Tina or not tina ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 19 septembre 2015. dans Economie, La une

Tina or not tina ?

« There Is No Alternative ! », c’est ce que n’a cessé de répéter Margaret Thatcher, tout au long de ses trois mandats. Pas d’alternative ? Mais à quoi ? C’est là qu’il convient de distinguer deux choses qui, tout en convergeant, ne se recoupent pas tout à fait.

Il y a d’abord le monétarisme, la défense mordicus de la devise sur le marché des changes. Dogme de la BCE, hérité de la Bundesbank et gravé dans le marbre par le TSCG (traité de sur la stabilité, la coordination et la gouvernance), signé sous Sarkozy et ratifié sous Hollande. Il instaure la règle (d’or !) des 3% maximum de PIB pour les déficits publics. Le mark étant devenu l’euro, l’Allemagne – tous partis confondus (à part Die Linke) – hantée par l’hyperinflation des années 20, se cramponne à ce symbole de la renaissance et de la puissance du pays dans l’après guerre. Ce n’était pas l’attitude de Thatcher, qui a laissé s’effondrer la livre sterling durant les premières années de son règne.

Et puis, il y a ce que j’appellerais l’économie de l’offre (je récuse les termes de « libéralisme » ou « néolibéralisme », en raison de la polysémie trompeuse de ces mots : « liberal », en anglais actuellement, comme en France, au XIXème siècle, signifiant « de gauche ») : réduire les coûts de production – en gelant les salaires et la dépense publique – afin de vendre moins cher. Pour ce faire, il faut – en partie – démolir l’état providence. C’est très exactement ce que fit Thatcher en Grande-Bretagne, ou Schröder en Allemagne avec le plan Hartz IV.

D’où la question : est-il possible de procéder autrement ? Bref de choisir une autre politique ?

Alexis Tsipras s’y essaya en se battant sur les deux fronts à la fois. Son programme initial prévoyait un accroissement du nombre des fonctionnaires, une revalorisation des salaires et des retraites, ainsi qu’une augmentation des budgets sociaux (assurance maladie, allocations familiales, etc.), le tout entraînant inévitablement de l’inflation, donc un affaiblissement de l’euro. Yanis Varoufakis, son ministre des finances, lutta, pendant des mois, au sein de l’eurogroupe (instance réunissant périodiquement les ministres des finances de la zone euro)… en vain ! « Il n’y avait pas de réponse, explique-t-il dans une série de longues interviews. La seule interprétation que je peux donner est : « oui, ce serait une bonne idée, mais ce serait difficile. Alors, ou bien vous signez sur la ligne en pointillé, ou bien vous prenez la porte ». De fait, Tsipras, malgré son référendum gagné, courba l’échine et finit par avaler toute une liste de mesures d’austérité, pires encore que celles, dont le refus par le gouvernement grec, avaient été à l’origine du fameux référendum…

La France de François Hollande avait déjà connu, en 2012, un processus similaire : Hollande voulait renégocier le TSCG pour desserrer l’étau des 3% et offrir du pouvoir d’achat aux ménages. Là ! Tir de barrage de la commission et d’Angela Merkel. Retour à l’économie de l’offre, suggérée – entre autres – par le rapport Gallois, paru à l’automne 2012, lequel préconisait une baisse de 30 milliards (soit 1,5% du PIB) des cotisations sociales.

Est-ce à dire que, hors de la zone euro et des pressions bruxelloises et allemandes, on aurait les mains plus libres. Certes, la gestion de la monnaie redeviendrait souveraine, mais quid de celle de l’économie ?

L’exemple britannique pourrait servir de laboratoire en vue de répondre à cette question. Jeremy Corbyn vient d’être élu triomphalement à la tête du parti travailliste (59,5%). Corbyn prône un retour au travaillisme des années 70 : renationalisation des chemins de fer et de la partie privatisée des services publics, réouverture des mines de charbon fermées par Thatcher. Le tout assorti d’une politique étrangère des plus discutables, soutien au Hamas et au Venezuela « chaveziste ». Diagnostic des anciens premiers ministres du Labour, Tony Blair et Gordon Brown : « he is unelectable », il ne saurait être élu au plan national. Et sans doute ont-ils raison…

Il apparaît, en conséquence, que toute tentative de changement se heurte à un mur ; soit international pour l’Europe continentale, soit interne pour la Grande-Bretagne. Monétarisme ici, économie de l’offre partout, s’imposent et imposent leurs lois d’airain.

Pour relancer la demande et pratiquer un néo keynésianisme viable, deux conditions seraient nécessaires : qu’un nombre suffisant de pays (à commencer par l’Allemagne) choisisse cette direction, premièrement, et, deuxièmement, que s’instaure un certain protectionnisme, mais à l’échelle du continent et non d’un état isolé (ce qui exclurait, par exemple, tout idée de traité de libre échange avec les États-Unis). On en est très, très loin.

Hélas, les mânes de Margaret Thatcher n’ont pas à s’inquiéter. Yes ! Tina ! There is no alternative…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (3)

  • Bernard Péchon-Pignero

    Bernard Péchon-Pignero

    20 septembre 2015 à 08:23 |
    Non, cher JFV, il n’y a pas d’alternative en ce sens qu’une alternative suppose le choix entre deux solutions ou deux réponses différentes à la même question. Or c’est la question qui est mal posée. On part toujours des prémisses selon lesquelles le bonheur de l’homme et l’harmonie sociale ont atteint un état satisfaisant pour le monde occidental donc pour la planète, état qu’il s’agit désormais de faire durer le plus longtemps possible en occident en l’imposant au reste du monde. On se trouve donc dans la situation qu’illustre Don Tancredi, le « révolutionnaire » opportuniste du Guépard de Lampeduza (merveilleusement joué par Delon dans le magnifique film de Visconti) « Si on veut que tout reste tel quel, il faut que tout bouge ». Ce que l’homme occidental moderne refuse, c’est que tout ne reste pas tel quel, que ce qu’il a acquis à titre individuel ou collectif puisse ne pas être compatible avec une harmonie universelle dont il rêve néanmoins. Dès lors, il n’y a pas d’alternative ou il y en a cent mais qui opposent toutes des solutions de replâtrage, de compromis, de concessions a minima…et de discussions infinies.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      20 septembre 2015 à 15:47 |
      Votre rappel du Guépard est tout à fait pertinent. Cavour (dont l’envoyé, Chevalley di Monterzuolo, propose au prince Salina de devenir sénateur) a effectivement « enterré » la révolution garibaldienne. La situation actuelle n’est donc pas nouvelle. Il n’est qu’à lire Henri Guillemin pour suivre la constante « récupération » - ou l’anéantissement - des différents mouvements révolutionnaires français, depuis celui de 1792 jusqu’à celui de la commune, en passant par 1830 et 1848, par une bourgeoisie conservatrice (ou, au mieux, réformiste).
      Il semble qu’il y ait une sorte de mur – national (cf. « le mur d’argent » comme disait Édouard Herriot dans les années 20) ou international (mondialisation, technocratie européenne, etc.) – sur lequel se brisent à répétition toutes les tentatives de changement radical. Ou alors, ledit changement se mue, pour perdurer, en dictature (URSS, Chine maoïste, Cuba). Donc oui ! Le possible – par opposition à l’impossible ou à l’utopique (ou-topos = non lieu, ce qui n’a pas de lieu, ce qui n’est nulle part) – se résume – hélas ! – à ce que vous appelez, très justement, « replâtrages, compromis, concessions a minima ». C’est ce fameux mur qui a amené Tsipras à résipiscence. Mais, même ainsi, Syriza n’est-il pas préférable à la Nouvelle Démocratie (droite) ?

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      • Bernard Péchon-Pignero

        Bernard Péchon-Pignero

        20 septembre 2015 à 22:12 |
        Nous sommes bien d'accord !

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