Ecrits

En Sologne coule la Sauldre et débordent les copains d’abord

Ecrit par Lilou le 21 octobre 2017. dans La une, Ecrits

En Sologne coule la Sauldre et débordent les copains d’abord

Le voyageur au long cours est comme le Petit Chose caché derrière les larmes discrètes de son exil. Ses pensées l’amènent souvent vers les étreintes de ses amis le voyant franchir bravement la passerelle ne sachant jamais quand il leur rejouera la partition du revoir. Son cœur quant à lui, musarde la plupart du temps le long de ces forêts peuplées de singes en hiver qu’il recherche avec toute la tension d’un démineur de Khe Sanh ou d’un guetteur d’Iceberg. Mais le voyageur au long cours est aussi un canard sauvage que personne ne se hasarde à apprivoiser dans une cage moins large que l’horizon. Tellement loin mais infiniment près, le voyageur sait toujours revenir sur les traces douillettes de ses premières envolées d’où il se délectait en solitaire de pouvoir par tous les temps distinguer de grands trois-mâts plus hauts que ses montagnes imaginaires. Le voyageur est comme ça, attaché au monde comme l’enfant sans mère l’est aux bruissements qui l’entourent. Il est toujours très loin perché, mais il aime plus que tout rentrer sur une terre qui lui semble être la sienne car c’est de là qu’il peut le mieux porter le regard apaisé d’un homme libre sur les paysages de son enfance.

A l’échelle de la France, et c’est déjà une magie que de faire œuvre de géographie pour décrire la vie qui coule, la Sologne est le bosquet vert en plein centre coincé par le Berry au Sud, la Beauce au nord, et bornée des villes médiévales de foire aux privilèges royaux que sont Orléans et Tours. A l’échelle de la Loire qui marque une franche séparation avec les terres du nord, la Sologne est marquée du sceau de sa citadelle imprenable, Blois, connue du reste du monde parce que son château fut le théâtre du meurtre très vintage du duc de Guise en 1588. Mais bon, évoquant Blois, ce reste du monde oublie toujours de citer les escaliers Denis Papin pour lesquels il en fallait de la sueur d’enfant pour les grimper triomphant. Et bien pire encore, il en oublie à chaque fois d’évoquer cette humeur joyeuse de chocolat se répandant comme un vrai bonheur sur tous ses alentours quand les usines Poulain tournaient à plein régime et surtout que les vents étaient d’Ouest et que la menace de la pluie nous demandait de rentrer à la maison. Blois, c’est Chambord, la Sologne c’est Blois, et la Loire ce sont ses châteaux qui ont donné à la Renaissance ses plus merveilleux soupirs en forme de rêves d’architectes italiens. Blois en est un joyau, mais que dire de Cheverny ou de La Ferté-Saint-Aubin qui essaiment sur la Sologne la musique de Lully comme la Canopée gazouille sur l’Amazonie ?

Oui, forcément.

Pourtant un peu plus loin que cette Sologne-là éclairée pour l’éternité des paillettes de la renommée, se cachent d’autres forêts aux arbres aussi grands et majestueux qu’à nuls autres pareils. S’y dissimulent en effet, dans la discrétion la plus digne, d’autres demeures du temps de François I° rentrant des guerres d’Italie ou d’un Louis XIV encore dans les culotes courtes de son si long règne. Ainsi, marchant de borderies en borderies, le voyageur de retour en sa Sologne s’y gorge à tous ses pas de l’enchantement de ces autres bâtisses faites de pierres blanches et de briques rouges, de ciel pourtant chargé mais toujours souriant et de lumières conjuguant le tendre regard à la joie de vivre. Poursuivant ses pas vers le soleil levant, le voyageur finira par croiser la Sauldre agissant pour la Sologne comme la Loire pour la France. Ni colonne vertébrale, ni véritablement son cœur, cette rivière douce à l’écoulement très poli en est pourtant une forme épousant celle de la Loire comme si dans son très jeune âge, ce confluent du Cher avait choisi de rester humble dans le seul dessein de ressembler aux paysans solognots aussi rustres que fidèles et qui un jour la peupleraient. Malgré la modernité qui déchire son silence de ses routes où tout passe trop vite, la Sologne est un immense hommage à la nature bataillant pour rester intacte et protéger ses colonies de grèbes à cou noir, d’écureuils roux ou de marouettes ponctuées venus là nicher pour l’été.

La violence

Ecrit par Stéphanie Michineau le 21 octobre 2017. dans La une, Ecrits, Actualité

La violence

Merci Stéphanie pour ce texte, les souvenirs qu’il ouvre, ranime, sur les violences faites aux femmes, dans le contexte actuel des luttes et débats  contre le harcèlement. Votre texte cette semaine sera la voix des Reflets.

La rédaction de RDT

 

Souvenir. D’un coup de poing. Donné.

Un coup de poing. Pour la fille. Bis. Sans mains. Sans destin.

Un coup parti. Porté. A sa dignité. Enlevée.

Sentiment d’abandon. De pâmoison. Pour une vie de folie.

Et d’errance. En l’occurrence.

Un coup de poing. Venu de loin. D’un homme. Sans regard.

Sans égards. Pour lui. Pour la fille aussi.

Un quart d’heure de calvaire. Dans cet univers. De douleur. Sans douceur.

Une main levée. Une fille jetée.

Dans un coin.

Loin.

 

(Fanny Cosi, Pensées en désuétude, Edilivre, 2010)

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 21 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (4)

 

La pluie sur Bruxelles a couché mes idées

je m’enlace

dans les mots effilés

comme

des larmes

 

Le ciel tombe et se lève

résiste

à tous les jours

le ciel comme un tyran

qui se montre partout

 

J’ai l’esprit en feu

des mots

comme des braises

pour rougir

les sommeils

 

Les bouches ont raturé les mots

et de salive ne reste rien

qu’une petite larme

au son muet

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 10 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (3)

 

Infinie solitude

qui t’étreint comme un dieu

 

Sourire ou grimace

aussi un choix

peut-être

 

ou l’heure ou la minute

d’un instant

qui s’évase

et qu’on remplit

de soi

 

Ombres perlées

je perçois vos lumières

comme l’éveil se couche dans le sommeil

 

Ombres bleutées

j’imagine votre ciel

comme l’espoir au vent fait tourner la roue

 

La gueule de l’âme

est rouge

tant l’ombre est infinie

Et le grain du désert

Carte postale

Ecrit par Jean-François Joubert le 03 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Carte postale

Première pensée. Bébé. Rien. Je ne devais pas être précoce, rien aucune accroche, je suis une chair molle sans âme, sans fil de connexion. Rien. Cherche ! Quatre ans, j’ai les mains dans la vase ou le sable, mon maillot me colle à la peau, je cherche l’horizon, non, je cherche rien, je m’amuse à découvrir la côte bretonne, le lieu où je suis né. Donc me voici sous un ciel bleu, un soleil arrogant, sans gants, je cherche le fond des choses, je m’expose, et j’ose m’aventurer loin de mes gardiens, déjà seul, je pose une main, puis deux, au fond. La marée monte, ma croissance est tardive, je n’ai plus pied, du moins je ne pense pas à les poser, la tasse, aversion définitive pour le sel, l’iode de l’huître, je ne croise pas les doigts, je ne cherche pas mon salut dans un flot de paroles, j’apprends la nage petit chien, et un aller-retour, et le pire ça marche. J’aime l’eau. Pourquoi fouiller dans sa mémoire, juste pour exister, se prouver qu’à quarante ans l’on a des choses à dire, écrire, des mots, de l’émotion, une vie. Je suis né un cinq août mille neuf cent soixante neuf, année exotique selon moi, n’ayez crainte je ne me souviens de rien ! Souvent, je me tais. Je regarde. J’écoute. Je doute. Première désillusion, j’aime les mots, or je suis un petit garçon effacé, presque pas de carte mémoire, alors parler de ma vie, trouver les situations sera un exercice difficile, oui, je me souviens, je veux lire en classe, je lève la main, pas la voix, la classe se moque de moi, ses rires hantent les couloirs de ma pensée, je ne parlerais plus, ou presque plus devant la foule, je ne serais jamais harangueur de foule, je serais celui qui parle en silence par la lance des mots, des touches, et qui tente de trouver un sens une raison d’être à ce texte. Pourquoi écrire sur des images, la raison se trouve là, absence de tout, de la figure de proue du père, de la mère volubile, et des grands-parents, fils de vieux, enfin, eux ne m’ont pas connu ou presque ? Aussi, vient l’Amour des cartes postes, celle épistolaire, celle amoureuse, celle familiale, et ses divers accents… et puis le père de papa qui en a fait une série, douze, une énigme pour ma pomme, comment, pour qui, pour quoi ? Pour toi qui lis ces lignes et t’enfonces dans mes veines, pas le Fromveur, ce courant de mer d’Iroise que je croise du regard, mais un aber, ni Wrac’h, ni Benoît, celle du puissant Saint, Ildut, le plus petit, à une demi-heure de Brest et la tête Ouest de Ouessant en pointe de mire. Je nage dans l’incertitude, me perds dans les couloirs de la vie, et je me souviens d’un livre sur l’image, l’auteur disait ceci en substance, que le temps devient signifiant, et la photographie rend la moindre trace du présent, or, dans un futur proche. Alors, je pars « être » ne prêche, rien, suivez-moi, accompagnez ce regard, sur ma tombe, le manque de mémoire et une camisole chimique qui ne la guérit pas. Oui, je suis malade, et partons nous promener en balade sur l’estran de ma mémoire, seul face à l’image, carte postale.

Rendez-vous au ciel

Ecrit par Mélisande le 03 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Rendez-vous au ciel

Il existe un endroit où nul n’aura crainte d’être mal reçu ou pas désiré.

C’est une porte, que chacun devra franchir, quoi qu’il advienne dans sa vie terrestre, qu’il soit nu ou vêtu d’habits dorés, que les femmes soient aimées comme des princesses régnant sans rivales par la grâce d’un dieu séduit, délaissant ceux qui lui sont fidèles, semant par là-même le plus grand doute par rapport à l’amour terrestre et céleste. Où qu’elles soient vouées au plus aride des déserts, bref, il existe un passage qui rétablira sans révolution une égalité absolue entre tous : c’est la mort. Le grand silence dans l’infini, et ceux qui n’ont rien vont faire sans trop de tremblements le déménagement terre-ciel, en désirant ardemment que le voyage soit plus heureux. Les autres vont rechigner, pleurer, s’accrocher mais il faudra quand même y aller prêts, pas prêts, mains jointes ou poing levé, amour ici-bas, ou silence pesant sur toute la ligne de vie, solitude âpre, ou cœur comblé par les affres de désir de l’autre, qui comme un souffle puissant et chaud a permis à la vie et à l’espoir de perdurer : comme lorsque des mains puissantes vous extirpent entre tous, et vous insufflent la légèreté bénie d’une dualité enfin réunie et non plus blessée la bienheureuse unité éprouvée par certains, à même la terre.

Cette ingratitude des dieux dès la naissance, cette disproportion entre ceux qui sont quelqu’un et ceux qui sont transparents pour autrui, laissent dans les cœurs une sombre amertume : qui peut accepter de côtoyer une telle injustice ? Qui peut l’appréhender dans toute sa profondeur et rester calme et serein devant un tel gouffre ? Penser un seul instant qu’une grande Intelligence est de toute façon à l’œuvre, et que tout est, de toute éternité, malgré les inégalités devant le bonheur ? Sans doute faut-il pour cela se pencher en hauteur vers le ciel et le questionner sans tarder, y déceler un probable grand mystère aspirant le pauvre hère qui hoquète un destin mal digéré, ciel qui semble dans son majestueux silence nous prier, justement, de faire silence.

J’ai beau me dire que je pourrais mourir demain et qu’il faudrait mesurer à chaque heure, la profondeur infinie de la joie et du miracle absolu de la vie, j’ai beau sentir et savoir tout cela, je gâche, je gâche je gâche. Je vais rarement à l’essentiel dès le réveil, et j’ai toujours l’impression d’un voyage à répétition dans les mêmes lieux, portes ouvertes puis fermées sur des désirs qui s’essoufflent, exil profond, étrangère à ce monde où chaque être me semble comme moi un îlot perdu dans l’immensité du temps, aux mains ouvertes sur un néant froid, cœur battant battu des vents, psalmodiant sans fin la belle phrase d’Apollinaire : « Comme la vie est lente et comme l’espérance est violente ! »

Mais l’amour est plus fort, il irradie la terre malgré sa jalousie tellurique, il la transperce et lui fait abjurer tous ses doutes. Dès qu’elle le voit, son cœur bat à tout rompre et c’est la vie au plus intime du feu qu’elle lui souhaite, à lui son Amour de tout temps devant l’Eternel, qu’elle passe sa vie à détruire et qu’elle ne voudrait que pour elle seule.

Mais il échappe, c’est ce qui fait son esseité.

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 03 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (2)

 

Presser l’espoir

à la pulpe sacrée

puis en faire un jus qui gonflera nos veines

 

Au dessus du ciel

il y a la terre

mais on oublie de regarder

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

Ecrit par Sabine Aussenac le 27 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

La lumière est divine et le mal bien lointain,

Dans l’église apaisée le jour se fait serein :

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

Qui s’élancent en corolle, embrassant le Très Haut.

 

Aux Jacobins l’Histoire caracole, immobile,

Et les touristes prient au doux cœur de la ville…

Le palmier irradie sa splendeur purpurine

Et la pierre respire, embrasée et mutine,

 

Ces mille chatoyances quand soleil déluré

Vient saluer les ombres des gisants et des cierges.

Dans le cloître fleuri un piano se fait fugue ;

 

On croirait voir furtives des moniales pressées

Rejoignant leur autel pour adorer la Vierge…

À Toulouse le futur au passé se conjugue.

Aux alentours…

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 septembre 2017. dans Ecrits, La une, Voyages

Aux alentours…

Comme une expression un peu surannée. On va si vite à présent jusqu’au bout du monde : – ah oui ! elle revient de New-York ; je ne sais qui me l’a dit…, ponctuait, d’un revers de mémoire, pas plus tard qu’hier, une bobo à l’accent d’ici, chez ma coiffeuse.

Les alentours, cet autour, de voyage presque chiche, sentant son pas de diligence. Cette merveille, fine comme sel réservé à l’aristocratie de ceux qui savent le goûter, tenant dans si peu de kms-compteur. J’en reviens tout juste.

 Chaque début septembre, nous avons pris cette douce habitude, une amie et moi ; butiner, pas seulement à pied – trop sportif –, en voiture, mais la carriole à cheval serait probablement l’idéal. Quelques kms entre cette étape et l’autre ; on se perd un peu, tant mieux, on se promène, on a le temps, et tout le sens de nos jours de retraitées, de se révéler là, dans ces moments alanguis, contemplatifs – un vague guide vert un peu usé à la main – dans ce temps qu’on se donne, précieux évidemment à l’aulne de la fin de la pelote… Chacune a quelques voyages à convoquer pour l’autre, et de communes émotions, naguère, dans des criques grecques, par exemple. Mais le mode de communication est économe, parcimonieux – on se connaît si bien, et de tellement longtemps – juste ce qu’il faut pour ne pas effaroucher ce bonheur simple, au ras de terre, d’être là, aujourd’hui, de savoir « profiter », ce mot tant usité.

Le Nord-Est de Montpellier, la métropole suractive, était au menu de ces grands-petits jours. De petits cercles guère éloignés de 15 à 20 km de la place de la Comédie. Une étrangeté de paysages, passés les premiers tournants : plis calcaires endormis en vrac, foutoir de pierres, garrigues desséchées, « oueds » attristants, tel le bébé Lez parti je ne sais où ! Chênes kermès, moins sensibles au feu que le cousin liège – se réjouissent les habitants - cystes, thym, romarin… odeurs de Pagnol. Quel été sec encore cette année ! planait dans ces bouts du monde presque peureux, la menace de l’incendie, loup du Gévaudan des temps modernes, aussi imprévisible, menaçant, sautant d’une colline à l’autre, que celui du fond de l’Histoire, à moins que des légendes. Silence – non, silences – ceux des insectes murmurants, et des souffles de vents difficiles à identifier : une pointe de tramontane, un zeste de mistral, un rien de marin égaré ? c’est vrai que la mer est à trois coups d’ailes de mouettes. Par instants – les soirs surtout – un oiseau, mais lequel ?

On a tourné autour – on n’a pas grimpé ; mon amie, chevrette de haute valeur, doit le regretter encore à cette heure – de ce Pic Saint-Loup, veillant du haut de ses 600 et quelques mètres sur la plaine. Immense et massif – un quasi Mont Blanc - quand on le recherche depuis la mer, ou les étangs, les rues de la ville, les chemins d’oliviers. Un phare pour tout le pays montpelliérain ; une mémoire, une assise et maintenant un vin plus que renommé. En s’en approchant, c’est son côté pierreux, solitaire, même avec le flot des vignes à ses pieds, rébarbatif, qui rebute ou fascine (moi, c’est clairement rebute). Comme on lit dans les revues touristiques, la nature domine, prend le dessus. Une mâle montagne, qu’imaginer l’hiver fait presque frissonner en cette fin d’été.

Tout autre chose que la nuit -3 -

Ecrit par Joëlle Petillot le 27 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Tout autre chose que la nuit -3 -

Une rentrée de Pâques, un avril frais, un prof absent et donc le cadeau d’une journée moins longue. Mais Louis est absent aussi, ce qui ne lui ressemble guère.  Emmanuel passe chez lui en milieu d’après-midi. Il trouve la maison plongée dans un silence de moniale : Louis hospitalisé pour un début de péritonite, ses parents se trouvent à son chevet. Sa sœur lit un magazine dans la cuisine. Emmanuel se demande pourquoi elle-même n’est pas là-bas, mais ne pose pas de question.

Il remarque qu’elle n’est plus coiffée pareil ; ses cheveux raccourcis lui donnent des traits d’enfant. Elle sourit quand il lui en fait la remarque et il voit qu’elle rougit. Elle ne semble pas timide, d’ordinaire mais au fond qu’en sait-il ? La pitié qu’il ressentait pour lui-même dévorait son regard sur les autres. Soudain, Métisse s’efface de sa tête et il regarde mieux la sœur de Louis.

Son nom ?

Il sentit les larmes affleurer dans sa nuit-jour hors-champs. L’obscurité avançait, sa mémoire lui volait de plus en plus de vie. Louis et… Catherine ? Christine ? Faustine Galène ?

Elle lui propose un jus de fruit, qu’il accepte avec dans le geste un quelque chose de neuf : l’attention qu’il lui porte. Elle pose le verre et la bouteille sur la table, se rassoit en changeant de chaise. Elle se place à côté de lui, verse le jus dans son verre à lui, puis dans le sien. Boit.

C’est lui qui prend son verre à elle, très doucement, pour le poser sans un bruit sur la nappe, une nappe en plastique avec des cerises. Il revoit les cerises, mais le nom de la fille, un nom en « ine » ça finit comme ça, il en est sûr « ine », mais avant, ça dit comment…

Sait plus. Mais il embrasse « ine » en lui attrapant le visage, en le tournant vers lui, il appuie, elle entrouvre ses lèvres tout de suite, splendide, pas besoin de forcer le passage, il a horreur de ça. Elle fait durer, durer, ils ne décollent plus, ananas, c’était un jus d’ananas dont leur palais ont gardé le goût, il se dit qu’après le sel, l’humus terrien, l’ananas, c’est bien pour un premier. Celui-ci sera suivi de beaucoup d’autres, passé la colère de Louis au sortir de l’hôpital. « Il y a des tas de filles, il faut que ce soit ma sœur ». À quoi Emmanuel répond « Oui, il faut. » Louis prouve une fois de plus qu’il est intelligent : il  se calme.

La femme pâle revient, il sent ses yeux sur lui, sa main sur son poignet, sur son front. Il n’arrive pas à cerner ce qu’elle fabrique, c’est une intermittence. Ça le rassure un peu, pas en totalité. Quand elle a fini de s’activer, il dit « Merci Justine » et l’entend rire doucement. « Isabelle » prononce-t-elle à son oreille, dans un murmure si doux qu’il en frissonne.

<<  1 [23 4 5 6  >>