Daniel Sibony : la violence est une valeur de vie

Ecrit par Daniel Sibony le 16 décembre 2011. dans Psychologie, La une, Société

Daniel Sibony : la violence est une valeur de vie


Entretien mené par Antoine Châtelet (pour « psychologies.com »)

 


Agressions en augmentation dans les transports, scènes de pillage pendant les manifestations lycéennes d’octobre dernier…

« La violence a débordé des cités pour gagner le cœur des villes », constatent les journaux. La société ne cesse de la dénoncer comme un virus qui contamine et bouleverse l’ordre social. Mais n’est-ce pas plutôt cette société qui la mobilise en prétendant l’exclure ? Pourtant une vie sans violence n’est pas concevable, ne serait-ce que parce que la mort – violence radicale – fait partie de la vie. Dans son dernier livre, “Violences : traversées”, Daniel Sibony entreprend de la penser comme une humeur, une énergie vitale qui affecte l’âme et le corps, et qu’il faut savoir interpréter pour s’en libérer.


Psychologies : N’est-ce pas subversif d’affirmer que la violence n’est ni un phénomène de société ni un mal, mais une « valeur de vie » inscrite en chacun de nous ?


Daniel Sibony : La violence est une modalité de la vie. Cela signifie que la vie se donne, s’exerce et se retire dans la violence. Une naissance, même sans douleur, est violente. Ce serait appauvrissant – comme nous le faisons aujourd’hui dans nos sociétés – de fustiger la violence pour l’écarter de la vie (comme écarter le mal pour faire en sorte qu’il n’y ait que le bien, écarter le salé pour ne garder que le sucré…). Le résultat est forcément étouffant donc, à terme, violent. L’essentiel de la violence quotidienne vient du refus d’envisager la violence qui était déjà là et qui, c’est ma thèse, signalait une rencontre nécessaire avec l’autre, un affrontement indispensable, mais qui s’est révélé impossible. La peur de cet affrontement, donc la peur de cette violence, produit une violence encore plus grande. Cela se passe comme dans une famille : par exemple, la peur d’un affrontement entre le père et le fils produit entre eux des rapports très calmes, mais étouffants pour le fils et frustrants pour le père.

Ne pas être violent serait donc anormal… Serait-ce être mort ?


Ne pas être violent, est-ce pouvoir dénouer les violences qui se présentent à nous ? Est-ce transmuer telle violence en une violence plus « praticable » ? Dans ce cas, c’est faire preuve d’initiative, d’interprétation, de poésie, de métamorphose. Souvent, un résultat est positif parce qu’il est le produit d’une guerre – que j’appelle « guerre d’amour » – qui exclut que l’un des deux adversaires reste sur le carreau. Quand je dis que la violence est une valeur de vie, ce n’est pas une façon de l’exalter mais de maintenir sa valeur d’alerte, d’exercice d’un conflit en quête d’autre chose, sa valeur de désespoir aussi et, parfois, de folie qui fait rupture avec d’autres folies – les perversions, par exemple – ou qui les signale.

A la source de la violence, il y aurait un manque…


Oui, un manque à être essentiel qui resurgit lors de nos blocages, nos frustrations, nos impasses et qui les rend insolubles si on le méconnaît. Imaginez un nourrisson, il crie parce qu’il a soif ou faim, ou parce qu’il veut sentir l’autre. Si sa mère est dans un état d’angoisse, elle ne « répond » pas et ce cri, au départ pure ouverture, appel plutôt vide, va peut-être s’enkyster en un choc permanent avec la mère au point, par exemple, de lui en vouloir de devoir en passer par elle pour se nourrir. Heureusement, dans bien d’autres cas, on peut traverser l’angoisse et « recycler » l’énergie qu’elle accaparait, on peut intégrer le manque, ne pas en faire un sujet de résignation mais un 
rebond de vie.

Si toute violence est langage, comment interprétez-vous celle qui sévit dans les banlieues et qui apparaît comme un acte gratuit ?


Les tags peuvent en effet apparaître comme une salissure gratuite, mais… Imaginez un enfant qui n’a jamais pu impressionner sa mère parce qu’elle était dépressive et qui a gardé cette obsession de faire quelque chose qui marque. Et bien, devant un mur nettoyé, il va écrire et crier sa volonté d’exister, sa « trace d’existence », sous forme de graffiti glauque, irréductible au sens, mais qui tient lieu, pour lui, de signature, de nom propre. Ce trait insensé pour les autres est un appel infini de sens. Donc la violence peut apparaître gratuite quand elle a pour fonction d’affirmer une existence qui, pour les autres, allait de soi mais pas pour le sujet lui-même. La violence dans les banlieues est une violence du même ordre que dans les « bons lieux ». Elle est la même à la Courneuve et dans les bureaux feutrés des tours de la Défense où un type en convoque un autre pour lui dire qu’il n’existe plus. Dans les banlieues françaises, il y a des quartiers où la police n’arrive pas à entrer. En un sens, c’est normal. Pénétrer dans ces quartiers pour dire : « C’est du territoire public », c’est sauter à pieds joints sur le conflit radical, non dit, non pensé, qui a produit ces endroits comme des lieux d’exclusion. Il faut donc rouvrir un processus de dialogue, de négociation – au sens de donner et prendre, d’échanger – pour que cette violence soit recyclable.

Le contraire de la violence n’est pas la raison mais la liberté, dites-vous, la capacité d’avoir du jeu…


Quand une situation est bloquée, vous vous sentez fixé à elle au point qu’elle vous définit, devient votre identité et vous en êtes réduit à jouer toujours le même jeu. La déprime peut incarner ce « ressassement », cette « mort invisible ». Or, dans un jeu, il faut pouvoir trouver « la passe », c’est-à-dire la capacité de donner du jeu au jeu quitte à bousculer les règles. Pour moi, ce qu’on appelle le « je », c’est le déploiement de tous les jeux possibles assumables par chacun, de toutes nos libertés d’agir et de créer.

La création, la beauté nous permettraient de sublimer la violence ?


La beauté a sa propre violence. Elle vous « frappe », vous donne une claque. C’est de « l’amour qui prend corps » et qui vous met au défi de créer une autre vie. C’est le défi de la création. Pouvoir remplacer le coup de poing par le coup de foudre suppose d’être initié à ce que j’appelle l’amour de l’« être » (et non pas du « prochain… »). De fait, il y a toujours de la violence, mais il s’agit de se débrouiller pour se nourrir de son énergie et créer quelque chose de beau.

Le remède de la violence serait de pouvoir l’interpréter, la penser

C’est le minimum. C’est le degré zéro. Dans une situation violente, la première épreuve à surmonter, c’est d’être capable, tout en étant acteur de cette scène, d’en être aussi le metteur en scène ou le spectateur, de jouer différents rôles, de rétablir les conditions de la parole. Par exemple : ne pas se penser en victime, ce qui redoublerait la violence vécue. Mais essayer de comprendre et d’interpréter la violence subie pour la transformer en action, pour la dépasser.


Entretien avec Daniel Sibony (In « Psychologies »)


A propos de l'auteur

Daniel Sibony

Daniel Sibony

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres.

Né le 22 août 1942 à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. Sa langue maternelle: l'arabe; sa langue culturelle: l'hébreu biblique. A l'âge de 5 ans il commence à apprendre le français. Il émigre à Paris à l'âge 13 ans.

Etudes de mathématiques : licence puis doctorat d'Etat. Il est assistant en mathématiques à l'Université de Paris à l'âge de 21 ans, puis maître de conférence à 25 ans en juin 1967. Il devient professeur à cette Université jusqu'en 2000, y animant, outre ses cours, toutes sortes de séminaires et d'expériences originales.

Entre-temps, études de philosophie, licence, puis doctorat d'Etat en 1985 (avec, entre autres, au jury : E. Levinas, JT Desanti, H. Atlan, Michel de Certeau).

Il devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école,

La collaboration avec Lacan fut très personnelle : Lacan a assisté plusieurs années au séminaire de D. Sibony à Vincennes sur "Topologie et interprétation des rêves": "Cet échange m'a permis de n'être ni lacanien, ni antilacanien mais d'intégrer le meilleur du lacanisme : la lecture de Freud et de m'éloigner du pire : le langage des sectes", dit Sibony.

Il fait chaque année depuis 1974 un séminaire indépendant consacré aux questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leurs rapport à l'inconscient.

 

Bibliographie :


D. Sibony est l'auteur d'une trentaine de livres dont les plus importants sont :


. NOM DE DIEU. Par delà les trois monothéismes (au Seuil, 2002)
Une analyse des tensions originaires entre les trois religions et une approche renouvelée de l'idée de Dieu.

. PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT (Seuil, sept. 2003)

. L'ENIGME ANTISEMITE. (Seuil, sept. 2004)

. FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada , (Bourgois, février 2005)

. CREATION. ESSAI SUR L'ART CONTEMPORAIN, (Seuil, oct. 2005).


Les livres de Sibony, malgré leur densité et leur caractère de recherche, ont un public important, public élargi par les interventions de l'auteur dans les quotidiens, à propos de l'actualité.

Actuellement D. Sibony partage son temps entre la pratique et la recherche psychanalytique (plusieurs ouvrages sur la psychanalyse sont en préparation), l'écriture et les conférences les plus variées.

 

Livres parus de Daniel Sibony :


LE NOM ET LE CORPS - (Seuil, 1974)

L'AUTRE INCASTRABLE - Psychanalyse-écritures - (Seuil, 1978)
LE GROUPE INCONSCIENT - Le lien et la peur - (Bourgois, 1980)

LA JUIVE - Une transmission d'inconscient - (Grasset, 1983)
L'AMOUR INCONSCIENT - Au-delà du principe de séduction -(Grasset, 1983)

JOUISSANCES DU DIRE - Nouveaux essais sur une transmission d'inconscient- (Grasset, 1985)
LE FEMININ ET LA SEDUCTION

- (Le Livre de Poche, 1987)
ENTRE DIRE ET FAIRE - Penser la technique - (Grasset, 1989)
ENTRE-DEUX - L'origine en partage - (1991, Seuil, Points-Essais, 1998)
LES TROIS MONOTHEISMES - Juifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leurs destins - (1992, Seuil, Points-Essais, 1997)
LE PEUPLE "PSY" - Situation actuelle de la psychanalyse - (Ed. Balland, 1993)
LA HAINE DU DESIR - (Bourgois, (1978) 1994)
LE CORPS ET SA DANSE - (1995, Seuil, Points-Essais, 1998)
EVENEMENTS I - Psychopathologie du quotidien - (1991, Seuil, Points-Essais, 1995)
EVENEMENTS II - Psychopathologie du quotidien -(Seuil, Points-Essais, 1995)
ANTONIO SEGUI - (Cercle d'Art, 1996)
LE JEU ET LA PASSE - Identité et théâtre - (Seuil, 1997)
VIOLENCE - Traversées - (Seuil, 1998)
PSYCHOPATHOLOGIE DE L'ACTUEL - Evénements III - (Seuil, 1999, Points-Essais, 2000)
PERVERSIONS. - Dialogues sur des folies "actuelles"--(1987, Seuil, Points-Essais, 2000)
DON DE SOI ou PARTAGE DE SOI?- Le drame Lévinas -(Odile Jacob, 2000)
LE "RACISME", UNE HAINE IDENTITAIRE - (1988 et 1997, Seuil, Points-Essais, 2001)
PSYCHANALYSE ET JUDAÏSME - Flammarion, coll. Champs, 2001.
Coffret des 3 volumes EVENEMENTS - Psychopathologie de l'actuel - en poche (Seuil, 2001)
NOM DE DIEU - Par delà les trois monothéismes - (Seuil, 2002 - Points-Essais, 2006)
AVEC SHAKESPEARE - Eclats et passions en douze pièces - (1988, Seuil, Points-Essais, 2003)
PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT- (Seuil, 2003)
L'ENIGME ANTISEMITE - (Seuil, 2004)
FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada - (Bourgois, février 2005)
CREATION. Essai sur l'art contemporain - (Seuil, octobre 2005)
LECTURES BIBLIQUES - (Odile Jacob, oct. 2006)

ACTE THERAPEUTIQUE. Au-delà du peuple "psy" - (Seuil, février. 2007)

MARRAKECH, LE DEPART (Odile Jacob. 2009)

Commentaires (3)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    27 décembre 2011 à 12:24 |
    Merci, cher monsieur, votre message est d'ue clarté rassurante. quand on le lit, tranquille ...
    Malheureusement, face à la violence, on a tendance à réagir de même, non par méchanceté, mais par mesure de sécurité.
    D'où la nécessité d'apprendre à se dominer afin de se donner une marge de réflexion, de manoeuvre ... et cela s'apprend certes à force de " de patience et de longueur de temps" et surtout d'amour de l'autre.

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  • Martine L

    Martine L

    17 décembre 2011 à 18:17 |
    Toujours frappant et d'une clarté pédagogique, mais surtout frappant - cela va avec le sujet - ce que vous éclairez. Ici, on est dans l'énergie, le dépassement, la passe au sens foot, et d'un coup, les images " sans sens" prennent une dimension audible.Ce texte serait à donner à nos jeunes collègues enseignants qui débutent - violemment, souvent - en dynamique de groupe ; il dit beaucoup et rassure tout autant . Merci pour ce moment salutaire.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    16 décembre 2011 à 23:31 |
    Daniel Sibony, en parlant, au sujet de la violence, d’ « humeur » ou d’ « énergie vitale », se situe dans une longue tradition qui interprète l’agressivité destructrice comme un usage perverti, un dévoiement d’une entité psychique ni bonne ni mauvaise à la base, mais pouvant incliner soit vers le bien, soit vers le mal : le ça de la deuxième topique freudienne, tout comme le « mauvais cœur », le yetzer ha ra, de l’anthropologie rabbinique, ou encore le « thumos » de la psychologie platonicienne (entendue au sens étymologique de science de l’âme), tous ces vocables décrivent une instance neutre et utile par elle-même, mais qui doit être contrôlée par le sur-moi, le yetzer ha tob (le « bon » cœur), ou le « nous », la partie intellective de l’âme.
    Il s’agit donc d’un choix. « Dans une situation violente », dit avec beaucoup de justesse Sibony, « la première épreuve à surmonter, c’est d’être capable tout en étant acteur de la scène, d’en être aussi le metteur en scène ». Là se situe la responsabilité individuelle. Aucun comportement ne s’impose ou est imposé de manière irrésistible ; il y a toujours plusieurs options possibles, même si l’on en est pas toujours conscient. Le mal véritable n’est autre que d’opter délibérément et toute connaissance de cause pour la violence. C’est un cas limite, mais il existe.

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