Ailleurs – Avant

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 octobre 2016. dans La une, Ecrits

Ailleurs – Avant

La Lorraine au début des années cinquante. Mon père a quitté Paris pour y travailler. Il a trente ans. Il est séduisant et travailleur. Un grand groupe sidérurgique lui a confié la direction d’une petite filiale qui doit valoriser des fers de deuxième choix. Un de ses plus gros clients fabrique des poêles à frire en tôle noire ; de ces poêles des grands-mères que l’on pose sur la plaque lustrée à l’émeri de la cuisinière à charbon et dans lesquelles fondent doucement des pommes de terre égayées d’un oignon émincé et confites dans le lard et un peu de saindoux. Quand on demande à un petit Lorrain : « Tu aimes mieux ton père ou ta mère ? Il est censé répondre – J’aime mieux le lard ! » Moi, je ne suis pas un vrai Lorrain. Mais je sais reconnaître les faux Lorrains. Ce sont ceux qui mettent du gruyère dans la quiche. Ce sont les mêmes qui disaient que les Lorrains parlaient plutôt allemand que français. Ce n’était pas vrai : les Lorrains ne parlaient pas.

Mon père a logé sa petite famille dans un hameau de cent habitants à 15 km de Metz où il a acheté une maison d’un confort sommaire mais suffisant. Ma mère ne conduit pas. Il n’y a pas de commerce dans le village, seulement des marchands ambulants. Pour aller à Metz, il faut attendre le car qui passe sur la départementale à cinq cents mètres de chez nous. Pas très chaleureux en hiver. Ne parlons pas de ces étés caniculaires propres, nous apprend-on en géographie, au climat continental. Il n’y a pas de supermarchés ; les Américains les ont inventés mais en France, c’est sûr, ça ne prendra jamais. En ville il faut faire la queue à la boucherie, puis à la boulangerie, puis à l’épicerie, à la charcuterie, à la droguerie, à la pharmacie et chez le marchand de chaussures parce que les garçons, ça use les chaussures. Ensuite, courir à la gare routière avec les cabas pleins qui pèsent. Le car n’attend pas.

Je n’ai évidemment pas la moindre idée alors de ce que peut endurer la petite bourgeoise parisienne enterrée dans ce trou qui sent la bouse de vache, le crottin de cheval et l’après-guerre. Elle attend son mari qui, lui, a une voiture, la plus belle des trois autos du village, ce dont je suis très fier. Je suis déjà assez snob. Mais les hommes, ça ne fait pas les courses. Ça lit le journal en écoutant la radio et le dimanche, ça va au match puis au bistrot fêter la défaite de l’équipe de Metz, réputée une des plus mauvaises de France. Ma mère attend en nous lisant des histoires. Elle est de ces femmes qui ont regardé les féministes de travers parce qu’elles arrivaient trop tard pour elle.

Moi, je ne vais pas encore à l’école et je traîne de ferme en ferme, de pré où broutent les vaches en pré où les vaches ruminent, de fleur en fleur – j’ai toujours éprouvé que le summum du bonheur était de cueillir des fleurs des champs – et de tartine de confiture de tomates vertes en tartine de pain beurré saupoudré de sucre, à la recherche de la meilleure façon de perdre mon temps. Je suis aussi déjà très proustien. J’ai raconté ça dans un livre, cinquante ans après. Quand mon frère aîné a lu le manuscrit, il m’a dit y avoir retrouvé une foule de souvenirs qu’il croyait oubliés. Mais Gallimard n’en avait pas voulu, le trouvant d’une imagination trop débridée. Je n’ai aucune imagination mais une bonne mémoire. Il était pourtant bien porté de peindre le bonheur par petites touches. Mais était-ce le bonheur ?

Bref, j’en arrive à juin 2015, où je décide d’entreprendre un pèlerinage dans le temps et l’espace. Si je suis un petit garçon des années cinquante en voyage dans ses souvenirs, je suis aussi un monsieur sérieux et cultivé qui s’arrête à Pont-à-Mousson pour visiter le charmant petit musée du papier mâché où, devant ces fausses chinoiseries laquées noires et rehaussées d’incrustations de nacre, je découvre jusqu’où peuvent aller l’ingéniosité et la fantaisie créatrice quand une époque, le second empire, a énormément de goût mais hélas mauvais.

Puis j’honore de mon attention le musée Pompidou de Metz dont l’architecture aérienne permet d’exposer d’immenses œuvres picturales fort bien venues. L’exposition Leiris est une de ces rétrospectives qu’il faut avoir vues si on veut tenir son rang dans les cercles culturels parisiens. Beaucoup de belles toiles de Masson, de Picasso, de Giacometti, de Miró, de Bacon et surtout absolument tout ce qu’il faut savoir sur Michel Leiris. Il n’est pas question d’examiner ça en détail tant la matière en est profuse. Le moindre carnet, la moindre trace écrite, photographique, phonographique ou cinématographique du grand ethnologue, poète, critique d’art, découvreur de talents, collectionneur de passions et explorateur du monde d’avant la mondialisation, rien n’a échappé aux commissaires de ce copieux hommage qui doit transporter d’enthousiasme une petite dizaine de spécialistes au monde mais a pour effet de convaincre la multitude zélée qui ne savait pas trop jusqu’alors qui était Michel Leiris, et qui n’en demandait pas tant, qu’elle ne pourrait prétendre sortir de son ignorance crasse à moins de consacrer au moins quatre heures à ce piétinement culturel. L’exhaustivité est plus qu’une mode, c’est une nouvelle donnée de la pensée contemporaine.

Foin de mes aigres critiques. J’aborde mon village presque natal, soixante ans après l’avoir quitté, par un temps venteux et froid. Au lieu des trois grosses fermes et de la vingtaine de masures où se terraient d’improbables veuves et quelques vieux garçons hirsutes et rogues, une centaine de maisonnettes coquettes et pimpantes. À la place du traditionnel fumier devant la porte, interdit en Lorraine depuis des lustres, des jardinets paysagés et des voitures bichonnées, posant devant leur garage. Village de retraités – les premières retraites de la métallurgie étaient des plus confortables – et peut-être de petits fonctionnaires. Pas de poteaux ni de fils. Tout est enfoui sans doute de peur que je ne déterre le souvenir des hirondelles qui faisaient de la balançoire. L’école, n’est plus une école ; elle n’abrite que la mairie qui occupait jadis un cagibi meublé d’une table et d’un placard. Elle a subi un lifting complet, comme la plupart des maisons sur lesquelles je m’obstine à recueillir une parcelle intacte de mon identité. Des rues goudronnées de frais à la place des chemins boueux bordés d’orties. Des voies nouvelles qui poussent leurs métastases dans la campagne laquelle était jadis morcelée de prés clos de barbelés ou de champs de betteraves fourragères. Aujourd’hui c’est dans d’immenses parcelles que croissent des céréales exemptes de ces merveilleux parasites de jadis, les coquelicots, les bleuets et surtout, désormais éradiquée, la hiératique et vénéneuse nielle. On chercherait en vain de quoi faire le moindre bouquet. Les insectes y ont renoncé et les oiseaux sont donc partis chanter ailleurs.

L’église au moins a accepté de vieillir sans recours à la chirurgie esthétique qui sévit ici. Mais elle est désormais fermée à clé. Dans les années cinquante, un vieux curé officiait à demeure. Il était un peu gâteux et recommençait sa messe après l’avoir dite sans comprendre pourquoi les fidèles quittaient l’église ni pourquoi les enfants de chœur desservaient. Il fallait le ramener sur terre en lui tapant sur l’épaule ce dont s’acquittait le bedeau. Au cimetière qui entoure la maison de Dieu qui ne doit plus être souvent chez lui, seule nouveauté, les tombes neuves de vieillards avec lesquels je jouais aux billes. Je n’ai jamais été fort aux osselets.

Enfin, il faut quand même dire un mot de notre maison. Elle est toujours là. Elle a mal vieilli. C’est désormais une des moins présentables du village. Elle me paraît beaucoup plus petite que jadis. Il paraît que c’est normal. On a planté un ridicule conifère juste où Papa garait sa grosse voiture. Le crépi s’effrite un peu. Je n’ai pas eu le courage de chercher à rencontrer ses occupants actuels. S’ils avaient fait installer une « cuisine intégrée » ! Ils ont forcément supprimé les poêles à charbon qui ont failli nous asphyxier… Et si la chambre des enfants… Non je préfère ne pas y penser !

Je ne donnerai pas le nom de ce village. Ce serait lui reconnaître une identité à laquelle il n’a plus droit. Mon vrai village, sa vraie réalité, c’est mon souvenir. Celui que j’ai retrouvé n’existe pas. Il est charmant, certes, mais c’est un imposteur. Je vais d’ailleurs m’empresser de l’oublier. Je ne voudrais pas, quand je serai enfin célèbre, qu’un de mes fidèles lecteurs, en passant par la Lorraine, se mette en tête d’aller fouler de ses gros sabots les lieux mythiques de mon enfance, comme on croit, toutes proportions et révérence gardées, savourer les souvenirs de Proust à Illiers ou ceux de Colette à Saint-Sauveur-en-Puisaye.

Je n’ai jamais aimé voyager. La première chose à laquelle je me heurte dans un lieu inconnu est mon embarrassante présence. Ai-je beaucoup aimé ce petit voyage-là ? C’était un voyage dans l’avant plus que dans l’ailleurs ? Voyager dans le temps est plus cruel : est-ce que je ne m’y confronte pas à mon inéluctable et de plus en plus prochaine absence ?

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (4)

  • Benayoun Gilberte

    Benayoun Gilberte

    02 octobre 2016 à 23:58 |
    Superbe écriture, et beau style, si rare, des textes de Bernard Péchon Pignero, que je lis avec plaisir et dont je ne me lasse pas, jamais

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  • Sabine Vaillant

    Sabine Vaillant

    02 octobre 2016 à 14:42 |
    Belle évocation du temps, du plaisir de ne rien "faire", de vivre la nature telle qu'elle s'offre.
    Sabine Vaillant

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 octobre 2016 à 13:12 |
    « Un voyage dans l’avant plus que dans l’ailleurs » dites-vous. Vous êtes, Bernard, au moins autant aristotélicien que proustien. Aristote, en effet, définit le temps comme « la mesure du mouvement selon l’avant et l’après ». Mais le temps a ses rythmes : ainsi dans la physique quantique, il peut indifféremment s’accélérer ou ralentir. Ne pensez-vous pas que le temps des années 50 ressemble étrangement à celui des années 30, comme congelé, en état d’hibernation, du fait des guerres – chaude puis froide – et de la terreur atomique que cette dernière a suscitée ? Moi qui n’aie vécu ni les unes, ni les autres, je suis frappé, en observant les films et les photos des deux époques, par cette quasi similitude.
    L’on en mesure que mieux la formidable accélération du temps au cours des 50 dernières années du XXème siècle. Eh oui, Bernard, peut-être le temps va-t-il un peu trop vite…et nous de nous exclamer, tel Ronsard : « ce n’est pas le temps qui passe, hélas ! C’est nous qui passons ! ».

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    • bernard péchon pignero

      bernard péchon pignero

      01 octobre 2016 à 17:43 |
      Il n’y a pas que dans la physique quantique, Jean-François, que le temps s’accélère ou ralentit indifféremment. Nous en faisons l’expérience tous les jours. Vous le savez bien. J’ignore si les années cinquante ressemblent aux années trente. Malgré mon grand âge je n’ai pas connu celles-ci ? Quant à celles-là, c’étaient celles de mon enfance et je ne me sentais pas vraiment en hibernation. Si, plus tard, j’ai pu constater, comme vous l’observez avec justesse, que cet après-guerre, comme sans doute le précédent, avait tendance à congeler les consciences, ou du moins les langues, je crois que beaucoup de mes contemporains n’y ont pas perdu leur temps et se sont même bien activés pour construire ce monde que j’ai bien honte de devoir léguer bientôt à mes enfants. Quant à l’accélération du temps, elle est indéniable et d’ailleurs parfois souhaitable mais ce qui me frappe aujourd’hui c’est plus l’effet de compression qu’elle exerce sur tout ce qui mériterait d’être développé, analysé, réfléchi, discuté… Je ne vois pas le monde défiler sous mes yeux en accéléré mais en stroboscopie. Enfin, pour clore ce petit dialogue amical qu’il serait si intéressant de poursuivre, si nous en avions le temps, je vous avouerai que j’ai moins l’impression de m’en aller tandis que le temps, lui continuerait sa course indifférente, que la sensation de demeurer, d’être indécrotablement le même, présent à moi-même tandis que c’est le monde qui s’éloigne de moi. Terrible myopie sénile, sans doute !

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