Adieu

Ecrit par Mélisande le 10 janvier 2015. dans La une, Ecrits

Adieu

Les Russes m’ont toujours retourné les sens : aujourd’hui ce sont les frères Oleg et Alexei Navalny qui passent par la fenêtre de l’actualité…

J’ai foulé la terre de Russie il y a 24 ans, et j’ai pleuré quand j’en suis partie : dans le silence, ils sont l’inverse de nous : reliés aux profondeurs de l’être, à la vérité mystique des choses, ce qui leur est proposé aujourd’hui, la mafia ou et la guerre ne sont que des épreuves temporelles, tragiques certes, une bataille de plus à mener dans la prostitution généralisée de la lumière, car cette époque est un chaos qui salit tout sur le passage des satans d’opérette.

Je sais que le temps du martyr est venu pour les mystiques : ceux qui ne trichent pas, qui offrent leur poitrine aux balles de l’adversaire : je veux dire qu’ils n’ont pas peur de mourir !! Cela fait partie du chemin…

J’ai entendu et j’ai vu et j’ai lu : qu’ils soient écrivains, musiciens, peintres, ils sont, par essence, en relation directe avec l’Inspiration Divine, et bien sûr ils souffrent dans cette tragédie matérialiste où l’Homme est dévoyé, prostitué, écrasé dans ce qu’il a de plus léger : son âme… !

Un été de festival en Provence, j’ai vu et entendu le pianiste russe, Grigory Sokolov, dans un temple protestant, peut-être à Lourmarin, dans cette architecture quadrilatère qui n’a rien pour elle : on y transpire quand l’été arrive, il n’y a ni nombre d’or, ni croisement de courants aquifères en sous-sol comme chez les cisterciens, et ceux qui l’ont conçue ont jeté le bébé avec l’eau du bain. Ils ont confondu l’esprit et la lettre, l’institution avec les textes fondateurs, ils se sont trompés d’adversaire…

Tous les maîtres d’œuvre, les architectes éclairés, boutés hors des appréhensions de l’ordre cosmique, alors forcément on est mal. Il ne faut pas traîner quand la mort rôde, il ne faut pas se tromper de chemin, camarade ô camarade. J’ai vu cet homme tout en noir faire corps avec son piano, j’ai vu Un alors qu’ils étaient Deux au départ. J’ai vu l’Unité ô Maître de la musique, j’ai vu ce qu’aucun terrestre ne s’autorise à voir quand il est à jeun de sa vie… Il n’était plus tout jeune, tout de noir vêtu, je l’ai vu transpirer dans cet horrible temple, je l’ai vu souffrir comme les martyrs chrétiens et le silence qu’ils opposaient à leurs adversaires armés… Oui.

C’est drôle comme Don Quichotte s’invite souvent dans nos pensées. On ne sait pas exactement ce qu’il cherche mais sa folie nous pénètre comme le sexe de l’Epoux : il rentre en nous et cette jouissance de lumière nous le fait rencontrer, avec son armure ridicule, et sa lance, et son Sancho, et son Verbe… Peut-être que le moulin à vent n’est que le cycle infernal de nos pensées, cette roue de la fortune, ce rocher de Sisyphe qu’il s’agit de contrer quand la fatigue s’abat sur les reins du  locataire… Peut-être. Il m’a donné à voir quelque chose d’ineffable : comment à force d’amour on devient l’Autre, on devient ce que l’on joue, ce que l’on fait… A force d’écoute et d’ouverture quand le corps et l’âme deviennent sources ruisseaux rivières fleuves qui se jettent en jouissance dans l’océan… Ô Maitre de la musique j’ai vu cela par la grâce de Dieu et j’ai aimé. J’ai aimé à genoux, transpercée comme une victime consentante, muette en gloire j’ai senti en moi cette explosion qui fait voler en éclat la temporalité. Oui par force d’amour, on peut, on peut devenir autre, devenir quelqu’un, on peut se taire et hurler à la fois dans un cri de jouissance que l’on n’est rien, que l’on est tout, et que la vie et la mort comme deux rives jumelles, nous attirent également. Et j’ai remercié.

Bonne année ! Bonne solitude ! Bonne ouverture du cœur à tous !… Dans la paix profonde et l’acceptation. Et le combat.

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Mélisande

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