Dégage

Ecrit par Joëlle Petillot le 12 mars 2016. dans La une, Ecrits

Dégage

Il m’a dit : « barre-toi ».

J’ai tracé, obéissante, avec un fin pinceau de soie, une ligne diagonale à l’encre de chine, depuis la racine des cheveux jusqu’au dessus du pied.

Ainsi rayée des choses, j’ai marché. Plus personne ne me voyait,

Pas même moi.

Il m’a dit : « casse-toi ».

Je suis tombée au sol, tous mes éclats tintant en fines brisures répandues jusque sous les meubles, loin dans la poussière et l’obscurité.

Il n’a rien fait pour me balayer, mais en foulant les morceaux ses pieds se sont couverts d’entailles fines, très profondes.

Vous qui blessez sans états d’âme, méfiez-vous des bords coupants aux plaies que vous infligez. Un jour ou l’autre, ils passeront à votre propre peau, et c’est vous qui saignerez.

Il m’a dit : « tire-toi ».

J’ai allongé mes bras, mes jambes, à l’infini. Je suis devenue poulpe.

J’ai tentaculé sa tête, son corps, j’ai serré pour qu’il comprenne. C’était bon, son souffle ralenti, sa peur.

Je l’ai aimé, ce goût râpeux, amer, cette ombre sans cri ventousée vers le néant, dans un bruit atroce.

C’est goûtu, la cruauté.

Il m’a dit : « dégage ».

J’ai fait le vide en jetant tous les souvenirs l’un après l’autre, avec méthode, dans le vide-ordures.

J’ai agi de même avec ses meubles, ses livres, ses fringues, son chien.

Il ne restait plus de chez lui que d’étranges murs avec des marques, et un sol de neige fraîche que pas une trace ne souillait.

Le vide.

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Commentaires (2)

  • Castor tillon

    Castor tillon

    05 novembre 2016 à 02:31 |
    Excellents conseils. Avec "fous le camp", il y avait le risque qu'il plante sa tente.

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  • Martine L

    Martine L

    12 mars 2016 à 17:00 |
    Que ce soit un beau texte, pas banal, c'est évident, que ce soit réussi en écriture, en rythme, en forme, c'est clair. Mais, en plus, c'est criant de vérité, et ça c'est plus rare. Merci Joëlle !

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