Le modèle allemand et sa face cachée

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 06 juin 2015. dans Monde, Economie, La une, Politique, Histoire

Le modèle allemand et sa face cachée

Les médias – surtout télévisuels, et tout particulièrement lors des JT – ne nous présentent en général que les aspects montrant la réussite du « modèle allemand », par opposition à ce que seraient les insuffisances notoires et les blocages du « système français ». Je vais donctenter de montrer, dans cette chronique, à la fois les aspects positifs de ce modèle allemand, mais aussi sa face cachée. Bien sûr, je serai amené à me concentrer prioritairement sur la situation actuelle, mais aussi à remonter aux sources historiques de ce qui contribua à mettre en place un modèle allemand et ce que certains ont même pu appeler « le miracle économique allemand ».

Les sources historiques des réussites allemandes proviennent d’abord de la fin du XIXe siècle et au début du XXe. En effet, l’Allemagne connut sa première unité politique très tardivement ; précisément en 1870-1871. Sous le régime impérial du Deuxième Reich, deux points très importants se firent jour : les mesures sociales prises par le chancelier Bismarck durant la décennie 1870et l’essor de la puissance économique allemande (avec le fameux « made in Germany », marque de fabrique et gage de qualité). Le Deuxième Reich profita d’une grande prospérité, allant jusqu’à développer une colonisation en Afrique noire(notamment au Cameroun, au Togo, dans le Sud-Ouest africain et en Afrique Orientale) ; ceci jusqu’à ce que sa défaite de 1918 le privât de ses colonies lors du traité de Versailles.

Pendant la République de Weimar (1918-1933), une organisation économique et sociale assez avancée pour l’époque fut mise en place grâce à la politique établie par « La coalition de Weimar » (SPD ou Sociaux-démocrates, Zentrum – parti catholique centriste – et Démocrates). Des droits importants furent donnés aux travailleurs dans les entreprises, après l’écrasement de la tentative révolutionnaire des Spartakistes (Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht) ; ainsi, avec les conventions collectives (dès 1919) et les comités d’entreprises (en 1920). Le patronat allemand prit dès lors l’habitude du dialogue socialavec les syndicalistes. Mais cela fut stoppé avec l’arrivée au pouvoir des nazis, qui interdirent les syndicats en 1934.

Après la défaite du régime hitlérien en 1945, le SPD, mais même la CDU/CSU (Démocrates-chrétiens), mirent en place, par étapes, l’économie sociale de marché et la co-gestion, à l’intérieur des entreprises. Ce système, au sein duquel patronat et syndicats ouvriers collaboraient pour la reconstruction puis l’essor économique du pays, fut théorisé par le libéral Démocrate-chrétien et ministre de l’économie Ludwig Erhard – ceci en tant que troisième voie entre le capitalisme pur et dur et le socialisme démocratique ; nous dirions aujourd’hui une politique de « social-libéralisme ».

Mais alors, qu’est-ce qui fit – et qui fait encore – la force du « modèle allemand » ? Sur cette question, un livre obtint un succès de librairie assez important au début des années 1990. Il était signé par Michel Albert et concernait le « modèle rhénan », par opposition au « modèle anglo-saxon » (thatchérien et reaganien) ; son titre était « Capitalisme contre capitalisme » (publié en septembre 1991, au moment de l’effondrement du système communiste). Sur le plan politico-social, il expliquait comment se développèrent les bases qui firent de la RFA (Allemagne de l’Ouest) un « modèle », dans le prolongement de ce qu’avait commencé à mettre en place la République de Weimar durant les années 1920. Il s’agissait d’un consensus politico-syndical fondé sur la vision d’un capitalisme modéré, avec un fort dialogue social(un peu comme dans les pays scandinaves) entre le patronat et les syndicalistes. Cela concernait les organisations patronales et les puissants syndicats DGB et IG Metall, avec une acceptation politique assez large du SPD et de la CDU/CSU (dans le cadre d’une alternance douce fondée sur un bipartisme). Signalons au passage que, depuis quelque temps, la chancelière Démocrate-chrétienne Angela Merkela été amenée malgré l’excellent score de la CDU lors des dernières élections législatives (43% des suffrages exprimés) à faire alliance avec le SPD ; ceci en raison de son absence de majorité absolue incluant traditionnellement son allié naturel des libéraux du FDP (Parti Libéral-démocrate ou centriste). Cette politique de « La Grande coalition » a valu au peuple allemand de pouvoir obtenir, pour la première fois, l’équivalent du SMIG français.

Sur le plan économique, le modèle allemand est fondé sur le maintien d’un puissant secteur productif industriel, notamment à l’exportation (par exemple dans le domaine de l’automobile), mais aussi sur une consommation intérieure relativement importante (grâce au pouvoir d’achat d’une grande partie du peuple d’Outre-Rhin). Les exportations les plus importantes s’effectuent dans le cadre de l’UE (largement plus des 2/3), mais elles connaissent un essor vers l’est – notamment en direction de l’Asie (et particulièrement de la Chine). Ce secteur productif industriel est très bien organisé, partant des grandes entreprises jusqu’à celles travaillant pour la sous-traitanceavec l’équivalent formel de ce que sont les PME et PMI en France (leur connexion est traditionnellement très forte). Il y a aussi la lutte contre les déficits et une volonté de maintenir une politique de l’euro fort – qui puisse rappeler aux Allemands l’époque de leur ancien mark ! Soit une politique « monétariste », fondée sur la « règle d’or » des 3% et quasiment imposée à ses plus importants partenaires de la « zone euro » ; sans omette de rappeler toutes les contraintes imposées sur ce plan à la Grèce. Ne pas oublier enfin la puissance démographique quantitative de l’Allemagne ; en effet, la réunification de 1990a permis au pays d’atteindre aujourd’hui le chiffre de 81 millions d’habitants, face à une France de 66 millions ; mais…

En ce qui concerne la face cachée du « modèle allemand », il y a d’abord tout ce qui est lié aux aspects négatifs de la réunification, avec le prix que les Allemands de l’Ouest durent payer pour l’intégration économique et sociale de l’ancienne RDA. Ceci posa donc des problèmes entre les « Wessis » et les « Ossis ». Ensuite, cette puissance économique reste un quasi « nain politico-militaire », fait évidemment lié au traumatisme du passé militariste nazi – les Allemands ayant compris qu’il leur suffisait d’être performants économiquement et de ne pas retomber dans le « piège » des interventions politico-militaires. D’où le succès des mouvements pacifistes, très liés à la montée des « Verts » (Die Grünen) à partir des années 1980-1990. L’Allemagne ne compte presque pas sur ce terrain-là au niveau de la scène internationale, en dehors de sa présence dans le cadre du G7. Elle rechigne à mettre en place une vraie « Défense européenne » et n’est (forcément) pas membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU. En cas de conflit extérieur (notamment en Afrique noire ou au Moyen-Orient), les dirigeants allemands donnent de l’argent, des avions de transport de troupes, des médecins et des infirmiers et infirmières… Le pays est aussi touché par une vraie crise démographique, très préoccupante, malgré son nombre actuel d’habitants et l’arrivée (depuis plusieurs décennies) d’une immigration d’origine turque (surtout des jeunes, bien sûr, finissant par être naturalisés). L’indice de fécondité est faible : un peu plus de 1,3 enfants par femme (alors qu’en France, nous en sommes facilement à deux). Le vieillissement de la population est donc déjà très largement commencé et il va falloir faire venir de plus en plus de jeunes immigrés (notamment de Turquie).

Le moins connu, c’est le fait que l’arrière-boutique sociale allemande devient problématique. Il y a plus de 7 millions de « travailleurs pauvres » (près de 20% de la main d’œuvre salariée), touchant à peine plus de 700 € par mois, tout en effectuant un réel travail. En somme, contrairement à la France, qui pratique encore (depuis les mesures liées aux 35h) le partage du travail, ce pays se situe dans le cadre de celui du chômage. Depuis quelque temps, on a même pu assister à une multiplication des grèves, avant tout dans le secteur des transports. Nous nous trouvons donc de moins en moins dans une logique de la grève « en dernier recours » ; ce qui rapproche (ponctuellement ?) les mentalités de certains secteurs de la population allemande de celles des Français. L’ancienne tradition du « dialogue social » serait-elle durablement remise en cause ? L’Allemagne va-t-elle vers une certaine rupture du consensus politico-syndical ? Die Linke, ou « La Gauche » (résultat de l’union entre l’ancienne aile gauche du SPD et de l’antique SED ou Parti Communiste de la RDA), tourne en général aux alentours de 10% des suffrages exprimés. A l’opposé du spectre politique, on assiste à une montée du populisme de droite et de l’extrême-droite, avec le NDP (Parti National-Démocrate d’Allemagne) et à celle dumouvement xénophobe de Pediga. Toutefois, l’extrémisme de droite et le rejet de « l’autre » restent nettement plus limités que dans la moyenne de l’Europe (ceci en rapport direct avec le passé hitlérien et le maintien de la puissance économique).Peut-on donc parler d’ingrédients d’une sorte de « crise allemande » ?…

 

Capitalisme contre capitalisme, Michel Albert, Seuil, 1991, 315 pages

Made in Germany : le modèle allemand au-delà des mythes, Guillaume Duval, Points, 2014, 240 pages

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

Commentaires (4)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    06 juin 2015 à 14:54 |
    D'où vient ce besoin ( infantile?) des modèles ? Particulièrement ici, en Europe. Souvenons-nous de ce lointain XVIIIè où nous, Français, furent , et longtemps, le modèle ( culture, langue, puis après idées). On se rappelle – pêle-mêle – mais on en trouverait d'autres, de ce «  modèle finlandais » mentor de toute éducation « in », des modèles Scandinaves pour les Socialistes, de l'adoration Margaret T et de son Angleterre pour tout ce que comptait le bestiaire politique, un temps, de conservatisme le plus dur... Alors, forcément, le «  modèle allemand » ! Ravissant Sarko et les siens, ainsi que les tenants du tout économique ( mais n'est-ce pas les mêmes ?). Peu importe – d'où l'intérêt de votre « chronique pendules à l'heure » – qu'il y ait là-bas un «  modèle » de fonctionnement sociétal différent et pas forcément transposable, rebondissant et interagissant sur l'économique... on en rêve, on en bave. Par moments, ça fait penser à quelqu'un qui ramasserait une toile de tente ( encore bonne), trouvée au coin d'un chemin, et la ramènerait à la maison. Mais, au moment de la monter, pas de piquets, etc... un «  modèle » non transposable en somme.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      07 juin 2015 à 08:55 |
      Vous avez bien raison d'insister sur cette "nécessité" qu'a l'être humain de chercher des références, des "modèles", à imiter. Il y eut par exemple le "modèle soviétique" (dont on sait quelles catastrophes humaines et globales il entraîna !), le "modèle capitaliste libéral" - les deux apparaissant comme des "contre-modèles" (en miroir) l'un par rapport à l'autre, surtout à l'époque de la Guerre froide... Un mot encore, concernant le "modèle scandinave", vraiment "social-démocrate" (et non "social-libéral" !). François Hollande a voulu, depuis 2012, le transposer par étapes en France surtout au niveau du "dialogue social" entre patronat et syndicats. Était-ce une mauvaise idée ou bien cela ne correspondait-il qu'à une sorte d'utopie dans un pays comme le nôtre - latin et non anglo-saxon -, essentiellement fondé non pas sur la culture de la négociation (sauf exceptions) mais celle du conflit... !!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    06 juin 2015 à 13:11 |
    Je voudrais simplement ajouter à votre excellente rétrospective le point suivant : le « modèle allemand » ne peut se comprendre si l’on fait abstraction du traumatisme collectif – et transgénérationnel ! – qu’a constitué l’hyperinflation des années 20.
    C’est de ce traumatisme qu’est née la religion du Mark fort (donc de l’euro fort, celui-ci n’étant qu’un avatar du Mark) ainsi que de la stricte orthodoxie budgétaire imposée au pays de l’euro zone (la fameuse « règle d’or » des 3% de PIB maximum de déficit) et ce quel que soit le prix intérieur à payer, notamment avec le plan Hartz IV qui a donné un coup de boutoir décisif à la « soziale Marktwirtschaft », l’économie sociale de marché de l’après guerre.
    Cette phobie collective de l’inflation, constitutive de la psychologie économique allemande, n’est donc – et heureusement ! – pas transposable.

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    • Jean-Luc Lamouché

      Jean-Luc Lamouché

      06 juin 2015 à 22:00 |
      Vous avez raison de souligner l'importance de ce phénomène d'hyperinflation que les Allemands connurent vers les débuts des années 1920, lors-qu’à un moment ils furent amenés à se poser la question de savoir s'ils n'allaient pas être obligés de revenir au système du troc ! En effet, on en arrivait au point où le coût d'impression des billets n'avait plus de sens... !! Il y a comme ça, dans l'Histoire, des moments où les peuples subissent des traumatismes profonds. Pour les Allemands, ce fut celui-ci, entraînant un rejet absolu de toute idée d'inflation (même assez limitée). Pour les Français, il y eut celui de Munich (en septembre 1938), qui nous vit (avec les Anglais) laisser agir impunément Hitler et Mussolini... C'est d'ailleurs pour cette dernière raison que la France reste aujourd'hui encore le pays interventionniste sur le plan militaire au sein des 28 pays de l'Union Européenne - avec la Grande-Bretagne...

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