"Ange : la bougie qui se place au nord du coeur..." *

Ecrit par Mélisande le 28 octobre 2011. dans La une, Ecrits


Chacun dans sa vie se souvient du moment où sa confiance en l’autre a basculé. Il a suffit, alors que nous n’étions qu’un enfant, d’un éclair de conscience qui disait que « ce n’était pas juste » pour qu’un chagrin irrépressible s’en suive, comme une forêt d’arbres centenaires, décimée  par un chaos. Ainsi, découvrir quand on est enfant l’injustice de l’adulte, c’est derrière, le choc de la déception, un grand désir de réflexion qui naît dans l’esprit d’enfants parfois plus mûrs que certains adultes. C’est aussi deviner une lumière brillant à tâtons dans le champ de bataille de la cruauté du genre humain. Et d’un coup, l’enfant sent que sa force enracinée dans l’esprit est vouée à l’invincibilité. C’est parfois fomenter une révolte qui prendra diverses expressions, mais qui toujours nous donnera, au contact du mensonge et du pouvoir, une nausée irrépressible.

Regardons l’animal qui capte en nous notre vérité intrinsèque, notre capacité à aimer, la possibilité d’une vraie douceur derrière l’apparence, comme une rivière chaude. L’être qui a une âme profonde est silencieux et paisible, il dégage les énergies d’un lac pur et dense. Ce peut être ce prisonnier russe dans sa geôle, déclarant, l’air illuminé, au journaliste, qu’il est en « état de rédemption », et que son incarcération a un sens…

Il faut voir les montages névrotiques des uns et des autres dans l’objectif d’une pitoyable survie, pour comprendre que la chair est faible. Des hommes matériellement nantis utilisent leur fonction sociale pour revenir aux énergies compulsives du petit enfant, avec fixation infantile sur l’objet d’amour, par un narcissisme érotisé : « Se prenant pour la mèche, ils ne sont que suif », avait dit Brel peu ou prou.

C’est cela l’inquiétant : le manque de maturation psychologique et spirituelle des uns et des autres. Il n’y a pas deux vies, mais une seule avec une direction : rester fixé sur une toute puissance infantile où l’activité sexuelle est la seule façon d’être au monde et de s’affirmer dans son entité, ou comprendre que ce n’est qu’un mode d’expression comme un autre, rarement sublime, rarement reflet de cet absolu besoin d’amour qui siège dans le cœur de chaque être : c’est-à-dire gratuité absolue, confondément, pas confusion, et que du don ! A l’image de l’univers. Cela est en nous.

Mais l’esprit, Bon Dieu ! L’esprit, il faut aller le chercher avec le poing ! Chez ces êtres qui ont subi les pires épreuves et ont su pardonner. Mandela, Cyrulnik, ou ces Roms internés en camp de concentration et intelligemment rencontrés sur Arte. Ghetto de Varsovie, mais aussi simples quidams contemporains de ces révoltes arabes qui ne prenaient même pas la peine de se protéger des tirs, tant la volonté de liberté était forte, plus forte que la peur et que la mort : car l’idée traverse la peur de mourir, ceux qui n’ont pas peur de perdre leur vie au combat savent que l’idée s’incarnera dans d’autres corps en d’autres époques, qu’elle est métaphysique, flèche brûlante immatérielle, elle défie la mort, au cœur de la tragédie sacrée de l’être humain.

Qui n’a pas un souvenir précis d’une humiliation terrible qui lui a fait prendre conscience de cette dualité humaine : amour haine ?! Dans des registres extrêmes, il faut regarder les périodes historiques où un peuple décide de s’arroger une toute puissance meurtrière, pour déclarer une partie de l’humanité indésirable et la décimer. En quelques secondes, il faut réveiller le réflexe de survie, arracher la peur et l’étoile jaune, désobéir, et ensuite, se battre.

La guerre est une période historique qui montre des adversaires incarnés, sinon l’adversaire est en soi. Les grands chefs Indiens de l’Amérique du nord le savaient. C’est l’ennemi intérieur qu’il faut combattre, celui qui est dehors n’en est que le reflet. Cette guerre est celle des forces de vie contre celles de la mort, qui veulent posséder et détruire, se prennent pour le centre dans un ego démesuré, pour ressentir sa vraie place dans l’univers et la magnificence de la Création, il faut se retrouver en danger, tremblant, dans la solitude la plus profonde, abandonné de tous. Alors parfois vient la vraie vie, et se discerne dans le vacarme humain la réponse du dehors, souffle puissant et vivant, qui parle des cycles d’alternance, d’une présence extraordinaire, dans ce dénuement imposant sa densité, sa vérité absolue. Comprendre les messages du vent : sa colère que l’on ne peut arrêter ou cette brise tiède qui draine le chant de l’amoureux en quête de sa belle. Le vaste pardon, qu’il faut consentir pour devenir ensuite être agissant dans l’univers, s’acquiert dans une guerre impitoyable. Un jour sentir dans sa chair l’indifférence de l’humanité à sa propre voix, cette cruauté que les animaux n’ont pas impose au cœur de demander au ciel, à l’âme de l’univers que l’on sent vibrer, et que l’on nommera Dieu, faute de mieux, mais quels dégâts les hommes ont fait par leur récupération outrancière de ce principe causal ! Et puis comme une plume, on montera directement au ciel, en respirant à pleins poumons. Libre dans le champ de batailles de sa vie, délaissant ceux qui nous veulent plus morts que vifs, sous des apparences tout miel. Il nous faut aussi enterrer nos morts, ceux qui nous ont abandonné dans ce vertige des années qui filent, mais aussi les sentir proches, chaleureux envers nos fragilités. La seule chose qui nous en sépare est ce voile intangible entre présent et hier, si ténu. La chaleur de la présence incarnée, quand elle fait défaut, trouve son écho dans l’univers silencieux, froid et sec ou chaud et humide, au besoin, tout le reste n’est que sentimentalisme douloureux.

Nous allons tous devoir monter au ciel un jour ou l’autre, avec ou sans nos chaussures, alors autant s’y préparer : gravement mais surtout joyeusement !

Champagne !


(*) : René Char


Mélisande


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Commentaires (3)

  • alain jugnon

    alain jugnon

    01 novembre 2011 à 12:26 |
    Le cathofascisme mécontemporain lorsqu'il attaque l'art et l'immanence (voir les élucubrations infantiles d'un Maxence Caron) "monte au ciel" par la voie de la haine, de la milice et du pogrom... samedi dernier, contre la culture, dans la rue, c'est toute la chrétienté qui gueulait contre l'art et la vie !

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    • Danielle Alloix

      Danielle Alloix

      01 novembre 2011 à 18:56 |
      j'ai connu une école - lycée, collège, et même petites classes - où on apprenait aux enfants à " commenter" vraiment un texte, et ( quelle banalité ! ) à ne pas faire de hors sujets, fussent ils obsessionnels ; diantre, monsieur Jugnon, où avez vous été scolarisé ??

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  • MartineL

    MartineL

    29 octobre 2011 à 20:14 |
    A la fois légers et pleins d'une sagesse ancienne et patinée par l’expérience, sont tous vos récits ; celui ci, en particulier

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