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Entre les lignes…

Ecrit par Yohann Elmaleh le 09 janvier 2016. dans La une, Ecrits

Entre les lignes…

Terminus ! Les portes du métro Châtelet coulissent violemment sur le quai… C’est la ruée ; direct gauche !… Dessous l’arcade carrelée de la 11, l’anonyme brouhaha s’affaire… Des foulées plus ou moins rapides, des bousculades, les rythmes s’emmêlent !… On s’y trimballe toutes ossatures par le zigzag dépouillé de peuple : les vieux, les jeunes, les belles, les grosses, les lookés lascars en colère et les hypsters à barbe rêche, quelques blédars, hindous bûcheurs, collègues en blouses peinturlurées, une paire d’ados gloussant tue-tête, se frôlant les côtes, libidineux, deux trois clodos sur le bas-côté, un peu épaves, un peu torchés, les mères de famille, sans le père, leurs mioches, se disputant les formes de la sagesse, les étudiants, trentenaires, costards, progressant d’un pas assuré… En ce lundi matin la semaine est déjà quotidiennement branchée… Que ça se file-indienne boiteux bétail sur l’escalator étriqué…

Passé les marches, je m’engage à droite, en direction de la ligne 14, semant au passage un de ces hâtifs qui me percute l’épaule en tournant… La crotte aux cils, je rêvasse encore… Je marche pas je traînaille… Je suis intérieur… L’immense tunnel en reconstruction je me le prends de plein fouet par tous les pores… ! Ça fait réveil ! Cri de coq ! Techno ! Lourd courant d’air !… Café corsé… Cette lumière jaune assourdissante où va la foule en paquets de gens, je m’y enfonce las et mécanique, me laisse emporter, c’est la convenance, chaque fois repris par mon paquetage, happé par l’Homme sans trop de nuances…

Mais à mesure que je trotte au pas, tout bien pensif dans la cohue, vagabondant des impressions un peu lucides par habitude, assignant à ces chairs pressées un caractère selon l’allure ; je sens quelque chose de louche qui se trame… Une convulsion, dans l’air… un trouble… Et qui déferle sous la voûte en une ribambelle d’effets !…

C’est d’abord la lumière jaunâtre par quoi d’ordinaire le jour vous vient, pour faire oublier que le voyage a lieu sous terre, en bas du monde… Toutes les ampoules au-dessus de nos têtes crépitent comme un soleil haché… nous crachent des nuitées par saccades… et avec ça le bruit infernal !… Les ondes éclatent sur les carreaux rouges bleus et blonds collés aux murs… grésillent sonores et expressives, jusqu’à nous secouer les viandes… Ça remue les bras… les troncs… les genoux… tous les dorsaux et les bidoches !… Un nuage branlant de voyageurs s’avance à présent sous la voûte… Je me pince un coup en voyant ça, d’un geste bancal, me questionne le membre… Des fois qu’j’me s’rais pris un tour d’sang ! je me dis, façon métaphore d’la caverne… Cependant que la foule indifférente se persévère en son sillage…