Allégories

Ecrit par Yasmina Mahdi le 16 juillet 2016. dans La une, Ecrits

Allégories

à propos de Sally Mann (née en 1951 à Lexington en Virginie), qui a étudié la photographie à la Praestegaard Film School, et a reçu de nombreux prix et distinctions dont le Photographe de l’année en 1995, l’Honorary Fellowschip of the Royal photographic Society en 2012. Œuvres au MOMA, au Musée d’Art Moderne de San Francisco, au Musée de l’Université de Harvard à Cambridge, au Tokyo Metropolitan Art Museum, etc. [Sources in Katalog, déc. 1995, Danemark ; Sally Mann, Luc Sante]

 

« L’endroit était d’un charme féerique. Dans l’ombre mystérieuse des pins se dressait une tente de toile rayée de bandes vertes, haute et large, on y circulait à l’aise autour d’une table nappée de blanc. (…) La gaieté monta, la vie se fit plus belle ; (…) Le ciel se couvrait. Ourlées de blanc, des vagues roulaient, mauvaises, et les plages étaient désertées des enfants. (…) Dans les mornes, les bouquets de palmiers verdoyants cachaient toujours des cases solitaires. De grands rapaces tournaient dans le ciel vide ».

Les étoiles du Sud, Julien Green

 

L’allégorie est bien autre chose que cette figure paraît dire. La photographie, comme art de fixer l’image grâce à la lumière, à l’œil et à un dispositif mécanique, en serait d’emblée le parangon. De ce fait, me semble-t-il, l’allégorie traverse en grande partie l’œuvre photographique de Sally Mann, discours métaphorique présenté au sens propre sous la forme de tableaux illustrant des paraboles de la famille, au sens biblique du terme, incluant une certaine mystique accompagnée d’une trajectoire de vie – ici, la fable de la famille Mann et de ceux qui gravitent autour de ce foyer. Ce qui se passe là, devant elle, l’artiste le cadre dans l’instant qui suit. Et je vois en particulier derrière son objectif le récit emblématique de la saison estivale, les fragments d’instants de vacances en famille, petites cérémonies du quotidien échelonnées entre 1985 et 1994. Emmet, Jessie et Virginia deviennent les sujets/modèles de ses prises de vues. En effet, ses propres enfants, tantôt complices, tantôt surpris, forment le corps idéal d’un spectacle conçu et saisi par leur mère. Voici ce que quelques-uns de ces clichés m’ont inspirée :

De la moiteur torride de la Virginie émanent des scènes de repos quand les adultes s’assoupissent sous l’auvent de la véranda de bois, s’abritant de la lumière aveuglante pour se réfugier à l’ombre. Le noir profond et le blanc éclatant accentuent cette sensation de chaleur excessive, comme si un soleil noir était descendu sur terre. L’astre voilé d’une éclipse. Les luisances se distinguent par le velouté brillant des gris, les gouttelettes de sueur sur la peau. Un châle à franges, des dentelles, une moustiquaire, un drap et des maillots de bain se balancent dans la lumière en contre-jour. Les enfants se drapent, se dévoilent, entourés d’étoffes légères ou se déshabillent, au seuil de cet enchantement mystérieux de l’adolescence. L’été autorise tout : la nudité, les parures florales, l’alanguissement durant de longues heures. Oui, ce sont les vacances, l’espace vide et serein du repos, de la jouissance. Et jouissance il y a, à travers ces jeunes personnes sveltes posant de manière un peu suggestive, provocante. Derrière un rideau de feuillage, Jessie, à 12 ans, arbore, telle Vénus, une magnifique chevelure blonde – grise argentée sur l’image –, et tout de suite après s’en dépouille, apparaissant brune, androgyne, les cheveux coupés court. Plus jeune, elle apparaît tantôt comme un lutin aux oreilles légèrement décollées, ensuite maquillée comme Madonna ; érotisée par le noir aux yeux, aux lèvres, le faux grain de beauté et de fines bretelles aux épaules. Les jeunes filles dansent, tournent, acrobates, rêvent aussi, souvent près de coupes de fruits – rappel des natures mortes du Caravage, des memento mori.

Les reflets multiples contrastent avec les ombres portées violentes, fondant les personnages d’arrière-plan dans le flou des ténèbres. Tout est signe de vacances : les tables disposées dehors, le mobilier de jardin, les nombreux lits et sofas à l’intérieur et à l’extérieur, tonnelle et pergola, balancelle, rideaux de mousseline et draps aériens de cette vaste ferme. Le cliché le plus emblématique, à mon sens, de ce temps vide, vacant, se lit dans Picnic, daté de 1992. Trois fillettes installées sur l’herbe, l’une en premier plan, de dos, un verre de dînette en main, berçant sa poupée, les pieds dans des socquettes blanches et des sandales ouvertes, assistent, surprises et captives, à l’éclosion d’un feu ; l’une d’elles en a un mouvement de recul. Je pense aux embrasements soudains chez Tarkovski, quand les éléments – incendie ou foudre – menacent l’homme, puis l’apaisent avec l’arrivée de la pluie. Une ambiance identique de mélange de peur et de grande tranquillité émane de cette scène champêtre, ce déjeuner sur l’herbe. Tout n’est donc que fugacité ; la puissance d’un instant, d’un événement peut tout faire basculer dans l’horreur, l’irrémédiable, l’accident, la mort. Ainsi, quelques chutes de feuilles sur le parquet de la véranda présagent de l’orage et de l’éphémère de toute condition. Les vacances, propices à l’évasion avec les premiers émois, la première cigarette, le maquillage et les déguisements, la découverte de la sexualité, bref, la grande permissivité, cachent aussi des dangers ; les risques de noyade, de chutes. Ce trouble agite l’univers de Sally Mann, comme l’ambiguïté de l’amour maternel à l’affût des émotions de ses enfants, devant la beauté de leur perfection corporelle, devant le (chaste) baiser et la caresse paternelle à la jeune fille aux seins naissants.

Ailleurs, une petite fille endormie, de grands cernes sous les yeux, un œil poché, les bras croisés sous son col de dentelle, me rappelle ces portraits d’enfants sur leur lit de mort, vêtus de leurs plus beaux atours, collectionnés par les familles au début du XXe siècle, dernier témoignage de leur existence terrestre. L’une des filles semblant revenue d’un séjour orphique, d’un voyage d’entre les morts, la chevelure couronnée de campanules, nous fixe d’un œil sans pupille, blanc, un œil crevé dans un visage de sibylle. Sally Mann a revu Eurydice, apparue au grand soleil de l’été. Et à l’orée du bois, elle s’est retournée. Jessica et Virginia réapparaissent, Jessie insolente mais taciturne, une cigarette à la main – une préfiguration de la Lolita de western – en compagnie de sa petite sœur, des lunettes en forme de cœurs, une Shirley Temple à anglaises blondes. Il y a du Nathalie Granger dans ce rapport direct à la famille proche, cet enfermement fait à la fois de spontanéité et soumis à une observation scrutatrice. J’y retrouve également les influences de starlettes hollywoodiennes interprétant la chanson de Madonna, Like a Virgin, mode citadine mêlée à la symbiose avec la nature, et une manifestation hippie d’indépendance dans les libertés d’expression. Néanmoins, ces séquences ont parfois quelque chose d’oppressant. Les êtres se baignent dans les eaux noires, éternelles, des sources, ou turbides des marais, émergent de l’obscurité des bosquets, des lacs, se roulent dans la boue, dorment dans le foin. Emmet, lui, observe, tel Adonis amoureux, sa mère, s’offre à elle dans sa nudité de petit garçon, une grande tige florale posée sur le ventre. Dans ce climat torpide de plein été, les corps et les attitudes semblent en suspens, en stagnation, dans l’inactivité des vacances.

Vingt ans après, Nikin Boon répond en écho à la saga allégorique de Sally Mann en photographiant au quotidien ses quatre enfants dans la nature vierge de la Nouvelle-Zélande. Tantôt, construisant des huttes ou couverts de boue, nageant librement dans les points d’eau, en harmonie avec les animaux et leur environnement agreste, ceux-ci grandissent sans télévision ni gadgets électroniques, scolarisés par leurs parents, dans un univers nimbé d’un fond de religiosité amish (en moins sectaire), caractérisé par la clôture de la communauté familiale. Les mêmes lueurs laiteuses ou aveuglantes du blanc, les mystères des noirs d’encre, de charbon dessinent ces paysages désertés du bout du monde. Le regard de Niki Boon se fait le témoin de cette vie de « bon et noble sauvage », dans ce nouvel Eden du bout du monde pour lutter et se délivrer du poids écrasant de la société de consommation, des contraintes scolaires et des scléroses du labeur, peut-être à l’image de Thoreau. Un criquet, un chat, des oisillons se trouvent miraculeusement lovés dans les mains des enfants qui courent, se balancent, se reposent dans un hamac et dégustent des glaces, tout simplement.

A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

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