcisse. Elle reflétait mes tristesses enfouies, ma vanité, et l’hypocrisie des miens qui ont transformé la terre en caserne et l’islam en masque. Je fumais des joints de haschich l’un après l’autre. Et comme si je possédais la lampe d’Aladin, je me voyais léger, blond, heureux sur la terre espagnole ; un bavard dans un monde calme. Avec le temps, la mer avait marre d’intérioriser ma catharsis et commença à refléter sa mélancolie dans mes yeux couleur d’angoisse.

Chez moi, tout le monde me prenait pour un naïf, un fou, une fillette au sexe masculin. J’étais le Petit Poucet modèle d’Algérie. Je n’attirais ni les amis, ni les femmes, ni les anges. Ma vie était un champ d’études propice pour les anthropologues et les sociologues. On me prenait aussi pour un mécréant parce que je ne faisais pas les cinq prières, parce que je prenais la mer pour un Dieu. « La prière est l’essence du bonheur » me disait ma mère. Je lui répétais que même les athées connaissaient le bonheur, que Dieu n’était pas un distributeur de sentiments mais une paix récompensant les êtres selon la couleur du cœur. Notre terre était gouvernée par l’individualisme et le ciel par l’hypocrisie. Hormis moi-même, tous traçaient leurs vies selon un manifeste intitulé Code de la vie : naître pour mourir dans la vie, jouer dans la poussière tout en se séparant des filles, ne jamais regarder son sexe avant le mariage, avoir un diplôme, faire le service militaire, travailler, pleurer pour des chiffres et des dates non pour des visages ou des valeurs, se marier avec une Algérienne qui savait faire le couscous et recevoir les gifles du conjoint, acheter une parcelle, construire une maison plus grande que celle du voisin, sans oublier de se faire tamponner le front par amour d’Allah. Bref, le haschich m’inspirait et me donnait l’envie de faire ma vie en sens inverse des miens.

Après tant de visas refusés, je finis par pisser sur mon passeport. Je défiai la mer sur une barque de quatre mètres quatre vingt centimètres, en compagnie de quatre personnages du Manifeste algérien : le premier tenait un Coran entre les mains, l’autre dévisageait une image de sa cousine, sa future femme et cible des gifles, le troisième une photo de la Mecque, le quatrième, qui dirigeait la barque, traçait avec l’hélice le plan de son futur château qu’il construirait au bled ; je tenais un joint de haschisch, une bouteille de vin, et une couverture d’une pièce utopique : L’île des esclaves de Marivaux. La couverture montrait un roi accroupi devant un Arlequin au masque brillant, sur une île pénétrant le ciel. En renversant la couverture, l’île eut la forme de mon Algérie. La barque avançait, et la mer me semblait un désert vierge caressé par des doigts de pianiste. Bien que petit, ce morceau de bois était plus vaste que mon pays.

Fatwa meurtrière

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 03 janvier 2015. dans Monde, La une, Religions, Politique, Actualité

Fatwa meurtrière

Un père, une maman, et deux fils. Voilà ma famille. Mon père reçoit une prime de militant alors que, selon les témoignages, il n’a jamais fait la guerre. Ma mère est analphabète au front tatoué. Tabassée souvent par mon géniteur, elle a fini par prendre les gifles pour une bénédiction. Mon frère est islamiste et imam. Il n’y a que moi qui écris de gauche à droite, parlant une langue qu’ils prennent pour une musique et un signe de féminité. Mon frère ne m’a jamais parlé ou regardé dans les yeux. Il est le feu, je suis la glace. Mes parents l’aiment beaucoup parce qu’il leur jure que leur place est dans le Paradis. Il leur dessine ainsi des rivières infinies et des châteaux lumineux. Un jour, j’ai trouvé ma chambre en grand désordre : livres et manuscrits brulés, portraits arrachés des murs, et cette phrase accrochée à la porte : « Tu dois mourir ». Je n’ai rien dit. Le vendredi, il fait une fatwa pour me tuer. Fatwa meurtrière. Après la fin de son prêche, il entre dans ma chambre, un couteau dans la main, et le nom d’Allah au bout de la langue. Gardant mon sang froid, je le prie pour une discussion à bâtons rompus. Il accepte difficilement :

Salamalec mon frère islamiste. Nous avons tous deux les pieds sur l’Algérie mais un grand gouffre nous sépare. Tu te dis arabo-musulman. Je suis Algérien : mon identité est une mosaïque embellie par d’innombrables appartenances que je n’arrive même pas à distinguer et que je revendique toutes. L’histoire de l’Algérie ne commence pas avec le débarquement des troupes françaises sur Sidi-Ferruch ou l’arrivée des Ottomans, mais des siècles avant la fabrication de la parabole. Seul le nom que tu portes et que tu rêves de léguer à ta progéniture revêt toute une grande histoire imprégnée de multiples appartenances. Ce n’est pas parce que le Coran est écrit en arabe que l’islam et l’arabité sont synonymes : quitte tes chaussures et sillonne la terre comme Ibn Battuta, Ibn Khaldoun, Ibn Arabi, l’Emir Abdelkader, et tu verras que même ailleurs il y a des musulmans écrivant de gauche à droite, qu’on ne peut pas voir le monde d’un minaret.

Tu me prends pour un mécréant parce que tu ne me vois pas dans les premières lignes dans la mosquée. Parce que je parle une langue que tu ne comprends pas, la confondant avec le visage de la colonisation. Parce que tu vois un essaim de femmes me chérir et demander mon autographe. Parce que tu me vois à la télévision française. Tu théorises ainsi ton hypothèse surréaliste : « Il dénude l’Algérie pour être gâté par la France ». Ton ennemi n’est pas l’Occident mais des Algériens comme nous tous, ayant transformé la vie en uniforme, et la religion en caserne. Tu me prends pour un libertin, un débauché : tu m’avais vu boire ou baiser ? Ne fais pas semblant d’ignorer qu’en islam, le moindre doute est un pêché. Tu veux que je sois ta photocopie alors que j’ai appris à être libre sans me perdre. La réalité est subjective, et personne ne détient la vérité. Le Prophète a transmis l’islam ni par le sabre ni par la menace du verbe, mais par l’exemple. N’est-il pas dit dans le Coran « vous avez votre religion et j’ai la mienne » ? Tu commences à trembler et tu te dis comment ce francophone connaît tant de choses sur l’islam et sait mieux parler que moi.

Le Panthéon des vivants

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 13 décembre 2014. dans La une, Ecrits

Le Panthéon des vivants

Vous êtes face à un tableau qui représente une terre et un drapeau. C’est un tableau magique. Déshabillez-vous et entrez dedans. Imaginez un Théâtre dont la dimension échappe aux yeux. Il n’y a que l’estrade et les fauteuils poussiéreux. Le toit est nu, et vous, vous pouvez voir les nuages et les mouettes. Les murs sont supprimés et vous pouvez voir clairement les cieux et les anges transportant les archives des vivants et des morts. Depuis notre venue du néant, nous sommes des millions de personnes, tous sexes et âges confondus, entassées dans cet espace existentiel, ce Panthéon de vivants, semblable à un mythe géographique.

Jadis c’était un centre des civilisations, un carrefour des différentes cultures et langues. Des années après l’Indépendance il est devenu un royaume égoïste et injuste, dirigé par un Dieu humain. Il tient le Théâtre depuis des décennies. C’est un vieux qui porte le masque d’un jeune prince charmant au sourire éternel. A vrai dire, il est mieux découvert avec son masque. Nous n’avons jamais mis les pieds hors de ce lieu. Notre Dieu répète sans cesse que nous sommes le Centre de l’Univers et que la Terre est moins petite que son masque.

Nous sommes tous condamnés à regarder éternellement des spectacles de marionnettes. C’est notre Dieu humain qui manipule. Tous les autres suivent attentivement ; il n’y a que moi qui lis des livres ici, sans attirer l’attention des autres. Les personnages sont toujours les mêmes, des loups morts portant des masques d’agneaux.

J’ai honte des mascarades de ce Dieu. Les autres ne s’en soucient pas parce qu’ils ne cherchent qu’à remplir le ventre et les poches. Quand les spectateurs en ont marre, les comédiens distribuent des baguettes de pains et des sous, nous obligeant de sourire et d’applaudir ce Dieu en plastique.

Un jour je me lève en plein spectacle. Je défie ce Dieu et ses marionnettes. Je révèle que ses personnages sont des morts et que je vois de loin les fils qu’il utilise. Il me demande alors de lui parler en aparté. Il lance un intermède, un groupe chante des louanges au Théâtre. Il me promet de me donner plus de pain et d’argent, à condition que je regarde et que me taise. « Entre la faim et la dignité, je choisis la deuxième » lui dis-je. Il me menace alors de mort.

Je suis envahi de dilemme cornélien. Trop de mythes gravitent autour de ma tête. Je me sens seul dans une île sans notion de temps et d’espace. Un matin, Dieu se lève tard. Les spectateurs s’inquiètent. Les personnages sourient encore. Je me lève, je monte sur scène, et je me brûle vivant. Je souris pour la première fois, alors que les langues du feu me donnent la liberté. Quand on sait que l’Autre existe on peut défier le faux Dieu.

À la recherche de Dieu et du miel

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 22 novembre 2014. dans La une, Ecrits

À la recherche de Dieu et du miel

Pour la première fois, je mets les pieds sur le sol de la France dont je pratique la langue et déguste le vin. D’ailleurs, je n’ai jamais quitté mon pays. Je suis un arbre dont les racines sont attachées aux branches, un jeune homme assombri par le noir de mon Algérie.

Dans mon cabas : du tabac, une chicha (narguilé), et des livres. Sur mon dos : de la solitude et de l’amertume née en moi parce que mon père est né après l’Indépendance. J’arrive sur Paris que je n’ai connu que par la lecture. Paris est une femme libre mais encore vierge et séduisante. J’ai le vertige tel Raskolnikov après son crime. Le bruit des engins et le son de la rapidité se mêlent dans ma tête solitaire. Chose étonnante : ici les femmes sont moins nues que chez nous où des femmes portent des minijupes et des collants translucides en plein hiver.

J’entre dans un café. Je trébuche sur les marches. Ma tête est devenue une boite de Pandore. Je veux quitter vite cette terre : à cet instant, la modernité me semble une imposture. Je commande un café. Je sors un roman que je lis pour la deuxième fois : Au pays de Tahar Ben Jelloun. Je déteste le personnage de ce roman qui s’accrochait tellement à l’avenir qu’il avait oublié de vivre, perdant ainsi le sens de son être qu’il avait construit depuis des années en France. La vie est comme un briquet que je perds quelques heures après son achat. Des nuages de cotons.

Je paie et je sors. Je prends le train pour me diriger vers l’hôtel. Je trébuche encore en montant. Je m’assois. En face de moi, une femme qui semble avoir quarante ans. Cheveux courts, un pull rouge, jean noir moulant. Ses yeux noirs me dévisagent derrière des lunettes. L’histoire de Stendhal se dessine dans ma tête : Le Rouge et le Noir. Cette femme est un roman.

Je sors mon roman. « Je peux voir le livre ? » me dit-elle. Je le lui donne. Elle le jette dans son sac. La discussion commence alors par la littérature et sombre dans l’amour et l’érotisme. « Il y a deux choses qui m’attirent en toi femme-roman ». « Lesquelles ? »« Ta poitrine bien dressée vers Dieu, et tes cheveux courts que je rêve de caresser ». « J’aime les mecs subtils » me dit-elle. Ah ! J’ai raté ma station. Elle m’invite à prendre un verre en sa compagnie.

Sisyphe en Algérie

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 04 octobre 2014. dans La une, Ecrits

Sisyphe en Algérie

Je suis face à la mer. Un carré de la Méditerranée. Médi-tyrannie. Elle est calme comme ce monde avant la naissance des montagnes. Il fait chaud. Trop.

Je suis brun, presque basané, et donc le produit dérivé de la peau noire. Je commence à enlever mes sandales de caoutchouc, puis mes vêtements et mes sous-vêtements salis par mes pensées nocturnes. Je suis nu. Je dépose par terre le fardeau de mes ancêtres que je porte sur mon dos depuis que je suis né et que j’ai rempli un vide dans l’existence. Pourquoi on naît, si on meurt après ? Je fais du tout un amas, une sorte de montagne en papier. Debout sur le rocher, nu, je suis prêt à sauter. Je ne porte rien sur moi, ni passeport, ni sac à dos, ni provisions, ni une langue.

Mes chaussures, mes vêtements, et mes ancêtres tendent la main tentant de me retenir par les pieds. En vain. Je lève le bras pour leur dire au-revoir, peut-être adieu, et je saute dans l’eau, tête la première.

L’eau est tiède comme la bière que je buvais en cachette à côté du mausolée de notre village, en récitant les poèmes d’Omar Khayyâm. Un jour j’y ai surpris le muezzin de notre village et notre voisine la couturière tout nus ; je croyais qu’on faisait cela par tradition, mais avec le temps, j’ai compris qu’on appelait cela « L’amour ». Ah les hypocrites ! Dans notre village on nous a toujours répété que l’amour était un grand tabou : tellement obsédés par le corps de l’autre, nous avons fini par réfléchir avec le sexe et l’instinct.

Nu, léger, j’avance en ramant avec les bras et les pieds. D’ici notre village paraît plus grand que lorsqu’on s’approche de la côte.

En sortant de la maison, je n’ai rien dit à propos de mon projet que je préméditais depuis longtemps. J’ai décidé donc de quitter ma terre où je me sentais seul et étranger, étourdi par les interdits. Il est dit, dans certains livres que j’ai lus, qu’il y a une île sans habitants à quelques kilomètres du nord de mon village. J’en ai parlé à un de mes enseignants. « T’es fou, tu délires », me dit-il. J’ai répondu : « Les savants et les gens érudits ont tous un degré de folie ».

Je veux arriver coûte que coûte dans cette île. Je veux y renaître à nouveau, inventer une autre langue, une nouvelle religion ; la devise de mon île sera « amour et liberté ».

A quelques kilomètres, je vois un jeune pêcheur au visage ridé et misérable. On ne naît pas moche, on le devient. Il me pose une question sans interrogation parce qu’il a un dentier mal fixé : « Depuis quand tu nages ? ». Je réponds : « La notion du temps est approximative ». Le mec, je le connais : il tabasse chaque jour sa femme sans raison, alors que sa barque porte le prénom d’une femme. Contradiction. Vive les femmes ! Il se sent froissé, je continue mon chemin existentiel.

Aicha au bois dormant

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 10 mai 2014. dans La une, Ecrits

Aicha au bois dormant

Quand j’étais élève au lycée, j’étais follement amoureuse de Hocine. Nous nous aimions l’un l’autre d’un amour platonique, transcendantal. Et quand j’étais en terminale, notre amour était à son apogée. Tous mes collègues, garçons et filles, avaient peur de l’examen décisif du bac, hormis ceux et celles qui, comme moi, baignaient dans l’amour. Ce dernier ne laissait aucun sentiment perturbateur s’insinuer dans ma vie.

Je réussis facilement l’examen du bac et j’étais quelques mois après à la faculté des sciences humaines à Oran où j’étais orientée. Hocine, mon amoureux, était là aussi : il eut son bac la même année que moi, mais il choisit de suivre des études en médecine. Nous nous rencontrions presque tous les jours. Les weekends étaient aussi merveilleux que les autres jours : nous nous promenions dans la ville, et surtout au bord de la mer. Tout comme au lycée, j’étais une étudiante brillante ; conscients de ma gentillesse et de mon charisme, mes enseignants m’encourageaient davantage, me prêtant même leurs livres.

La première année universitaire s’acheva assez vite. L’été embrassa la vie et sa chaleur ensevelit mon village natal. Hocine et moi habitions au même village qui, donnant sur la Méditerranée, se trouvait à une centaine de kilomètres d’Oran. La terrasse, hélas !, m’était interdite : si mon père m’y trouvait, il me battrait sans pitié aucune.

Tout se passait en pleine quiétude jusqu’au jour où ma mère, triste et anxieuse, vint m’annoncer une nouvelle : j’étais promise en mariage à un émigré que je ne connaissais pas et que je n’avais jamais vu. « C’est ton père qui te transmet cela. Il te dit que tu n’as que trois jours pour décider », dit ma mère, les larmes dans les yeux. Pour conclure, elle me dit que le mariage devait avoir lieu à un mois de ce jour-là, le jour que je maudissais inlassablement.

Dès que la nouvelle m’était annoncée, j’étais murée dans un silence inouï. Je mangeais et buvais, certes, mais je ne savais pas ce que j’avalais. Devais-je faire la grève de faim ? Non. Fuir ? Non. M’immoler par le feu comme l’avaient fait plusieurs jeunes gens ? Non.

Celles qui étaient au courant de la nouvelle me demandèrent d’accepter et de me taire.

Deux jours après, j’étais assise sur une chaise dans le salon. Mes yeux fixaient le sol, mon cerveau fixant l’image de Hocine. Sans frapper à la porte, mon père entra. « Tu n’as pas encore décidé ? », cria mon père dont la violence asphyxiait toute la maison. Mon père était un de ceux qui se croyaient, au nom de la tradition et des superstitions, être supérieurs à la femme qu’ils prenaient pour objet et source de toutes les calamités qui s’étaient abattues sur le monde.

Achille à la plage

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 09 novembre 2013. dans La une, Ecrits

Achille à la plage

Le jeune homme Mourad habitait dans un beau village au nord de l’Algérie ; donnant sur la Méditerranée qui était autrefois un carrefour de cultures, adossé aux montagnes, ce village était réputé par la beauté de sa plage. Pendant l’été – saison propice pour les vacances – on y venait des différentes régions de l’Algérie.

Habitant au sud du village, Mourad devait prendre le bus pour gagner la plage. Une fois arrivé face à la mer, il se promenait sans répit sur le rivage au sable doux pour trouver une amoureuse. Chercher l’amour à la plage, voilà le désir ardent qui l’incitait à y aller très souvent. Il renonça cependant d’y aller à cause de l’événement humiliant qui lui était arrivé un certain vendredi.

Par nature, Mourad avait une grande taille, les épaules hautes et la poitrine dure. Par nature. Brun, il était surnommé Achille par les gens qui le connaissaient bien. Ce sobriquet avait une histoire. Féru de films de guerre, il avait suivi l’an passé une adaptation cinématographique de l’Iliade et l’Odysséed’Homère et, sans avoir bien compris les événements, était profondément fasciné par le personnage Achille, héros de la guerre de Troie. À force d’en parler à ses amis, ceux-ci avaient fini par le surnommer Achille. Fier de sa taille, il se prenait pour un preux chevalier, un héros invulnérable. Contrairement aux gens qui n’aimaient guère les surnoms, lui, il préférait le surnom Achille à son prénom Mourad. Cela le flattait. Dilatait davantage son orgueil.

Le vendredi et le samedi, jours de weekend, la plage était envahie d’un essaim de personnes, hommes et femmes, vieux et enfants. Un certain vendredi, Mourad, plutôt Achille, était très ravi parce qu’il y avait énormément de jeunes filles à la plage. « Il y a de la chance aujourd’hui » se dit-il. Il faisait très beau. Calme et immobile, berçant quelques barques portant toutes des prénoms de femmes, la mer était rayée çà et là de blanc et de bleu. La canicule fouettait les corps et les poussait à rester longtemps dans l’eau salée. Il faisait tellement chaud qu’on avait l’impression que le soleil, éblouissant, était relégué juste à quelques mètres du sol. C’était le même soleil décrit dans « L’étranger »d’Albert Camus. L’insolation guettait ses proies. De loin la plage ressemblait à un grand bazar.

Images de ramadan en Algérie

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 24 août 2013. dans Monde, La une, Religions, Politique

Images de ramadan en Algérie

C’est très difficile pour une plume de décrire le mois sacré de ramadan vu sa grandeur. Il ne s’agit pas donc dans ce texte d’un article scientifique sur ce mois de jeûne mais d’une sorte de tranche de vie nourrie d’humour et inspirée par ce que l’on voit dans les rues pendant ce mois.

Ramadan est le mois où toute sorte d’exagération se manifeste : de sommeil, de silence, d’achats, de crachats, et surtout de coupures d’électricité et de connexion.

C’est le mois où beaucoup de personnes commencent à se brosser les dents et à faire les cinq prières ; les mosquées, moins peuplées auparavant, suffisent à peine.

C’est le mois où les réseaux sociaux sur internet deviennent des sites de fatwas pour tant d’internautes et les profils deviennent ainsi des espaces de versets et de prières.

C’est le mois où beaucoup d’hommes laissent pousser la barbe et sortent leur blanche djellaba, où beaucoup de femmes cessent de porter les collants et les jeans moulants, et où tant d’épouses conseillent le mari de finir avec les cigarettes.

C’est le mois où les trottoirs deviennent, dans certaines villes, des centres culturels : les gens essaiment çà et là pour jouer au domino, pour médire, pour juger un fait relatif à la religion, ou pour parler des logements que l’Algérie vient de distribuer à ses enfants.

L’absurde en Algérie

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 14 juin 2013. dans Monde, La une, Politique

L’absurde en Algérie

Un Algérien se lève de son matelas plein de dos-d’âne. Il n’a pas une chambre à lui mais il vit avec une tribu dans un appartement mutilé par l’humidité et la canicule, et où il y a plus d’antennes paraboliques que de pièces. Il partage la chambre avec quatre ou cinq frères, voire plus, et il n’a donc que quelques morceaux de carrelage pour dormir et se masturber. Avant d’aller à la salle de bains, il se repose puis caresse avec les deux mains son ventre. Un jour, un ami sans sens d’amitié lui a dit : « mon pote pour réussir dans la vie, faut avoir un grand ventre ». Il a réussi, grâce aux pâtes, à la bière, et au sommeil exagéré, à faire grandir un peu son ventre. Il en est fier, mais il rêve d’avoir une belle taille comme Berlusconi.

Dans la salle de bains, il passe environ une heure non parce qu’il est narcissique, mais parce qu’il se déteste. Le miroir lui renvoie une image en noir et blanc d’un visage morne et vieilli par la jeunesse. Même les robinets se moquent de lui : et le robinet bleu et l’autre rouge font couler la même eau, ni chaude, ni froide, ni tiède. Il revient dans « leur » chambre. Il porte un tee-shirt rayé comme celui que porte Arnaud Montebourg dans une publicité. Il l’a acheté ? Non. Il l’a emprunté à un ami, fils de marin qui pêche sur la mer et prêche sur la terre. Il porte aussi son jean déchiré et gommé et commence à faire dresser ses cheveux avec du gel de son frère. Le résultat est énorme : sa coiffure n’est pas aussi belle que celle de Johnny Hallyday ou celle de l’inspecteur Naana joué par Ramzy dans le film Hallal police d’Etat. Ses cheveux ressemblent à un balai renversé, dressé vers le ciel. En somme, une coiffure sans nationalité. Il ne fait pas de prière : il est « fâché » avec Dieu qui ne lui a pas « donné » une voiture  ou une arche. Il scotche dans son bras une montre qui ne fonctionne plus depuis la mort de Mohammed Dib et dont les aiguilles tournent en sens inverse. Il descend vers une cafétéria où ses amis l’attendent. En sortant, il se pose cette question existentielle : « que va me donner aujourd’hui l’Algérie ? ».

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