Ecrits

La violence

Ecrit par Stéphanie Michineau le 21 octobre 2017. dans La une, Ecrits, Actualité

La violence

Merci Stéphanie pour ce texte, les souvenirs qu’il ouvre, ranime, sur les violences faites aux femmes, dans le contexte actuel des luttes et débats  contre le harcèlement. Votre texte cette semaine sera la voix des Reflets.

La rédaction de RDT

 

Souvenir. D’un coup de poing. Donné.

Un coup de poing. Pour la fille. Bis. Sans mains. Sans destin.

Un coup parti. Porté. A sa dignité. Enlevée.

Sentiment d’abandon. De pâmoison. Pour une vie de folie.

Et d’errance. En l’occurrence.

Un coup de poing. Venu de loin. D’un homme. Sans regard.

Sans égards. Pour lui. Pour la fille aussi.

Un quart d’heure de calvaire. Dans cet univers. De douleur. Sans douceur.

Une main levée. Une fille jetée.

Dans un coin.

Loin.

 

(Fanny Cosi, Pensées en désuétude, Edilivre, 2010)

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 21 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (4)

 

La pluie sur Bruxelles a couché mes idées

je m’enlace

dans les mots effilés

comme

des larmes

 

Le ciel tombe et se lève

résiste

à tous les jours

le ciel comme un tyran

qui se montre partout

 

J’ai l’esprit en feu

des mots

comme des braises

pour rougir

les sommeils

 

Les bouches ont raturé les mots

et de salive ne reste rien

qu’une petite larme

au son muet

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 10 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (3)

 

Infinie solitude

qui t’étreint comme un dieu

 

Sourire ou grimace

aussi un choix

peut-être

 

ou l’heure ou la minute

d’un instant

qui s’évase

et qu’on remplit

de soi

 

Ombres perlées

je perçois vos lumières

comme l’éveil se couche dans le sommeil

 

Ombres bleutées

j’imagine votre ciel

comme l’espoir au vent fait tourner la roue

 

La gueule de l’âme

est rouge

tant l’ombre est infinie

Et le grain du désert

Carte postale

Ecrit par Jean-François Joubert le 03 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Carte postale

Première pensée. Bébé. Rien. Je ne devais pas être précoce, rien aucune accroche, je suis une chair molle sans âme, sans fil de connexion. Rien. Cherche ! Quatre ans, j’ai les mains dans la vase ou le sable, mon maillot me colle à la peau, je cherche l’horizon, non, je cherche rien, je m’amuse à découvrir la côte bretonne, le lieu où je suis né. Donc me voici sous un ciel bleu, un soleil arrogant, sans gants, je cherche le fond des choses, je m’expose, et j’ose m’aventurer loin de mes gardiens, déjà seul, je pose une main, puis deux, au fond. La marée monte, ma croissance est tardive, je n’ai plus pied, du moins je ne pense pas à les poser, la tasse, aversion définitive pour le sel, l’iode de l’huître, je ne croise pas les doigts, je ne cherche pas mon salut dans un flot de paroles, j’apprends la nage petit chien, et un aller-retour, et le pire ça marche. J’aime l’eau. Pourquoi fouiller dans sa mémoire, juste pour exister, se prouver qu’à quarante ans l’on a des choses à dire, écrire, des mots, de l’émotion, une vie. Je suis né un cinq août mille neuf cent soixante neuf, année exotique selon moi, n’ayez crainte je ne me souviens de rien ! Souvent, je me tais. Je regarde. J’écoute. Je doute. Première désillusion, j’aime les mots, or je suis un petit garçon effacé, presque pas de carte mémoire, alors parler de ma vie, trouver les situations sera un exercice difficile, oui, je me souviens, je veux lire en classe, je lève la main, pas la voix, la classe se moque de moi, ses rires hantent les couloirs de ma pensée, je ne parlerais plus, ou presque plus devant la foule, je ne serais jamais harangueur de foule, je serais celui qui parle en silence par la lance des mots, des touches, et qui tente de trouver un sens une raison d’être à ce texte. Pourquoi écrire sur des images, la raison se trouve là, absence de tout, de la figure de proue du père, de la mère volubile, et des grands-parents, fils de vieux, enfin, eux ne m’ont pas connu ou presque ? Aussi, vient l’Amour des cartes postes, celle épistolaire, celle amoureuse, celle familiale, et ses divers accents… et puis le père de papa qui en a fait une série, douze, une énigme pour ma pomme, comment, pour qui, pour quoi ? Pour toi qui lis ces lignes et t’enfonces dans mes veines, pas le Fromveur, ce courant de mer d’Iroise que je croise du regard, mais un aber, ni Wrac’h, ni Benoît, celle du puissant Saint, Ildut, le plus petit, à une demi-heure de Brest et la tête Ouest de Ouessant en pointe de mire. Je nage dans l’incertitude, me perds dans les couloirs de la vie, et je me souviens d’un livre sur l’image, l’auteur disait ceci en substance, que le temps devient signifiant, et la photographie rend la moindre trace du présent, or, dans un futur proche. Alors, je pars « être » ne prêche, rien, suivez-moi, accompagnez ce regard, sur ma tombe, le manque de mémoire et une camisole chimique qui ne la guérit pas. Oui, je suis malade, et partons nous promener en balade sur l’estran de ma mémoire, seul face à l’image, carte postale.

Rendez-vous au ciel

Ecrit par Mélisande le 03 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Rendez-vous au ciel

Il existe un endroit où nul n’aura crainte d’être mal reçu ou pas désiré.

C’est une porte, que chacun devra franchir, quoi qu’il advienne dans sa vie terrestre, qu’il soit nu ou vêtu d’habits dorés, que les femmes soient aimées comme des princesses régnant sans rivales par la grâce d’un dieu séduit, délaissant ceux qui lui sont fidèles, semant par là-même le plus grand doute par rapport à l’amour terrestre et céleste. Où qu’elles soient vouées au plus aride des déserts, bref, il existe un passage qui rétablira sans révolution une égalité absolue entre tous : c’est la mort. Le grand silence dans l’infini, et ceux qui n’ont rien vont faire sans trop de tremblements le déménagement terre-ciel, en désirant ardemment que le voyage soit plus heureux. Les autres vont rechigner, pleurer, s’accrocher mais il faudra quand même y aller prêts, pas prêts, mains jointes ou poing levé, amour ici-bas, ou silence pesant sur toute la ligne de vie, solitude âpre, ou cœur comblé par les affres de désir de l’autre, qui comme un souffle puissant et chaud a permis à la vie et à l’espoir de perdurer : comme lorsque des mains puissantes vous extirpent entre tous, et vous insufflent la légèreté bénie d’une dualité enfin réunie et non plus blessée la bienheureuse unité éprouvée par certains, à même la terre.

Cette ingratitude des dieux dès la naissance, cette disproportion entre ceux qui sont quelqu’un et ceux qui sont transparents pour autrui, laissent dans les cœurs une sombre amertume : qui peut accepter de côtoyer une telle injustice ? Qui peut l’appréhender dans toute sa profondeur et rester calme et serein devant un tel gouffre ? Penser un seul instant qu’une grande Intelligence est de toute façon à l’œuvre, et que tout est, de toute éternité, malgré les inégalités devant le bonheur ? Sans doute faut-il pour cela se pencher en hauteur vers le ciel et le questionner sans tarder, y déceler un probable grand mystère aspirant le pauvre hère qui hoquète un destin mal digéré, ciel qui semble dans son majestueux silence nous prier, justement, de faire silence.

J’ai beau me dire que je pourrais mourir demain et qu’il faudrait mesurer à chaque heure, la profondeur infinie de la joie et du miracle absolu de la vie, j’ai beau sentir et savoir tout cela, je gâche, je gâche je gâche. Je vais rarement à l’essentiel dès le réveil, et j’ai toujours l’impression d’un voyage à répétition dans les mêmes lieux, portes ouvertes puis fermées sur des désirs qui s’essoufflent, exil profond, étrangère à ce monde où chaque être me semble comme moi un îlot perdu dans l’immensité du temps, aux mains ouvertes sur un néant froid, cœur battant battu des vents, psalmodiant sans fin la belle phrase d’Apollinaire : « Comme la vie est lente et comme l’espérance est violente ! »

Mais l’amour est plus fort, il irradie la terre malgré sa jalousie tellurique, il la transperce et lui fait abjurer tous ses doutes. Dès qu’elle le voit, son cœur bat à tout rompre et c’est la vie au plus intime du feu qu’elle lui souhaite, à lui son Amour de tout temps devant l’Eternel, qu’elle passe sa vie à détruire et qu’elle ne voudrait que pour elle seule.

Mais il échappe, c’est ce qui fait son esseité.

Recueil de poèmes courts

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 03 octobre 2017. dans La une, Ecrits

Recueil de poèmes courts

Mots d’amour et d’hiver (2)

 

Presser l’espoir

à la pulpe sacrée

puis en faire un jus qui gonflera nos veines

 

Au dessus du ciel

il y a la terre

mais on oublie de regarder

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

Ecrit par Sabine Aussenac le 27 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

La lumière est divine et le mal bien lointain,

Dans l’église apaisée le jour se fait serein :

Un grand souffle joyeux inonde les vitraux

Qui s’élancent en corolle, embrassant le Très Haut.

 

Aux Jacobins l’Histoire caracole, immobile,

Et les touristes prient au doux cœur de la ville…

Le palmier irradie sa splendeur purpurine

Et la pierre respire, embrasée et mutine,

 

Ces mille chatoyances quand soleil déluré

Vient saluer les ombres des gisants et des cierges.

Dans le cloître fleuri un piano se fait fugue ;

 

On croirait voir furtives des moniales pressées

Rejoignant leur autel pour adorer la Vierge…

À Toulouse le futur au passé se conjugue.

Aux alentours…

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 septembre 2017. dans Ecrits, La une, Voyages

Aux alentours…

Comme une expression un peu surannée. On va si vite à présent jusqu’au bout du monde : – ah oui ! elle revient de New-York ; je ne sais qui me l’a dit…, ponctuait, d’un revers de mémoire, pas plus tard qu’hier, une bobo à l’accent d’ici, chez ma coiffeuse.

Les alentours, cet autour, de voyage presque chiche, sentant son pas de diligence. Cette merveille, fine comme sel réservé à l’aristocratie de ceux qui savent le goûter, tenant dans si peu de kms-compteur. J’en reviens tout juste.

 Chaque début septembre, nous avons pris cette douce habitude, une amie et moi ; butiner, pas seulement à pied – trop sportif –, en voiture, mais la carriole à cheval serait probablement l’idéal. Quelques kms entre cette étape et l’autre ; on se perd un peu, tant mieux, on se promène, on a le temps, et tout le sens de nos jours de retraitées, de se révéler là, dans ces moments alanguis, contemplatifs – un vague guide vert un peu usé à la main – dans ce temps qu’on se donne, précieux évidemment à l’aulne de la fin de la pelote… Chacune a quelques voyages à convoquer pour l’autre, et de communes émotions, naguère, dans des criques grecques, par exemple. Mais le mode de communication est économe, parcimonieux – on se connaît si bien, et de tellement longtemps – juste ce qu’il faut pour ne pas effaroucher ce bonheur simple, au ras de terre, d’être là, aujourd’hui, de savoir « profiter », ce mot tant usité.

Le Nord-Est de Montpellier, la métropole suractive, était au menu de ces grands-petits jours. De petits cercles guère éloignés de 15 à 20 km de la place de la Comédie. Une étrangeté de paysages, passés les premiers tournants : plis calcaires endormis en vrac, foutoir de pierres, garrigues desséchées, « oueds » attristants, tel le bébé Lez parti je ne sais où ! Chênes kermès, moins sensibles au feu que le cousin liège – se réjouissent les habitants - cystes, thym, romarin… odeurs de Pagnol. Quel été sec encore cette année ! planait dans ces bouts du monde presque peureux, la menace de l’incendie, loup du Gévaudan des temps modernes, aussi imprévisible, menaçant, sautant d’une colline à l’autre, que celui du fond de l’Histoire, à moins que des légendes. Silence – non, silences – ceux des insectes murmurants, et des souffles de vents difficiles à identifier : une pointe de tramontane, un zeste de mistral, un rien de marin égaré ? c’est vrai que la mer est à trois coups d’ailes de mouettes. Par instants – les soirs surtout – un oiseau, mais lequel ?

On a tourné autour – on n’a pas grimpé ; mon amie, chevrette de haute valeur, doit le regretter encore à cette heure – de ce Pic Saint-Loup, veillant du haut de ses 600 et quelques mètres sur la plaine. Immense et massif – un quasi Mont Blanc - quand on le recherche depuis la mer, ou les étangs, les rues de la ville, les chemins d’oliviers. Un phare pour tout le pays montpelliérain ; une mémoire, une assise et maintenant un vin plus que renommé. En s’en approchant, c’est son côté pierreux, solitaire, même avec le flot des vignes à ses pieds, rébarbatif, qui rebute ou fascine (moi, c’est clairement rebute). Comme on lit dans les revues touristiques, la nature domine, prend le dessus. Une mâle montagne, qu’imaginer l’hiver fait presque frissonner en cette fin d’été.

Tout autre chose que la nuit -3 -

Ecrit par Joëlle Petillot le 27 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Tout autre chose que la nuit -3 -

Une rentrée de Pâques, un avril frais, un prof absent et donc le cadeau d’une journée moins longue. Mais Louis est absent aussi, ce qui ne lui ressemble guère.  Emmanuel passe chez lui en milieu d’après-midi. Il trouve la maison plongée dans un silence de moniale : Louis hospitalisé pour un début de péritonite, ses parents se trouvent à son chevet. Sa sœur lit un magazine dans la cuisine. Emmanuel se demande pourquoi elle-même n’est pas là-bas, mais ne pose pas de question.

Il remarque qu’elle n’est plus coiffée pareil ; ses cheveux raccourcis lui donnent des traits d’enfant. Elle sourit quand il lui en fait la remarque et il voit qu’elle rougit. Elle ne semble pas timide, d’ordinaire mais au fond qu’en sait-il ? La pitié qu’il ressentait pour lui-même dévorait son regard sur les autres. Soudain, Métisse s’efface de sa tête et il regarde mieux la sœur de Louis.

Son nom ?

Il sentit les larmes affleurer dans sa nuit-jour hors-champs. L’obscurité avançait, sa mémoire lui volait de plus en plus de vie. Louis et… Catherine ? Christine ? Faustine Galène ?

Elle lui propose un jus de fruit, qu’il accepte avec dans le geste un quelque chose de neuf : l’attention qu’il lui porte. Elle pose le verre et la bouteille sur la table, se rassoit en changeant de chaise. Elle se place à côté de lui, verse le jus dans son verre à lui, puis dans le sien. Boit.

C’est lui qui prend son verre à elle, très doucement, pour le poser sans un bruit sur la nappe, une nappe en plastique avec des cerises. Il revoit les cerises, mais le nom de la fille, un nom en « ine » ça finit comme ça, il en est sûr « ine », mais avant, ça dit comment…

Sait plus. Mais il embrasse « ine » en lui attrapant le visage, en le tournant vers lui, il appuie, elle entrouvre ses lèvres tout de suite, splendide, pas besoin de forcer le passage, il a horreur de ça. Elle fait durer, durer, ils ne décollent plus, ananas, c’était un jus d’ananas dont leur palais ont gardé le goût, il se dit qu’après le sel, l’humus terrien, l’ananas, c’est bien pour un premier. Celui-ci sera suivi de beaucoup d’autres, passé la colère de Louis au sortir de l’hôpital. « Il y a des tas de filles, il faut que ce soit ma sœur ». À quoi Emmanuel répond « Oui, il faut. » Louis prouve une fois de plus qu’il est intelligent : il  se calme.

La femme pâle revient, il sent ses yeux sur lui, sa main sur son poignet, sur son front. Il n’arrive pas à cerner ce qu’elle fabrique, c’est une intermittence. Ça le rassure un peu, pas en totalité. Quand elle a fini de s’activer, il dit « Merci Justine » et l’entend rire doucement. « Isabelle » prononce-t-elle à son oreille, dans un murmure si doux qu’il en frissonne.

Tout autre chose que la nuit -2 -

Ecrit par Joëlle Petillot le 20 septembre 2017. dans La une, Ecrits

Tout autre chose que la nuit -2 -

Il est bien, dans son premier été d’homme, Emmanuel. Quand la femme pâle revient, il entrouvre les yeux. Elle lui prend la main, le poignet, se penche un peu. Quand son visage est assez près, il la regarde, dit simplement : « Laissez-moi ».

Elle lui sourit : « OK », vérifie la perfusion, tripote quelque chose sur la table de chevet.  Elle sort, il n’a pas réalisé qu’il s’endort. Aucune importance, il est retourné là-bas.

Quand il se réveille le jour a baissé. Il a demandé les volets ouverts quelle que soit l’heure, même la nuit. Tant que l’obscurité est celle d’un vivant, aucune raison de s’en priver. Il sait aussi qu’il lui en reste, de cette nuit à venir. C’est à l’aube qu’on prend le Train pour Nulle part. La femme pâle vaque dans la maison, il entend son pas, des voix étouffées. Le mot qui lui vient à l’esprit, à peine un œil jeté au crépuscule dehors est « deuxième ». Deuxième quoi ?

Caprice de la mémoire, mais il ne dure pas. Deuxième-premier. Celui-ci non plus n’était pas banal. « Un premier baiser entre deux personnes consentante ne l’est jamais » lui dirait sa compagne, avec raison comme trop souvent, ce qui n’a pas peu contribué à leur tendre éloignement. « Deuxième ». Ça vient, pense-t-il et il s’entend sourire. Comme il s’entend dormir, attendre, penser. À certain stade de faiblesse, on ne se voit plus. Les gestes les plus légers se font bruit transparent. Celui du sourire est un froissement dans l’ombre.

Classe de troisième, collège… ?  Blanc. Aucune importance.

Ses quatorze années fraîches se râpent au premier rasoir, car il se rase, et n’en éprouve aucune fierté. Il gomme un duvet qui poussé aurait la grâce d’un poireau et l’efface pour éviter ça. Mais le reste de la peau est diaphane et le rasoir ne l’arrange pas.

Elle est minable en maths, s’en fout. Il y a en elle une liberté dansante qui l’attire, aussi parce qu’elle est redoublante, plus âgée, métisse, et qu’elle le regarde avec une sorte de voracité. Elle a des lèvres charnues, presque trop. Parfois le traverse l’idée que l’embrasser doit être accompagné de rebond, comme tomber tête première sur un édredon. Son regard, bizarrement, prend la lumière de la bouche, pas le contraire. Il y a une avidité dans les contours… s’emparer de ses lèvres doit relever de la dévoration. Il a une faim de jeune homme, une faim d’adolescent subjugué, une faim de toutes les diablesses. Cette Fille à la Bouche dont il a oublié le nom, elle le brûle de sa peau dorée, de ses dents immaculées, de ses yeux bruns clairs qui  ne regardent pas mais mangent la vie autour, sans mâcher.

Il y eut un genre de raout bruxellois, voyage de fin d’année en Belgique, d’ailleurs, c’était Bruges et non Bruxelles, voilà que des choses lui reviennent. Ce parc avec des arbres étranges, dont deux ou trois au tronc énormes, et entièrement creux. Les copains rentrent, sortent, s’abritent dessous, parfois seuls, parfois à deux. Il repère le plus large, le plus incurvé aussi. Il la cherche du regard, elle n’est jamais loin, s’il était plus sûr de lui il dirait qu’elle le colle, mais n’ose pas y penser ce qui signifie qu’il ne pense qu’à ça. Deux filles de sa classe, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, d’où ça lui vient, ça, Héloïse Charmel et Caroline Pélissier, sortent de l’arbre creux en riant comme des baleines, il les entend dire qu’on peut se faire sa piaule, là-dedans.

Tout va très vite. Elle est juste à côté de lui, il prend sa main et court en trois enjambées, elle ne retire pas sa main et tous les deux s’engouffrent sous le toit d’écorces. A l’intérieur git une odeur de terre, d’humidité, la délicatesse d’un pourrissement. Le bois les contient comme une cane serre ses petits, un oiseau de bois sans aile qui les enrobe d’un murmure, les branches dehors s’agitent, ça a quelque chose de marin, ce bruit de feuillée qui vire, un chant d’été moussu d’écume ; Peut-être le premier-premier, un peu du sel de son écho aux abords du deuxième-premier…

Qui n’a pas lieu. Enfin, pas comme il l’attendait. 

 

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