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L’école et les Enfants de L’immigration

Ecrit par Zoe Tisset le 25 octobre 2014. dans La une, France, Education, Politique, Société

Essais critiques, Abdelmalek Sayad, Le Seuil, coll. La Couleur des idées, septembre 2014, 320 pages, 21 €

L’école et les Enfants de L’immigration

Il faut lire ce livre en le replaçant dans un contexte historique, celui de la question de la scolarisation des enfants issus de l’immigration dans les années 1980. Nous sommes à un moment charnière où, d’une immigration pensée comme provisoire, on passe à une immigration familiale définitive. Si Sayad s’interroge en tant que sociologue, il est aussi partie prenante de ce débat en tant qu’instituteur ayant bénéficié de l’Ecole normale de la Bouzaréa (en terre coloniale algérienne) et aussi en tant qu’immigré algérien en France. Son « intégration » a été réussie, semble-t-il, tout au moins socialement et professionnellement puisqu’il fut chercheur au CNRS et coauteur avec Pierre Bourdieu du Déracinement.

Le livre est fait de plusieurs articles, notamment de textes autour de la contribution d’Abdelmalek Sayad au rapport de Jacques Berque (professeur au Collège de France et arabisant reconnu), commandé par Jean-Pierre Chevènement. La France s’interroge alors sur l’avenir des enfants des immigrés restés en France ou repartis dans leur pays d’origine. Tout l’intérêt de ce livre repose sur la position très critique et très lucide de l’auteur, à la fois sur les causes politiques et économiques de ce soudain intérêt pour cette population et sur des propositions qu’il considère souvent comme aberrantes et parcourues « de bons sentiments ». Son point de vue était extrêmement marginal à l’époque, mais s’inscrit aujourd’hui dans une problématique résolument moderne autour de ce qu’on appelle l’interculturalité. Il était question notamment de faire bénéficier ces enfants d’un enseignement des langues et cultures d’origine afin de palier à leur échec scolaire. Sayad qualifie ceci de « caricature pédagogique » ou « d’alibi », sachant que cet enseignement ne serait, de plus, pas assuré par des enseignants français mais par les « locaux de la langue d’origine ».

Pas à pas, il démonte les illusions d’un relativisme culturel qui ne profite qu’à la population parlant la langue « légitime ». Il nous accule à un décentrement par le regard que portent les familles d’immigrés sur l’école française et sur ce qu’elle en attend. Propos invisibles et silencieux (à cette époque en tout cas) qu’il est parvenu à recueillir : « L’école française ne fait rien pour les enfants des Arabes », « L’école française ne veut pas que les enfants arabes apprennent quelque chose… ».Position très ambigüe de ces familles, celles-ci étant à la fois très méfiantes mais aussi excessivement confiantes par rapport à l’école française.

Les rizières de l'école

Ecrit par Zoe Tisset le 13 janvier 2012. dans Ecrits, La une, Education, Société

Les rizières de l'école

 

Il fait nuit, on a encore la tiédeur de la couette et le goût du café amer. Pourtant, on va déjà ébaucher des signes, articuler des phrases, se mettre en scène. Transmettre, cela n’est rien sinon persister à respirer, à suer et au final percer la mort d’un filet de vie étanche. Il faut plonger dans ces regards attentifs, endormis, méfiants et hagards sans avoir peur qu’ils nous trouent de leur jeunesse incertaine et de leur colère bienfaisante. A chaque instant, il faut être là pour chacun et pour tous, sans apriori mais aussi dans son entité péremptoire. Cœur et poumon de la classe, nous respirons souvent de manière commune, mais décalée.

Nous sommes là et ils nous scrutent là-bas. Ils attendent, ils espèrent et trop souvent ils s’absentent car on les a oubliés. Ils sont devenus invisibles, nécrophiles de l’école. Qui résiste à cette odeur de mort hygiénique qui hante ces « hauts lieux » d’apprentissage et de savoir ?

Trahison et culpabilité

Ecrit par Zoe Tisset le 16 décembre 2011. dans La une, Ecrits

Trahison et culpabilité

 

Frère, grand frère qui croyait embrasser le monde de sa bouche savante.

Jeune âme ténue, assoiffée de connaissances.

Balloté dans le monde « des grands », tu avais l’immensité de la perte originelle.

Défaussé des marches de l’enfance, tu ne pouvais que trébucher.

Drapé d’arrogance, tu avançais vers un horizon sans faille.

Mais ton sol était friable, accolé à de multiples fragments inconsolables.

Tu marchais dans un vide rempli de mots, de phrases et de livres.

Mais qu’est-ce qui pouvait combler l’irremplaçable, l’irréparable ?

Il reste aujourd’hui ton souffle et quelques balbutiements entrecoupés de figures gestuelles.

Ton corps ne t’appartient plus, il est devenu cet antre qu’il faut entretenir et gaver.

Prison d'école

Ecrit par Zoe Tisset le 02 décembre 2011. dans La une, Education, Société

Prison d'école

 

Il a mal à attendre la sanction, à la guetter, à la chercher.

Il ne pleure pas, il retient sa peine car il veut être le plus fort.

Tendu comme un arc, bientôt il lâchera ses poings happant le vent, mais aussi les genoux, les visages et les cartables.

Il veut être libre, mais se cogne au monde des adultes.

Il n’a pas assez appris à aimer.

Il ne sait que jauger et se mesurer.

Il veut déjà l’impossible, les adultes lui demandent la norme.

Alors il dessine des monstres. Ils sont ce monde infra humain qu’il n’a pas encore quitté.

Gigantesque figures de l’imaginaire, ils échappent aux règles ambiantes pour mieux tisser une échelle infinie et minutieuse de mesures.

L’enfant peut alors exercer toute son intelligence et toute son attention. Il n’a plus peur.

Le jeu de cartes devient la mappemonde de son être.