Aussi cher que l’or…

Ecrit par Mélisande le 06 avril 2013. dans La une, Ecrits

Aussi cher que l’or…

On m’a dit : « l’huile essentielle de rose est aussi chère que l’or ». Alors j’ai pensé que c’était lié à St Ex, qui, avec son Prince, fût-il petit, avait fait monter les cours… Puis au désert. Et enfin, j’ai suivi le parfum du prix sur les nuées de la mémoire, chevauchant, vent debout, à plat sur l’été, un jour de gloire, un jour « de feuillages au front ». Or et rose ont osé l’essentiel dans un résumé sibyllin, un concentré d’âme qui, au loin, échappe aux cycles éventreurs : ceux qui nous font perdre le nord, si doux, si pur. Intransigeant.

Pas les oiseaux : eux toujours gardent en eux la cardinalité de l’univers. Avec leurs quelques grammes, toutes petites pattes, pas de volume, pas de poids sur la terre comme au ciel, ils savent depuis des milliers d’années ce qu’il faut faire : au bon moment, au bon endroit. Un lieu pour vivre, un lieu pour mourir. Cela se décline en orientations, qu’il fasse beau, qu’il pleuve pendant des siècles, parce que les humains échouent à asservir les autres, et que l’époque est hésitante, troublée, dramatique au front des rois d’un jour… Et celui qui ne soulève pas le rideau pour revenir vers ce nord, sur le dos bien pensé des volatiles qui s’en foutent royalement de nos crises, celui-là perd vite la vie, mais la vie de l’âme, ce qui est bien pire, convenons-en : « Au fond, mon amour, de quoi as-tu vraiment besoin ? » ai-je dit à celui qui partage mon silence : alors je l’ai vu partir sans répondre, il m’a laissé son double éthéré, bien silencieux, son aura et ma question… De quoi avons-nous besoin, ai-je repris, au monde, élargissant ma question à l’univers entier ? De quoi avons-nous besoin pour vivre ? Et ce mot, vous l’entendez comme moi dans sa délicieuse épaisseur, ce mot tout seul m’a donné la réponse… C’est comme s’il respirait.

Est-ce qu’un mot respire, ô Dieu des mots ? Dans sa chair, dans son écho, vivre avance sur un chemin d’ivresse et de victoire, vivre est vainqueur à chaque fois sur la bassesse de toutes les fatigues. Vivre est en gloire sur les frontons de ceux qui sont marqués du sceau de l’oubli : Faut-il qu’ils soient pauvres les gens, pauvres gens pour ne plus entendre la chair du vent, la vie des mots, le sang de la victoire sur nos faiblesses, ce sang qui monte comme la blancheur du printemps qui vient aux lèvres comme un cri… Faut-il qu’il y ait du laminage aux sources ! Entrées détruites, cathédrales vides, carcasses tristes du Seigneur…

Aujourd’hui il y a un musicien chez moi, il prend ses aises sur son clavier. Pas si fragile. On l’a dit pénible, maladif, plaintif, capricieux et tutti quanti, mais aujourd’hui, plus de deux siècles après sa disparition corporelle, il est toujours vivant. Et je l’entends : ce sont notes ténues sur la ligne du silence, mais leur force invisible dévaste. Et le tonnerre gronde dans la poitrine blessée, et le vent souffle aux oreilles qui sont l’intelligence du corps, ouvertes au son et à la Parole : statufiées dans leur fonction souveraine : l’écoute… Oreilles au monde, captant le vent dans les branches du pin qui fait surgir la mer, et qui, sur les branches du cèdre, nous foudroie de sa puissance. Alors mon musicien, invité dominical ? Sombre, il revient à flots, s’enlise et appelle à l’aide, puis il galope, fier destrier indemne, sur les sables du Levant… Se fout bien de mourir s’il trébuche sur l’angularité d’une cruauté. Mais peut-être a-t-il quand même un petit frisson, comme un vertige, une bascule involontaire, qui lui fait pousser un cri aigu sur le clavier. C’est l’énergie de la naissance : Il est devenu or, comme la rose en mon cœur, celle qui sent bon le ciel…

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Mélisande

Rédactrice

Commentaires (1)

  • Johann LEFEBVRE

    Johann LEFEBVRE

    06 avril 2013 à 15:26 |
    J'ai aujourd'hui l'incroyable sentiment d'avoir attendu ce texte depuis toujours. Merci Mélisande.

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