Bach intense sauve mon être

Ecrit par Mélisande le 11 janvier 2014. dans La une, Ecrits

Bach intense sauve mon être

27 décembre :

La journée a été rude aujourd’hui : j’ai commencé par allumer la radio, et on aurait dit que la terre basculait en son centre et tous les jours mais du côté de la mort et des conneries qu’il n’aurait pas fallu faire mais que l’on aurait faites quand même. Par exemple en Afrique, et au nom toujours d’une suprématie post-colonialiste toujours justifiée, car jamais on ne rendra les armes en toute humilité, volontairement, pour choisir de répondre nus et désarmés à la violence. Car il vaudrait mieux mourir ainsi. On est, en France, en Europe et en Occident, au centre d’une suprématie élevée de la notion de justice qui permet toutes les intrusions, comme s’il n’y avait aucun problème à tuer et à mourir en faisant la guerre, en allant la chercher, en se faisant gendarme offensif, enfin peu importe la terminologie. Tout ça après deux guerres mondiales, un holocauste et autres variations éponymes de notre soif étrange et permanente, de tuer… Il y aurait une érotisation de la mort ici-bas en ces temps, que cela ne m’étonnerait qu’à peine.

La veille, Hollande rend hommage à Mandela : 27 années de prison, jamais un mot pour alimenter la haine, mais artisan martyr du pardon, et vainqueur sur sa propre mort… Docteur « es-transcendance ». Un héros, un maître au sens du dépassement de ses pulsions, au sens spirituel du terme. Mais attention, un par siècle ça suffit. Parce que nous ce que l’on veut, c’est du sang. Alors les héros qui rongent leur frein en regardant pendant 27 ans leurs barreaux alors qu’avec quelques compromis ils auraient pu sortir avant, les héros qui n’en profitent pas sur un plan matérialiste : ils viennent ils meurent on les loue unanimement de façon dithyrambique et puis basta, on continue à tuer, à déclencher en toute impunité des guerres, soi-disant pour mettre de l’ordre…

Ensuite, j’ai constaté avec désolation à quel point la rupture du lien à l’autre est codifiée, voire consommée. Je veux dire que nous sommes, les uns et les autres, dans une coupure souvent dramatique, dans un « minimum syndical » dans notre relation à l’autre, comme s’il avait plus ou moins disparu de notre espace-temps, devenu inutile, et comme si on n’en attendait plus rien, aucun bouleversement interne, figés que nous sommes dans notre égocentrisme régressif et triomphant, assignés à résidence dans notre petit couple, notre petite famille, bâillonnés ou rincés jusqu’au trognon. Parfois, l’autre est un lointain mouvant et dangereux : on ne peut pas le viser : il bouge tout le temps… Bouc-émissaire de notre impuissance à être quelqu’un de bien mais aussi parce qu’il veut parfois « mangernospatates »et que l’on est déjà assez nombreux comme cela à ne manger que des patates. Alors celui qui vient mains ouvertes offrir sa vie au grand départ, pour une autre vie, pour échapper à la condamnation dont il est l’objet dans son pays natal depuis sa naissance, celui-là est accueilli pire qu’un chien. On devrait respecter son espérance, le remercier d’avoir risqué sa vie pour un Ailleurs que nous représentons toujours, et étrangement, nous les européens, qui sommes cependant bien arrivés au terme d’un rayonnement qui avant se voulait philosophique, littéraire, poétique… Car nous ne sommes plus que les nantis d’un système exclusivement matérialiste alors que l’espoir des gens qui partent est originellement d’un autre ordre. Mais il menace l’équilibre fallacieux de l’électorat.

Lorsque midi a sonné aux cloches du village assombri par son manque de vie, pour moi c’était déjà trop. Alors j’ai posé Bach dans les antres de ma maison, et les notes sur son clavier bien tempéré ont déferlé, vagues d’amour violent, comme un océan d’étoiles sur la bassesse. Il a érigé en tragédie tous les choix de l’Homme, avec un H grand comme son espérance secrète, et sur mon cœur, il a posé les ors et les arcs délicats de sa pensée. Il a redonné au sacré sa place centrale en l’homme, et m’a montré l’échelle pour accéder à un autre niveau que celui de la médiocrité qui rampe dans les salons tristes, et se veut voix unique, étouffant le cri somptueux de la vie du dehors. Il a ordonné le ciel et ses nuages pour m’en offrir l’extrême légèreté, sans regret sans chagrin que la fine amertume que déposent en nous toutes ces voix profondes et déchirantes. Le navire et les marins il les a maitrisés, la tempête, il l’a apaisée. L’amour a irrigué les chairs fatiguées des guerriers quotidiens que nous sommes, et notre cœur s’est soulevé. Le silence, cette plénitude humide suspendue au rose du ciel, à l’horizon des vies, au rien, au grand rien, a empli l’air vif de ce matin d’hiver d’une grande et belle espérance. Tous unis, camarades, tous unis contre la connerie flasque mais offensive. Tous unis pour la vie.

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Mélisande

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