Ce que je sais sur l’art

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 mai 2018. dans La une, Ecrits

Texte de Ricker Winsor (What I Know about Art), traduit par Jean-François Vincent

Ce que je sais sur l’art

Au fond, qu’est-ce qu’on fait donc ici, dans cette vie ? Pour beaucoup de gens, la réponse à cette question serait volontiers : « un pack de six canettes de bière et le foot ». Pour d’autres, c’est la famille, les petits-enfants et plus généralement, les autres. Etre un artiste, c’est ne pas se satisfaire de cette façon de voir doucereuse. Etre un artiste, c’est être un outsider regardant, tel le Tonio Kröger de Thomas Mann, un personnage dont l’adolescence forme le trait d’union avec soi. Tout le confort matériel et social, tout ça, ce n’est pas pour nous.

Un artiste doit trouver sa voie, mu par le désir de faire écho, de la meilleure manière possible, à son vécu. Comme le disait mon maître et ami Henry Callahan, il s’agit de partager « ce que je sens et ai toujours su ». C’est ce qui vous pousse à faire quelque chose, à dire quelque chose, à créer quelque chose qui exprime en profondeur qui vous êtes et comment vous ressentez ce mystère qu’est la vie. Fondamentalement, l’artiste est quelqu’un qui produit quelque chose ; mais pour que ce quelque chose puisse être qualifié d’art, il doit posséder des qualités spéciales. Le savoir-faire est important ; mais, à mes yeux, d’autres valeurs comptent davantage.

Dans l’œuvre la meilleure, il y a cette espèce d’intention passionnée, le désir de capter – par quelque substrat que ce soit – une émotion. J’ai débuté comme photographe et les grands photographes sont capables de ça. Cartier Bresson, Danny Lyon et Henry Callahan étaient mes héros. Je les connaissais tous. Mais pour moi, le simple contact direct avec une plume en roseau dessinant avec de l’encre d’Inde sur du papier – ou encore avec de la peinture à l’huile sur une toile – m’apportait de plus grandes satisfactions. De fait, c’est ce que je n’ai cessé de faire depuis plus de quarante ans maintenant.

Comment tout cela s’est-il produit ? Pourquoi cela s’est-il produit ? L’oracle d’apollon à Delphes dit : « Gnôthi seauton, connais toi toi-même ». C’est un objectif difficile à atteindre, c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais curieusement, depuis mon plus jeune âge, l’idée m’a fortement attiré. Quand le jeune Holden Caulfield de « Paradis dans un champ de seigle », au beau milieu de la peur et du chaos de l’adolescence, se met en quête de « se trouver lui-même », je me reconnus en lui.

Le monde prospère dans lequel j’ai grandi, après la deuxième guerre mondiale, ne me satisfaisait pas ; et il me semblait qu’il en allait de même pour les adultes que je connaissais. Cela ne résolvait certes pas nos problèmes familiaux, comme je l’ai décrit en long et en large dans mon livre, Le Tableau de Ma Vie.

Ce qui avait du sens pour moi, c’était les dessins malins et habiles de mon père, sa manière d’écrire, les très beaux tableaux de ma mère, ceux de ma sœur Mary, ainsi que les bonnes reproductions de Van Gogh qui ornaient les murs de la maison : La Berceuse, Navires aux Saintes-Maries-de-la-Mer ; également les photos en noir et blanc de mon père. Notre voisin, Rowl Scherman, avec sa guitare était une idole des ados ; plus tard il devint un excellent photographe travaillant pour Life. Un livre et un film à son sujet sont sortis en 2016 : Regard sur les années 60 : la photographie iconique de Rowland Scherman. Son frère Tom avait un talent exceptionnel pour le dessin ; par la suite il travailla chez Disney. Au bas de la rue, une femme de vingt ans mon aînée, Lee Schoenburg, était la directrice éditoriale de Magnum Photos. Nous sommes devenus amis pour la vie. Mon parrain, Paul Rhymer, écrivit plus de trois mille épisodes de la série Ma Perkins, l’un des shows les plus populaires de la radio, avant que la télévision ne le reprenne. Il est considéré comme l’un des grands humoristes américains du XXème siècle, à égalité avec Will Rogers. C’est là tout un contexte, quelque chose que je n’avais pas mentionné auparavant.

Pour moi, l’art semblait produire du sens, en guise d’antidote au matérialisme ambiant. Très jeune, je m’étais éveillé aux choses de l’esprit. L’art paraissait plus proche de la religion que des affaires. L’idée que je m’en faisais était très pure. Ceci dit, je pense que la plupart d’entre nous, au départ, veulent de l’élan, de la renommée, des honneurs et cette gloire que l’on associe à ce que nos héros de l’art ont de « spécial ». Il est facile d’oublier que Van Gogh se tira une balle dans l’estomac et mourut trois jours après, qu’il ne vendit dans sa vie qu’un seul tableau, et que sa mère utilisait ses tableaux pour boucher des trous dans son poulailler. L’on se souvient de ces choses plus tard, au gré des cahots du chemin de l’artiste ; et de fait, ce chemin devient toujours chaotique.

Je devins photographe tout en étudiant dans les musées de New-York, afin de comprendre les principes de l’art : la lumière, la composition, les contrastes, les valeurs et bien d’autres choses également applicables à la photographie. Grâce à mes relations chez Magnum Photos, je travaillais dans la photographie de presse, essayant de capter ainsi, dans la rue, les évènements des années 60, autant que possible de concert avec les grands photographes.

Mais je sentais aussi que la photographie de presse ne suffisait pas, n’était pas exactement ce que je recherchais. Ce que je recherchais, c’était la magnifique idée de l’art, et, si je ne savais pas ce qu’elle était, je subodorais du moins ce qu’elle n’était pas. Alors je faisais mes valises et prenais ma Renault 18, traversant l’Amérique pour aller rencontrer Ansel Adams au Yosemite National Park et en savoir plus sur la photographie en tant qu’art. Adams était un maître de la technique et ce dès qu’il commença à recevoir la reconnaissance considérable qu’il méritait.

Mais, d’une certaine manière, ses magnifiques photos, si maitrisées, si belles techniquement, me semblaient mortes et moins personnelles que les photos de rue que je connaissais si bien. L’atelier dura quelques semaines et l’on nous avait demandé de soumettre quelques-unes de nos épreuves pour acceptation après évaluation et c’est ce que j’avais fait. A la grande réunion préliminaire où tout le groupe était rassemblé à Yosemite, je fus très surpris de voir qu’Ansel avait fait des diapositives de plusieurs de mes photos – une de Janis Joplin, je me souviens, et deux ou trois autres – et, sans m’avoir rencontré, il en parlait en vantant leur qualité.

C’est là que l’on atteint la quintessence du message de l’oracle, « connais toi toi-même » ; car le but de l’art, c’est ça : se sentir bien dans sa peau, montrer qui l’on est à travers son travail. Je sais maintenant que j’étais meilleur que je ne pensais. C’était le manque de confiance en moi qui se mettait en travers de mon chemin.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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