"Comme un bouquet qui se dénoue..."

Ecrit par Mélisande le 17 février 2012. dans Ecrits, La une, Société

J’écoute le bruit du temps qui est passé, il circule dans mon être comme un fleuve de sang : tantôt vivifiant comme le chant de l’oiseau, parfois épais comme la blessure qui donne au cœur une place démesurée dans l’être. Cet être qui doit chaque jour apprendre à réguler l’ensemble dans  ce temps-espace, loin de l’aurore d’un Van Gogh qui, avec ses démences en couleurs, au plus près, si près de l’univers, saignait dans un silence éperdu. Loin aussi de ces temps anciens où j’ai appris que les ouvriers pleuraient en lisant Les Misérables, comme si l’auteur avait su retranscrire la chair du moment, avec empathie. C’est cela qui sauve l’humanité : la capacité à devenir arbre lorsque celui qui coupe, aujourd’hui, considère chez ce centenaire silencieux, non pas les cercles paisibles de sa vie de sage observateur, mais son poids de chauffe dans le fourneau du néant des êtres…

C’est-à-dire, quand en toute chose on en dénie l’âme.. Il y a une façon de faire, quand on prend quelque chose, un art de ressentir au fond de soi l’humilité, la gratitude, cet embrasement de l’être qui a intégré le cycle vie-mort, dans une paix profonde et consciente, comme la surface immobile d’un lac.. Le regard du loup, qui pénètre en vous les intentions les plus cachées, en regard des hommes qui ne voient rien, eux..

La possibilité de devenir, quand on est un peu sorcière : bête, animal, et que le fusil pointe, songeant qu’il n’a devant lui qu’un morceau inanimé de viande, et qui au bout de ce meurtre le dédouanera de son intention de détruire ce-qui-est-beau-l’ineffable, car la chasse a fait une entrée ritualisée dans le « sensé atténuer la virulence du sujet » : tuer et jouir de cela. Cachons, chéri, cachons ces envies d’étrangler, de détruire, ce qui signe notre médiocrité en ce monde, nous qui voulions apparaître en Seigneurs et en gloire mais qui en avons perdu l’essence..

Plumes et cors, mais aussi chevaux, mâtinent, patinent, le sang des victimes et leur dernier souffle.

Au nom d’une hiérarchie dans le Vivant qui voudrait que certains, de par leur accoutrement matérialiste, s’arrogent aujourd’hui cette domination insensée : disposer de la vie de quelqu’un, comme Dieu lui-même, sans excuses ni paroles ni conscience ni pardon, c’est-à-dire dans la grossièreté la plus éhontée, loin du ciel, mon amour, loin du ciel, assurément. Alors que les frigos débordent de cuissots et de pattes !!! Et que cette faim n’est qu’une fausse faim, mais une vraie mort.

Car la vie, Monsieur, la vie en gloire nous regarde incessamment, elle scrute nos moindres intentions et s’acharne à plonger son regard insidieux dans notre monde d’intrus : La rivière dans le froid sait chanter sous la glace, préserver le son ténu d’un filet vivant dans l’hiver, les oiseaux déploient l’énergie de la survie pour chercher sous la neige de quoi se nourrir, savons-nous partager avec eux le désir d’un printemps qui effacerait tous nos efforts ? Quelques grammes sous moins 20 degrés : mésanges bleues et le rouge-gorge qui voudrait bien entamer une conversation, curieux de tout ce qui est vous.. Avec ses grands yeux d’enfant qui ne sait pas grand-chose de nos codes, il s’acharne à venir chez vous, insiste. Quelques grammes d’intention dans le péril de cette indifférence qui devient glace, dureté éperdue, se fracasse aux murs du vivant, comme un noyé, un fou, quelqu’un qui a perdu l’aspect ténu de la vie. Mais quand on ne veut plus rien, et que le silence nous habite : ce n’est pas par déception, c’est le moment où l’on devine qu’ils vont arriver, les grands Autres, avec leurs chevaux fous et leurs promesses d’amour dans l’été. Les barbares, ceux qui sauvent du calme, apportant dans un fracas libérateur, la puissance, le sable blanc qui vole, un galop dans la mer…

Pour effacer sur la plage des désirs, pour effacer toutes ces conneries qui peinent..

 

 

Mélisande

 

 

* Louis Aragon

 

A propos de l'auteur

Mélisande

Rédactrice

Commentaires (5)

  • Mélisande

    Mélisande

    22 février 2012 à 14:30 |
    @Eric
    En vous lisant , j'ai l'impression que quelqu'un en moi veut résoudre cette dualité, parce que je la vis de façon déchirante: je voudrais donc rejoindre l'Unité, la sentir forte indivisible en moi, pour avoir plus d'énergie dans ma direction mentale et spirituelle voilà ce que vos propos m'évoquent comme cheminement: cesser d'être dans la dualité. Et souvent, j'ai l'impression d'être une "Bleue" à ce niveau là (je suis fille de militaire, d'où la mémoire des vocables !)

    Répondre

  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    21 février 2012 à 21:46 |
    Toujours séduit par votre douloureuse évocation de «ce qui est beau l’ineffable» et ses miroitements en nous. L’erreur est ici sans importance, ce n’est pas ce qui compte, mais je crois que vous faites erreur en imaginant que l’esprit du chasseur n’est occupé que des morceaux de viande de ses victimes. L’amour et la connaissance d’un milieu habité d’être libres et vivants le pénètrent aussi et peuvent donner, pour ce que j’en ai entendu quelquefois, des récits dont les couleurs et même la tendresse se trouvent rehaussées par leur venue de ce qui semble brutalité pure et gratuite.

    Vous savez sans doute plus que d’autres que le bien et le mal ne sont pas divisibles, pas seulement à cause de leur liens dialectiques, pas seulement parce qu’une chose Une, bien, mal,laid, beau, n’existe pas mais par le martèlement de notre chair par l’incessante et imaginative brutalité qui, lorsqu’elle ne nous «blinde» pas, nous rend si sensible…

    Répondre

  • Mélisande

    Mélisande

    20 février 2012 à 15:02 |
    J'ajouterai, cher Jean-François, qu'il s'agit pour moi de mettre en exergue, quand le temps s'y prête, la fausseté de l'intention humaine, qui parfois ne voie pas qu'elle perpétue une forme de toute-puissance qui court au suicide: en effet, il faut être dans un lien d'amour pour tuer un animal, seuls les peuples autochtones nous l'ont montré: il faut aimer cet animal que l'on va tuer , et ce lien permet de le faire sans "faux sens" cosmique, si je puis dire: "le beau, disait Plotin, c'est ce qui est vrai", me semble t-il..
    Mais loin de moi les écoles de tous poils qui sont pathologiques dans leur intégrisme, loin de moi toute affiliation à une quelconque école: l'être humain semble le seul à savoir séduire et attirer, sur des principes mensongers, des séductions, voilà ce qui m'intrigue et me révulse..

    Répondre

  • Mélisande

    Mélisande

    19 février 2012 à 19:31 |
    j'aime l'art bien sûr et ne suis que dans la traversée d' un moment un peu sombre..

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    19 février 2012 à 14:26 |
    Magnifique style, comme toujours, chère Mélisande, mais des propos manquant de nuances…A vous lire, la plupart des êtres humains seraient des barbares, et les seuls chasseurs intelligents seraient les loups…Outre que le qualificatif de « barbare » renvoie immanquablement à une hiérarchisation de l’humanité, entre ceux qui méritent le qualificatif d’ « homme » et les autres (des Untermenschen ?), vous semblez abonder dans le sens d’une certaine écologie qui pense – sans oser le dire vraiment – que la Nature et ce qui s’en rapproche le plus – les animaux – offre le modèle indépassable de l’éthique et l’oiko-nomie, au sens étymologique de la gestion du chez soi. Bref, le spécifiquement humain, la culture par opposition à la nature, porterait en lui le danger originel de l’artificialité : l’homme, en effet, se crée un monde à lui, un monde d’artefacts – à la fois choses et idées – qui n’existent pas « naturellement ». Artefact : ce qui est fabriqué selon un certain art…Au fait, vous aimez l’art, Mélisande ?

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.