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Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

Ecrit par Yasmina Mahdi le 07 février 2015. dans La une, Cinéma, Littérature

Nocturne Indien (1) : où le récit travaille à rendre la nuit présente

En hommage à l’écrivain italien Antonio Tabucchi, décédé à Lisbonne le 2 mars 2012, éminent traducteur, chroniqueur, romancier, lauréat de nombreux prix dont : Médicis étranger 1987 pour Nocturne indien, Jean-Monnet en 1995, Nossack de l’Académie Leibniz en 1999, France Culture en 2002, Meilleur livre de l’année 2004 pour Tristano meurt. Nocturne indien a été porté à l’écran par Alain Corneau en 1989.

 

Un récit, douze chapitres, trois parties

Le récit d’Antonio Tabucchi se construit selon douze courts chapitres, lesquels sont traversés par douze rencontres réelles ou rêvées, ou plutôt douze bribes d’entretiens avec des personnages divers. Ces douze chapitres se divisent en trois parties, subdivisant le texte comme trois coups de théâtre répétitifs. Si l’on s’en réfère à Wolfgang Kayser, « l’entrée du lecteur dans son rôle de lecteur correspond à cette métamorphose mystérieuse que le spectateur subit au théâtre lorsqu’il entend les trois coups et que les lumières s’éteignent » (2). La réflexion de W. Kayser peut illustrer le trouble que suscite le récit d’A. Tabucchi, mettant l’accent sur deux points : celui des hasards de l’errance du narrateur, et sur l’ambiance nocturne du livre, (il est d’ailleurs notable que chaque chapitre s’achève dans la nuit ou tôt le matin un peu comme une fermeture au noir, pour emprunter au langage cinématographique) de chacune des trois parties. Le lecteur se trouve donc entraîné dans le théâtre d’une histoire où douze très courts écrits ont pour référent et lieu d’énonciation l’Inde et la nuit profonde.

Première partie

À travers la vitre d’un taxi transparaît Bombay et ce qui en est perçu par le narrateur (la vitre est un premier cache, une première opacité). Trois repères indiciels nous sont donnés : le voyage lointain (l’Inde)/la quête indéterminée/la nuit. Le lecteur se retrouve, à chaque paragraphe, devant une énigme. Le texte commence comme un roman policier, avec des critères identiques. La thématique du voyageur étranger/européen s’accompagne d’une espèce d’enquête secrète, avec l’arrivée tardive, incognito, à l’hôtel – lieu anonyme – dans les quartiers pauvres d’une ville inconnue. L’axe paradigmatique de la nuit s’inscrit de l’hôtel sans numéro à l’hôpital, puis du Taj Mahal jusqu’à l’arrivée du train (ainsi que tout le long de la deuxième et troisième parties). La première partie s’achève sur une étrangeté qui va dominer désormais tout le récit. C’est la confrontation avec des personnages appartenant à une autre culture, culture étrangère-culture d’étrangeté.

« arts de l'été » : Une photographie solaire

Ecrit par Yasmina Mahdi le 12 juillet 2014. dans La une, Arts graphiques

« arts de l'été » : Une photographie solaire

« … le sol était non pas brûlé, flétri, convulsé, comme d’ordinaire en Grèce, mais blanchi et tordu, tels jadis, sans doute, les membres déchiquetés, figés dans la mort, des victimes du massacre, laissés là à pourrir et à nourrir de leur sang, sous le soleil impitoyable, les racines des oliviers sauvages qui, de leurs serres de vautour, s’accrochent au flanc abrupt de la montagne » (Le Colosse de Maroussi, Henri Miller)

Des noms de lieux ensoleillés
Pour ce sommaire spécial consacré à l’été, des images multiples viennent à nous, de cette saison tant chantée, poétisée, représentée à la lyre de tous les arts ; le point culminant se situant au solstice – le jour le plus long de l’année et la nuit la plus courte. Là où brûlent les feux de joie de la Saint-Jean, où comme dans un grand carnaval de flammes les couples défilent, se séparent, les enfants exultent de bonheur à l’idée de cette période de vacances.
Il y a bien sûr le chef-d’œuvre de Nicolas Poussin, intitulé L’été (1600-1604), où l’allégorie biblique de Ruth et de Booz le dispute au rite des fenaisons, ainsi que toute une variété de grands et petits maîtres autour de cette saison des moissons et des amours, des magies païennes des dieux de la terre et des plantes, de fleurs des champs et de jeunes gens rieurs au sommet des bottes de foin.
Mais c’est autour d’une œuvre spécifique de la photographie contemporaine que notre attention va se porter, et que nous qualifierons librement de photographie solaire. Un pan de l’histoire du monde nous est ainsi offert à travers des moments, des scènes éclairées le plus souvent par une lumière estivale, crue. Nous pensons à ce sujet aux travaux d’un grand photographe américain, Lee Friedlander, né le 14 juillet 1934 à Aberdeen, aux États-Unis, qui a reçu en 2005 le prix international de la Fondation Hasselblad. L’artiste capte essentiellement un kaléidoscope de fragments de la vie qui l’entoure, ce qui donne naissance à une myriade d’instants et de signes intimes du quotidien américain, au cœur d’un périple inspiré qui l’a conduit également sur le continent européen. La plupart des clichés de Lee Friedlander portent uniquement des noms de lieux, sans autre explication, et une date. C’est à la fois vague, abstrait – ce moment suspendu de l’instant déclic – et précis – un abrégé de la vision parfois grand angle, au sens rigoureux du terme : un vade-mecum de voyage.

Le Western (4 et fin) : La Morale

Ecrit par Yasmina Mahdi le 08 août 2011. dans La une, Cinéma

Le Western (4 et fin) : La Morale

Privés de leur guide, les voyageurs ne savaient pas ce qu'ils devaient faire; ils n'osaient même s'avancer sur le rocher, de crainte qu'un faux pas fait dans les ténèbres ne les précipitât dans une de ces profondes cavernes où l'eau s'engloutissait avec bruit à droite et à gauche. Leur attente ne fut pourtant pas longue : aidé par les deux Mohicans, le chasseur reparut bientôt avec le canot, et il fut de retour auprès de la plate-forme en moins de temps que le major ne calculait qu'il lui en faudrait pour rejoindre ses compagnons.

Le dernier des Mohicans, James Fenimore Cooper 

Chaque film a sa spécificité, selon son cinéaste, son directeur de photographie, son époque et le traitement de l'image, en noir et blanc ou en couleur. Comme nous avons pu en traiter précédemment, chaque oeuvre cinématographique propose sa vision du monde propre et l'impose, outrepassant les cadres de représentation émis par Hollywood. Cependant, de grands traits de la morale s'y retrouvent, constitutifs de la nation américaine et de son idéologie prédominante, capitalisme, établissement sur des terres conquises souvent par la force -dérobées aux Indiens.

Le Western (3) : Une jeune fille orpheline

Ecrit par Yasmina Mahdi le 04 août 2011. dans La une, Cinéma, Société

Le Western (3) : Une jeune fille orpheline

En hommage à Jane Russel (1921/2011)

Serrons dans le cadre, comme dans une prise de vue, le cas particulier de Rio Mac Donald, une jeune fille orpheline, pour en démontrer le caractère typique. En contrechamp de ces femmes blondes, aux yeux clairs, actrices anonymes, tenantes de la vertu, ou pulpeuses vedettes du moment, blondes platine, s'oppose, telles l'ombre et la lumière, une image érotique, fortement indicielle. Le Banni (The Outlaw) [d'H. Hawks et H. Hugues] révéla l'icone brune -la "brune incendiaire"- sous les traits de Rio Mac Donald, interprétée par l'inoubliable Jane Russel.

Le Banni relate les retrouvailles de deux hommes mûrs au Nouveau Mexique, dont l'un est devenu récemment shériff. L'ami venu rejoindre le shériff est un hors-la-loi finissant, qui va recueillir le terrible Billy le Kid, au gran dam du shériff. Rio qui paraissait être la petite amie de ce vieux protecteur va tomber amoureuse de l'éblouissant Billy (Jack Buetel), blessé et couché. Rio vit dans un monde où le groupe contient très peu d'individus (d'où la sobriété du film). Elle va se détacher de ce groupe restreint, où le père est mort, la mère absente, le frère tué, et rejoindre un monde hors-la-loi hyper individualisé. Dans Le Banni, la communauté est défendue contre un individu qui sème la terreur.

Western (2) : les autres femmes

Ecrit par Yasmina Mahdi le 01 août 2011. dans La une, Cinéma

Western (2) : les autres femmes

Mon fils, ta mère fut une joie et, en vérité, un réconfort pour moi, et j'espère et je te souhaite que, ne serait-ce que pour honorer la mémoire bénie de celle qui t'a mis au monde, tu vivras, selon la parole du Prophète, joyeusement avec l'épouse que tu aimes, toute cette vie de vanité qu'Il t'a accordé de vivre sur cette terre, oui, tous ces jours de vanité, car tel est ton lot dans cette vie que tu vas vivre sur cette terre. Mon fils...

Un lit de ténèbres,

William Styron

 

Essayons-nous, maintenant, à l'indexation de la féminité, à l'écran, dans le western en particulier, avec des personnages féminins secondaires, des figurantes anonymes, des héroïnes au sein d'amitié masculines tracées à coup de serpe. Après les scènes intimistes et les confidences en lieu clos, viennent des scènes tourmentées, de l'action, qui vont réunir les protagonistes du bien, les shérifs et le justicier, quand les femmes sont souvent inertes. Dans cette représentation de la conquête de l'Ouest, les personnages  secondaires apparaissent souvent en fond de plans-séquences.

Le western (1) : Des femmes parmi les hommes

Ecrit par Yasmina Mahdi le 29 juillet 2011. dans La une, Cinéma, Société

Le western (1) : Des femmes parmi les hommes


"Elle avait des cheveux rudes, de vilaines mains et des bottines maculées de boue. Ce sont ces femmes -là qui ont fait ce pays ce qu'il est... ces milliers de femmes inconnues qui ont traversé la prairie, le désert et les montagnes, endurant misères et privations, avec leurs bottines souillées de boue, leur robe de calicot et leurs coiffes. [...] Des coiffes, mais vous êtes fou! Je n'ai jamais porté une coiffe de ma vie. Quant à ma peau, mes mains et mes cheveux, ils faisaient l'admiration de tout le Sud, de la Louisiane au Tennessee, et tous ceux qui sont ici peuvent l'attester. Mes pieds étaient si petits que je faisais faire mes escarpins sur mesure. Rien de remarquable ou de romantique en elles, à part quelques exceptions... Les autres, leur histoire n'a jamais été racontée. Mais elle existe et quand elle aura été écrite vous saurez que c'est la coiffe et non pas le sombrero qui a fait ce pays."

La ruée vers l'Ouest, Edna Ferber

Comment traiter de féminisme ?.. (4 et fin)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 27 juin 2011. dans La une, Cinéma, Société

Comment traiter de féminisme ?.. (4 et fin)

à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


La Femme.


Premièrement, afin de comprendre la complexité d'un tel sujet, notons quelques définitions du dictionnaire : "Femme : ... qui met au monde des enfants. "La femme", dans ce qu'elle a de spécifique, qui l'oppose à l'homme". (Hachette, 1994) ; "dame, demoiselle. Compagne, concubine, égérie, épouse, fille d'Eve, moitié, muse, beauté. (Non favorable) mégère, fille." (syn. Robert, 1994). Au vu de ces explications culturellement orientées, nous observons que La Femme, et par extension le continent féminin est confiné d'ores et déjà à un certain passif, qui porte le poids de la perte d'un paradis, de l'éternité, à travers la faute et la naturalisation sexuée de l'espèce.

Comment traiter de féminisme (3)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 24 juin 2011. dans La une, Cinéma, Société

Comment traiter de féminisme (3)

III -

Comment traiter de féminisme à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


Les jeux de rôles


Laissez-nous aborder encore une fois grâce à une petite communication, la question du féminisme. Permettez-nous de nous pencher sur la spécificité des figures féminines, dans La maman et la putain, qui varient autour d’un unique récit syncopé d’atermoiements narcissiques du protagoniste principal (interprété par Jean-Pierre Léaud en 1973) et de l’unique femme du « ciné-roman » de Chris Marker, naissant à l’écran de la mémoire d’un prisonnier sous les affres de la torture de bourreaux rescapés d’une guerre nucléaire. Nous pouvons d’emblée émettre l’hypothèse que toutes les images des femmes seront construites selon une quête du sujet tout puissant énoncé au masculin.

Comment traiter de féminisme ... (2)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 20 juin 2011. dans La une, Cinéma, Société

Comment traiter de féminisme ... (2)

… à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


II. Les images


Pour traiter avec clarté du féminisme comme sujet au-dedans de l’expression cinématographique, commençons par citer deux penseuses du genre, mettant l’accent sur un procédé qui « construit un modèle de quête subjective pour un protagoniste masculin à la recherche de son identité, les figures féminines servant alors d’auxiliaires, efficaces parce que sexuellement autres, à la réalisation identitaire du héros ». (Marie-Claire Ropars : La quête du neutre ; Cinémathèque n°18, 2000). Ce constat semble illustrer parfaitement les deux œuvres citées, la quête primesautière de l’acteur principal de La maman et la putain face à ses « auxiliaires de récit », et le recouvrement terrible de l’identité du prisonnier de La Jetée, qu’expose, en off (encore) un récitant. La construction de ce procédé détermine, altère, inclut, exclut une fiction du féminin inféodée à un schéma de construction précis, fixée par une téléologie.

Comment traiter de féminisme ...

Ecrit par Yasmina Mahdi le 17 juin 2011. dans Psychologie, La une, Société

Comment traiter de féminisme ...

... à travers La Jetée de Chris Marker et La maman et la putain de Jean Eustache ?


I. La mémoire


Les deux films qui sont sujet de cette petite communication, se situent parfois à la charnière du cinéma expérimental -celui de Jean Eustache, inclassable bien qu'apparenté à La Nouvelle Vague,  et celui de Chris Marker, en plans fixes et voix off (qualifié par l'auteur de "ciné-roman"). Nous pouvons avancer l'idée qu'un imaginaire (singulier chez chaque auteur), se greffe autour d'histoires enchâssées dans une sorte de mémoire-souvenir -à la fois socle historique commun et expérience individuelle. Cette mémoire-souvenir fait jaillir certaines représentations du "féminin", qui se fixent et s'altèrent entre les métaphores et  les stéréotypes, autour de portraits de femmes et de la fixité de certains clichés à leur égard. Ce qui est le cas des plans-séquences, dans La maman et la putain, avec un prisme qui définit les femmes à partir des souvenirs d'Alexandre (incarné par Jean-Pierre Léaud) et des images fixes, sans mouvement (à cause de la forme du film), et des expérimentations sur le prisonnier (interprété par Davos Hanich) dans La Jetée.

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