A Miami (2)

Ecrit par Jean-François Chénin le 11 juillet 2010. dans Ecrits

A Miami (2)

Je rêve d’une humanité pacifiée qui ne perdrait pas au change. Ce serait sa revanche sur les maîtres et les désespérés, dieu et les siens.

Les avions décollent, les femmes ont perdu leur raison d’aimer.

Je rêve d’une humanité sans frontière, aux portes et tables ouverte. Je rêve d’une humanité irradiante où l’ordre céderait enfin au silence, réverbéré et incalculé.

Les avions décollent, les enfants pleurent, oubliés et inquiets.

Je rêve d’une humanité créole, éparse, instantanée où les plaisirs seraient les creux et les pleins d’un ciel effervescent. Je rêve d’une humanité interlope, masquée, dansante, soudain élevée dans un grand soir d’été pour une fête qui n’exigerait rien d’autre que d’aimer, incroyablement.

Les avions décollent, les hommes pleurent, inassouvis.

 

A Miami, les castes ne disent pas leur nom. Elles ont leurs jours, leurs places, leurs traces. Elles ne disent pas leur nom. Elles se poussent du coude dans les contre-allées qui mènent aux condos et à la mer. Les blocks se succèdent et ne se ressemblent pas. Elles ne disent pas leur nom. Mais partout  les chiens n’errent plus et les joggers du matin rejoignent, le soir, leur happy hour en ordre dispersé. Les ponts et les avenues sont leurs frontières. Elles ont leurs cortèges, certaines emportent leur chanson à tue-tête, d’autres laissent des trainées d’écume en désordre dans la baie de Miami, s’arrêtent à mi-chemin pour se jauger, s’apprivoiser peut-être. Elles ont leur musique et au fond des bars cubains elles pactisent pour un soir autour d’un mojito, elles filent, se défilent, les castes ne disent pas leur noms.

 

A Miami, certains bateaux sont des vanités boursouflées, vus de loin. Petit sabot ramassé, la proue qui cherche à s’élever, bout-de-cul à raz de l’eau, à la traine. Qui cherche à faire vitesse, forcément. Qui cherche à tromper son monde, naturellement.

A Miami, la vie est devenue le rêve, embaumée. Et sous le vent qui se renforce de jour en jour, tout se bouscule. Tout bascule. Le rêve vient opportunément : mansuétude du renoncement. A la fenêtre, à toutes les fenêtres – devenus les judas des soupirs, devenues les trouées noires du fond du jour, à la fenêtre, à toutes les fenêtres où s’enfoncent les vagues, les cris, les rebondissements, à toutes les fenêtres les hommes et les femmes s’agitent, des chiens aboient, des enfants pourraient tomber. Magie du renoncement. A feu et à sang les grandes enjambées dans le vide, à feu, à sang, pour pleurer la richesse perdue et au fond, tout au fond, l’eau est froide. La vie a pris le pas sur la vie, à force de se partager, d’être mille éclats propulsés. Vendetta que ce rêve.

A Miami, les palmiers ont la fibre tranquille des rêves à demeure.

A Miami, les petites silicones vallées sillonnent les grands hôtels.

A Miami, on se sourit pour désarmer l’agression. How are you ? Sourire. Une routine, presque un tic.

A propos de l'auteur

Jean-François Chénin

Jean-François Chénin

Rédacteur

Ecrivain ("Grandeur nature des sentiments". The Bookedition)

Directeur de l'Alliance française à Miami

Né en Lorraine en 1954. Je passe mon enfance à l'étranger (Iran, Turquie, Grèce…) grâce à un père voyageur. Un arrière-grand père, prix Goncourt 1907 et j'ai tout lu de son œuvre, même les carnets, inédits. Je tiens à cette Lorraine, celle de la Moselle, des écluses d'Ecrouves et de Pierre-Latreiche, de la forêt de Haye et des Côtes de Toul. J'y reviens parfois et je m'y sens peut-être chez moi plus qu'ailleurs car les visages me sont familiers. Puis Avignon (scolarité secondaire). Puis Grenoble (études de philosophie). Puis, puis, mais je ne compte plus, tant d’autres villes et pays.

Je lis beaucoup. Tout débute avec La puissance et la gloire de Graham Green, j'ai onze ans. A treize, j'ai lu tout Victor Hugo (dans le grenier de notre maison en Normandie), je peine avec Balzac et je ne lirai jamais Proust. Ma bibliothèque de poésie est immense. Plus tard, correspondance éphémère avec Jean-François Lyotard, René Char, Francis Ponge, Gilles Deleuze, Georges Mounin, Eugène Guillevic et d'autres, sans suite. Je sais que je deviens écrivain et, plus je le deviens, plus je m’éloigne de mes contemporains.

Mes références restent Kant (mes débuts en philosophie) et Nietzsche (mes débuts dans la vie). Plus tard, beaucoup plus tard, je découvre Calaferte, je lis Wittgenstein (et le relis encore bien souvent). Je reviens toujours à René Char, pour la joie ou dans la peine. J'édite à un exemplaire Le livre d'art rudimentaire.

J'ai trois enfants. Je passe quelque temps dans deux cabinets ministériels. J'effleure la politique mais je connais mon monde par cœur, ce qui m'en éloignera. Je lis Pascal Quignard et je rêve de bords de mer et d'îles désertes, je fais une escapade aux Etats-Unis, je verrai Albuquerque (où tout commence), puis au Canada, à Québec (où tout recommence).

En musique Mozart, toujours Mozart. En peinture, Francis Bacon et Nicolas de Staël. Je serai maire d'un village de 200 habitants. Tout m'occupe mais d’autres voyages m’attendent.

Je m'arrête de longues heures à ne rien faire. Je lis Yves Navarre, Albert Cohen, je reviens à la philosophie (Spinoza, Foucault, Althusser…). J'écoute encore Mozart. Je travaille aussi à l'étranger pendant quelques années (en Israël, en Inde et maintenant aux Etats-Unis). Depuis l’enfance, j'ai le goût de l’ailleurs. Je dresse la liste de mes voyages et des endroits que j’ai aimés.

Je lis les auteurs des Editions de Minuit et Claudel, Césaire, Blanchot. Je reviens un temps à Montaigne, Voltaire et Herbert Marcuse, Clément Rosset et Marcel Conche et décidément je ne lirai jamais Proust.

J'aime m'attarder à la terrasse d'un café (les passantes), je ne mange jamais de tripes, j'aime le gris, le noir et le bleu du ciel, les déserts silencieux et vides, les fins de journée sauf le dimanche.

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