Le nom des gens

Ecrit par Daniel Sibony le 02 mai 2011. dans Psychologie, La une, Cinéma

Le nom des gens


C'est un film bien fait, qui essaie de rendre jouable la charge d'affect et de drame dont les noms sont porteurs ; les noms "des gens" (de n'importe qui ?). Pour cela, il faut bien qu'il s'approche de ces drames cachés, pour jouer à les dévoiler, à les relativiser. Et il nous campe deux personnages, un homme, Arthur Martin (plus banal comme nom, on meurt, mais justement, même là il y a du meurtre) et une jeune femme, Bahia Benmahmoud. Peu à peu on comprend que ce type coincé a eu une mère qui n'a rien dit de sa vie pendant la Guerre, où elle a vu, enfant, l'arrestation de son père juif, avant d'être, elle, recueillie et francisée par une famille, et d'épouser plus tard un monsieur Martin. Quant à Bahia, elle est de mère française, et son père algérien a vu des scènes de la guerre d'Algérie, notamment son oncle exécuté par les Français. Lui aussi n'a pas parlé, mais le drame de la fille, c'est qu'elle a été violée, petite, par le prof de piano.

On a donc deux êtres traumatisés, l'un par le silence maternel qui se décline dans le bavardage familial sur la technique, le fonctionnement, le quotidien et l'anodin ; l'autre par l'abus sexuel de l'adulte sur l'enfant - qui n'a rien pu réparer vu que sa mère s'excite surtout contre la France réactionnaire, et que son père s'est réfugié dans le "serviable" gardant pour lui son plaisir de peindre. La fille décline donc sa féminité meurtrie en offrant son corps pour la bonne cause, la sienne : elle convainc ses adversaires politiques en couchant avec eux, sûre qu'au moment de la jouissance, la vérité qu'elle détient va leur être transmise.

L'auteur a un bon sens de la métaphore : quand la fillette reçoit de ses parents comme cadeau un petit piano électrique, et que devant leur écoute attentive elle en sort de pauvres notes, on est propulsé dans la leçon de piano où elle se faisait violer. De même, lorsqu'elle se retrouve à courir dans la rue, toute nue sans le savoir, on retrouve la plainte des filles violées : tout le monde les regarde, elles sont mises à nu. La fille violée habite un corps de femme absent à soi, qui se donne à tous par le regard en attendant qu'un homme le "couvre". Bahia essaie de se ressaisir en se donnant plus consciemment.

La rencontre de ces deux-là, qui n'a rien d'un coup de foudre, est aussi une métaphore. Bahia répond aux questions des auditeurs à la radio et Arthur vient les informer des risques de maladies venant des oiseaux. Elle s'écrie : Vous n'en avez pas marre d'inquiéter les auditeurs ? Elle veut du calme, de la paix, du sexe apaisant et convaincant ; et lui, il alerte ; il ne peut pas alerter sur la lâcheté qui risque d'exterminer un peuple, puisqu'il n'en sait rien, mais il alerte sur les virus. Et ça accroche entre eux, puis ça décroche et ça raccroche. Bien sûr les deux se rejoignent "inconsciemment" par leurs traumas d'origine, mais n'est-ce pas toujours le cas, dans les vraies amours ? Les amants s'accrochent par les points archaïques où ils ne s'appartenaient pas. Les deux traumas ici ne sont pas vraiment comparables. La mère d'Arthur meurt de silence lorsqu'après avoir perdu sa carte d'identité, elle, la femme au masque mutique, doit dire devant témoins qu'elle était juive. Elle en attrape une attaque qui sera fatale. Le père de Bahia, lui, a le silence plutôt vivable.

Donc, silence sur le Meurtre des Juifs, silence sur le viol des enfants (un petit "meurtre" dans son genre). Le tout se mêle dans un miroitement ludique où l'auteur livre un message consensuel. Chacun a son malheur, l'un a eu son grand-père gazé, l'autre son oncle fusillé; l'un gazé comme juif, l'autre comme moudjahid (soldat du Djihad); le malheur est le même, n'est-ce pas ? On est tous frères dans la grande soupe douce-amère où nous avons à vivre ensemble. Le film se termine par : "On s'en fout des origines" ; ritournelle bienséante d'une époque qui a tout de même appris, par l'histoire et aussi par l'analyse que les origines compte beaucoup, vraiment, surtout les passages qu'on peut faire de ce côté-là.

En tout cas, l'enfant qui naîtra de ce couple, est nommé Chong Martin Benmahmoud. On y entend bien le marché chinois, la France neutre et l'écho de Mohamad. Le reste, il faudra que le petit Chong aille le chercher, si on lui en donne les moyens. Car la mode à laquelle sacrifie le film c'est qu'au nom du convivial on peut zapper les origines. Mais alors qu'est-ce qu'on transmet dans le convivial ?

 

"Le Nom des Gens" film de Michel Leclerc

 

Daniel Sibony

 

Texte repris du site :

Site: http://www.danielsibony.com

Vidéos: http://www.youtube.com/user/danielsibony

Blog: http://danielsibony.typepad.fr/

A propos de l'auteur

Daniel Sibony

Daniel Sibony

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres.

Né le 22 août 1942 à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. Sa langue maternelle: l'arabe; sa langue culturelle: l'hébreu biblique. A l'âge de 5 ans il commence à apprendre le français. Il émigre à Paris à l'âge 13 ans.

Etudes de mathématiques : licence puis doctorat d'Etat. Il est assistant en mathématiques à l'Université de Paris à l'âge de 21 ans, puis maître de conférence à 25 ans en juin 1967. Il devient professeur à cette Université jusqu'en 2000, y animant, outre ses cours, toutes sortes de séminaires et d'expériences originales.

Entre-temps, études de philosophie, licence, puis doctorat d'Etat en 1985 (avec, entre autres, au jury : E. Levinas, JT Desanti, H. Atlan, Michel de Certeau).

Il devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école,

La collaboration avec Lacan fut très personnelle : Lacan a assisté plusieurs années au séminaire de D. Sibony à Vincennes sur "Topologie et interprétation des rêves": "Cet échange m'a permis de n'être ni lacanien, ni antilacanien mais d'intégrer le meilleur du lacanisme : la lecture de Freud et de m'éloigner du pire : le langage des sectes", dit Sibony.

Il fait chaque année depuis 1974 un séminaire indépendant consacré aux questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leurs rapport à l'inconscient.

 

Bibliographie :


D. Sibony est l'auteur d'une trentaine de livres dont les plus importants sont :


. NOM DE DIEU. Par delà les trois monothéismes (au Seuil, 2002)
Une analyse des tensions originaires entre les trois religions et une approche renouvelée de l'idée de Dieu.

. PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT (Seuil, sept. 2003)

. L'ENIGME ANTISEMITE. (Seuil, sept. 2004)

. FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada , (Bourgois, février 2005)

. CREATION. ESSAI SUR L'ART CONTEMPORAIN, (Seuil, oct. 2005).


Les livres de Sibony, malgré leur densité et leur caractère de recherche, ont un public important, public élargi par les interventions de l'auteur dans les quotidiens, à propos de l'actualité.

Actuellement D. Sibony partage son temps entre la pratique et la recherche psychanalytique (plusieurs ouvrages sur la psychanalyse sont en préparation), l'écriture et les conférences les plus variées.

 

Livres parus de Daniel Sibony :


LE NOM ET LE CORPS - (Seuil, 1974)

L'AUTRE INCASTRABLE - Psychanalyse-écritures - (Seuil, 1978)
LE GROUPE INCONSCIENT - Le lien et la peur - (Bourgois, 1980)

LA JUIVE - Une transmission d'inconscient - (Grasset, 1983)
L'AMOUR INCONSCIENT - Au-delà du principe de séduction -(Grasset, 1983)

JOUISSANCES DU DIRE - Nouveaux essais sur une transmission d'inconscient- (Grasset, 1985)
LE FEMININ ET LA SEDUCTION

- (Le Livre de Poche, 1987)
ENTRE DIRE ET FAIRE - Penser la technique - (Grasset, 1989)
ENTRE-DEUX - L'origine en partage - (1991, Seuil, Points-Essais, 1998)
LES TROIS MONOTHEISMES - Juifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leurs destins - (1992, Seuil, Points-Essais, 1997)
LE PEUPLE "PSY" - Situation actuelle de la psychanalyse - (Ed. Balland, 1993)
LA HAINE DU DESIR - (Bourgois, (1978) 1994)
LE CORPS ET SA DANSE - (1995, Seuil, Points-Essais, 1998)
EVENEMENTS I - Psychopathologie du quotidien - (1991, Seuil, Points-Essais, 1995)
EVENEMENTS II - Psychopathologie du quotidien -(Seuil, Points-Essais, 1995)
ANTONIO SEGUI - (Cercle d'Art, 1996)
LE JEU ET LA PASSE - Identité et théâtre - (Seuil, 1997)
VIOLENCE - Traversées - (Seuil, 1998)
PSYCHOPATHOLOGIE DE L'ACTUEL - Evénements III - (Seuil, 1999, Points-Essais, 2000)
PERVERSIONS. - Dialogues sur des folies "actuelles"--(1987, Seuil, Points-Essais, 2000)
DON DE SOI ou PARTAGE DE SOI?- Le drame Lévinas -(Odile Jacob, 2000)
LE "RACISME", UNE HAINE IDENTITAIRE - (1988 et 1997, Seuil, Points-Essais, 2001)
PSYCHANALYSE ET JUDAÏSME - Flammarion, coll. Champs, 2001.
Coffret des 3 volumes EVENEMENTS - Psychopathologie de l'actuel - en poche (Seuil, 2001)
NOM DE DIEU - Par delà les trois monothéismes - (Seuil, 2002 - Points-Essais, 2006)
AVEC SHAKESPEARE - Eclats et passions en douze pièces - (1988, Seuil, Points-Essais, 2003)
PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT- (Seuil, 2003)
L'ENIGME ANTISEMITE - (Seuil, 2004)
FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada - (Bourgois, février 2005)
CREATION. Essai sur l'art contemporain - (Seuil, octobre 2005)
LECTURES BIBLIQUES - (Odile Jacob, oct. 2006)

ACTE THERAPEUTIQUE. Au-delà du peuple "psy" - (Seuil, février. 2007)

MARRAKECH, LE DEPART (Odile Jacob. 2009)

Commentaires (4)

  • isabelle CHAMPION

    isabelle CHAMPION

    04 mai 2011 à 18:44 |
    Convivial, consensuel je ne suis pas si sûre... Il me semble au contraire qu'en mettant "tout" dans leur shaker d'une manière si audacieusement inconsciente et décomplexée, les auteurs aient réussi à s'affranchir des codes, des genres et des conventions de manière miraculeuse. Scénario structuré, dialogues très (bien) écrits, personnages denses servis par des comédiens inspirés, ce film français est avant tout un conte, une fable résolument optimiste dont l'engagement et la liberté de ton méritent notre reconnaissance.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 mai 2011 à 06:43 |
    N'ayant pas vu le film, je ne puis pas le commenter directement, mais simplement rebondir sur la notion d'origine.La pensée moderne privilégie l'auto-construction du sujet libre : on est ce que l'on se fait. L'identité héritée est perçue comme un déterminisme insupportable, une atteinte infâmante à la liberté de l'individu souverain. L'héritage - mot aux connotations lourdes et honnies par ce qu'elles ont de bourgeois - l'héritage, en effet, est un lien : il lie au double sens où il relie les générations, et où il ob-lige les descendants à une certaine fidélité à ce qui les précède; ambivalence qu'exprime parfaitement la langue anglaise, laquelle, en un seul suffixe, transforme le doux lien, "bond", en horrible servitude, "bondage". Le slogan libertaire "ni Dieu, ni maître" repose sur l'illusion d'une tabula rasa, d'une amnésie des origines, qui n'est, en réalité, qu'un refoulement.

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    • Kaba

      Kaba

      06 mai 2011 à 12:27 |
      Serais-je "de gauche" si j'oubliais mes origines ? Non que je sois membre de la bourgeoisie ni de la classe dirigeante, mais "embourgeoisé", certainement si je considère le vécu de mes parents et grands-parents.
      La problématique à laquelle nous sommes confrontés est celle-ci : que voulons-nous faire ensemble, ici et maintenant (comme l'écrirait lml), à partir de nos origines différentes ? Je répète Renan une fois encore : "Pour faire Nation, il faut oublier beaucoup de ses origines" (ceci n'est pas une citation intégrale).
      Voulons-nous "faire Nation" ou bien rester dans nos communautés, côte-à-côte ou dos-à-dos ?

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  • Kaba

    Kaba

    02 mai 2011 à 19:11 |
    C'est bien quand on peut remonter dans ses origines jusqu'à 30 ou 40 générations.
    Quelle chance !
    Oui, mais qu'est-ce qu'on veut faire ensemble attendu qu'on n'a pas les mêmes origines.

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