D’autres vies que la nôtre

Ecrit par Sabine Aussenac le 11 novembre 2017. dans La une, Ecrits

D’autres vies que la nôtre

Dans la voiture, déjà, tu me le disais, en ce premier soir où tu m’embrassas aux étoiles, venu d’outre-océan, cadeau d’un noël tout givré et magique, quand nous nous apprenions comme on chante colchiques.

Tu me parlas de ces « possibles », de ce qui aurait pu être si nous nous étions croisés au lieu de nous être frôlés dans cette Europe immense, à contretemps, en contredanse, si, au hasard de Lille Flandres ou d’une Cannebière, d’un marché en Provence ou d’une clairière, nous nous étions souri.

Et puis tu m’embrassas. Nous ne voulions pas, c’était si fou, toi qui repartais, moi qui m’écroulais, et ta vie si construite et la mienne en désordre, et ta femme là-bas, en vos antipodes… Vous vous aimez encore malgré cent mises à mort.

Nous n’irons pas au bois ce soir, la lune doit attendre, je n’ai que ces sarments à brûler en nos âtres, avant que des serments ne nous mènent au désastre.

D’autres vies que la nôtre, comme elles auraient été douces, si nous avions osé, si nous avions su autrefois déjà nous rencontrer. Tu me dis tant de mondes, je parcours avec toi notre terre qui est ronde, tes femmes et tes combats, tes amis tes batailles, je te vois à l’école, en enfant, en jeune homme, et puis moi je te dis mes amours mes naufrages, et ces intempéries et le Beau et mes plages.

Comme c’est étrange de se rencontrer si tard, entre chien et loup, de s’aimer quand le ciel rougit la campagne, quand au loin les couchants effleurent la montagne ; comme j’aurais aimé parcourir avec toi une aube d’été, marcher en nos rosées, découvrir mille sources. Découvrir en tes yeux que je deviens ta femme, que nos cœurs amoureux vont franchir l’interdit, être nue en tes bras, pétrifiée mais confiante… Comme j’aurais aimé recevoir en cadeau nos soupirs étonnés, et nos joies insouciantes.

Et puis malgré ces années déjà où tu précèdes, nous aurions partagé les folies, les outrances. Goûter tout avec toi, perdre mes innocences, défaillir, m’extasier, et quitter nos enfances. Combien de belles étoiles aurions-nous dégustées, blottis seuls sur la plage, ou couchés dénudés sur un foin parfumé, en ces vastes prairies où tu m’aurais aimée… Et le rock et la route, les concerts, les manifs, les nuits noires vendangées par les doutes. M’aurais-tu supportée, aurions-nous avancé, cœur en tête, vers nos vies en instance ?

Au midi, tu m’aurais épousée. Oui, au zénith de nos temps, tu aurais soulevé ma robe de dentelles, et monté me portant de l’escalier vers la chambre. Oh je sais mon amour qu’elles ont porté tes fruits, celle de tes vingt ans la maman des petits, et puis ta femme aimée, celle qui si longtemps partagea tes dimanches et éleva tes fils, quand moi de mon côté chevauchant mes chimères, j’épousais comme on chante, soprano de ma vie, parcourant en mes scènes tant de textes maudits, mais heureuse d’avoir eu trois enfants à aimer…

Me dire que j’aurais pu être là, la femme de tes chemins, le matin et le soir, t’attendre et te vouloir.

Je pense à tous ces quotidiens qui ne furent pas, à tous nos impossibles. Ces mille gestes engrangés, ces éviers ces couvercles, et la maison vidée et le camion qui part, et puis tous ces noëls et aimer ta famille, devenir comme un fruit de ton arbre à secret, réparer nettoyer secourir et soigner, être là quand il pleut et ne pas se fâcher, restaurer une grange ou partir aux Antilles, accepter nos nuits blanches, quand soucis nous torpillent.

Et porter nos enfants, oh mon amour, sentir ta main si douce sur mes ventres arrondis, nos journées toutes en sucre devant les organdis, et puis tenir ta main et savoir que jamais, quel que soit le chemin, ce moment n’aurait fui. Crier en tant de nuits sous tes bras, tes baisers, devenir un brasier, et aussi au moment où nos vies emmêlées auraient donné le jour à ces rêves : nos enfants.

Et puis les élever, les aimer, les guider, ne pas nous séparer malgré le fiel qui guette, tenir bon s’accrocher ne pas nous tenir tête, et entre les pas menus vers papa qui travaille, quand dehors le soleil glisse sur les semailles, partir seuls au grenier et devant le miroir regarder nos deux corps qui toujours tant s’accordent, demeurer des amants malgré vents et discordes.

Je ne veux pas penser à tout ce temps perdu, aux milliards de minutes où j’ai sans toi vécu. Et puis tous ces voyages, ces étés, ces hivers, ces joyaux, ces rencontres, les amis découverts, et les livres achetés, et les soirs au ciné les dimanches en campagne, les ivresses et les chants, les festins et les danses…

D’autres vies que la nôtre ont passé sous les ponts, au hasard des deltas, des sirènes en grand fond. Vois nos eaux qui s’emmêlent et confluent doucement, vois ma rive apaisée, mes coraux et mes berges, vois le vent qui ondule vers les soirs à venir… Elles sont là sur le sable nos cent vies mélangées, tes enfants et mes filles, nos folies et nos fautes, et puis tous ces mensonges et tant de trahisons, et puis les embuscades et les gouffres attirants, et tant de dérobades, de départs, de tyrans. Elles palpitent, nos vies, comme des cœurs sauvages, deux beaux oiseaux blessés arrivés au rivage, et tu voudrais mon tendre ne pas les ramasser, ne pas bondir vers moi pour ne plus me quitter ?

J’attendrai ton envie, j’attendrai tes courages. Je serai sur le pré, cueillant les mirabelles, découvrant au soleil mes folies, mes corsages, espérant qu’à la nuit, quand viendra le grand vent de nos ans qui approchent, nous aurons eu mon doux ce temps bien rattrapé, que tu n’auras pas trop attendu pour me le chuchoter, ce serment murmuré dans la nuit en tenant mon visage :

« Je reviens pour toujours, je ne partirai plus ».

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

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