Des amis inconnus (2)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 26 septembre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (2)

La première biographie de Proust paraît chez Kra à Paris en 1925, trois ans après la mort de Proust et alors que les deux derniers tomes de A la recherche du temps perdu : Albertine disparue et Le temps retrouvé sont encore sous presse. Elle est due à Léon Pierre-Quint, un lecteur passionné de la Recherche qui a connu Proust* et remercie une longue liste de personnalités, parents, proches ou amis de Proust, pour leur aide dans son travail. Cette étonnante précipitation prouve le rayonnement immédiat qu’a connu l’œuvre de Proust. Léon Pierre-Quint en donne la plus évidente illustration quand il écrit : « Eglantines réelles, qui fleurissent encore et que dernièrement des Américains cueillaient pieusement à Combray (sic) où ils s’étaient rendus en fervent pèlerinage ». S’il évoque Willie Heath et Edgard Aubert, ce n’est pas pour soupçonner dans ces amitiés les ferments troubles que l’imprégnation psychanalytique de mon époque m’y fait chercher mais pour en mettre la tragique brièveté en rapport avec le sentiment qu’avait Proust que ses jours étaient comptés et qu’il devait se hâter de produire l’œuvre qu’il portait en lui. Et si Léon Pierre-Quint n’a pas le froncement de sourcils que des biographes postérieurs de Proust ne pourront s’empêcher de partager avec ses amis de Condorcet et du Banquet à l’égard des succès mondains du jeune snob, coqueluche du tout Paris, il compatit néanmoins à ses scrupules : « Un remord affreux le glaçait parfois : il avait abandonné toute carrière pour écrire et il  ne faisait rien ! Une œuvre attendait en lui, tellement vaste et imposante qu’il remettait, effrayé, l’instant de la commencer ». Mais Léon Pierre-Quint nous rassure aussitôt : « Sa matière même, il l’étudiait cependant, alors qu’il se croyait entièrement dissipé et il ne laissait pas ses impressions se perdre ». Il semble bien que ce biographe de la première heure ait ignoré l’existence du manuscrit abandonné de Jean Santeuil.

En 1925, il n’a pas paru possible à Léon Pierre-Quint d’évoquer, ne fût-ce qu’à titre d’hypothèse, dans ce premier ouvrage entièrement consacré à Proust, la question de son homosexualité. S’il parle de ce sujet, toujours avec la terminologie d’époque (sodomistes, gomorrhéennes, invertis) c’est pour louer le courage de l’auteur d’avoir le premier abordé ce phénomène pathologique, criminel et donc social, en lui donnant toute l’importance que l’on ne lui avait pas reconnue explicitement jusqu’alors. Zola lui-même aurait renoncé à l’inclure dans sa fresque sociale, de peur d’être condamné tandis que Proust s’y serait risqué par devoir d’être complet dans sa peinture des mœurs de ses contemporains, malgré sa crainte, heureusement infondée, de voir ses amis et surtout ses éventuels lecteurs se détourner de lui. La façon dont Pierre-Quint stigmatise ce « fléau » ressemble trop à ce que l’on entend aujourd’hui dans certains cercles intégristes, occidentaux ou plus exotiques, au sujet de l’homosexualité, pour que l’on puisse taxer un auteur du début du siècle dernier d’obscurantisme. En 1925, l’homosexualité est une maladie psychique et un crime et le restera encore pendant plus d’un demi-siècle en France**. Est-ce dire qu’il ignorait tout de la sexualité de Proust et a fortiori de ce que l’on pouvait en laisser supposer désormais un peu plus librement après sa mort ? Si tel était le cas, il faudrait en conclure qu’il était vraiment très mal placé pour entreprendre cette biographie. S’il a eu l’aval et l’aide de Robert Proust, des confidences de Reynaldo Hahn, de Lucien Daudet ou de Cocteau et s’il a eu accès à de nombreuses lettres encore inédites, il ne peut pas avoir ignoré que les amitiés passionnées de Proust, l’intimité avec ses secrétaires dévoués, et ne serait-ce que l’affaire du duel avec Lorrain pour défendre la réputation de Lucien Daudet, duel qu’il évoque sans en préciser le motif, nourrissaient à tout le moins une rumeur dont il fut sans doute convenu que sa biographie sommaire l’ignorerait délibérément. Enfin, on sait aujourd’hui, mais ses interlocuteurs le savaient peut-être également, bien que son livre n’en laisse rien paraître, que Léon Pierre-Quint était lui-même atteint de cette « maladie inguérissable ». En tout cas, s’il développe, dans un long chapitre, une analyse très fine de la question de l’inversion dans l’œuvre de Proust (pour ce qu’il en connaît alors), il n’y consacre pas une ligne dans la biographie de son auteur, ce qui, de nos jours, ne peut que la disqualifier gravement. Néanmoins, ce premier ouvrage reste d’une très bonne tenue dans ses considérations sur la conception de l’amour chez Proust et sur l’importance de l’art dans sa vie et dans son œuvre. Il donne de Proust dans sa vie domestique une image attachante qui laisserait entendre que Léon Pierre-Quint l’a bien connu ou du moins que ses interlocuteurs lui en ont fait un portrait très amical. Il est peut-être moins convaincant dans son analyse du style de Proust qu’il réduit trop à des recettes syntaxiques et surtout semble un peu dogmatique dans sa tentative de théoriser une démarche philosophique très bergsonienne de Proust.

Dans sa biographie de Proust (Mercure de France 1966) George D. Painter inaugurait donc une approche globale de la vie et de l’œuvre de Proust plus libérée des interdits anciens. On peut d’ailleurs affirmer que si son livre bénéficiait d’une lente évolution dans l’appréhension de l’homosexualité éclairée par la psychanalyse, il y a également contribué de façon non négligeable quoique toujours prudente. George D. Painter précisait ainsi que jusqu’à sa rencontre avec Reynaldo Hahn, Proust recherchait des amitiés à la fois intellectuelles et sentimentales sans s’avouer qu’elles avaient, sous-jacente, une potentielle implication sexuelle. Jean-Yves Tadié, plus libre encore, plus complet et plus précis sur les amours adolescentes du lycéen établit sans ambigüité que Proust désirait des camarades de classe, Jacques Bizet, Daniel Halévy et d’autres sur lesquels ses déclarations passionnées et ses confidences impudiques, peut-être inventées, exerçaient plus de réprobation que de connivence mais ont probablement fait écho à des ébauches plus ou moins abouties de rapports physiques tels qu’on admet que des jeunes adolescents peuvent en expérimenter entre eux sans que leur orientation sexuelle s’en trouve définitivement engagée. Puis, le jeune philosophe influencé par Darlu, son éminent professeur, apprend à observer plus de retenue et de prudence dans l’exposé de ses désirs sinon de ses passions. Quand Proust revient sur « ce rêve, presque le projet » de vivre avec Willie, il évoque avec nostalgie une amitié telle que deux jeunes gens riches et cultivés pouvaient en partager en tout bien tout honneur, en s’épaulant dans leur conquête du monde, cohabitant éventuellement dans la même garçonnière, n’ayant aucun secret l’un pour l’autre, confidents de leurs ambitions sociales ou artistiques et parfois rivaux dans d’hypothétiques conquêtes féminines. Avec Reynaldo Hahn, toute ambigüité est levée. Ils ont bien vécu ensemble mais ils sont amants, reconnus et reçus, sinon comme tels car la clandestinité de ces amours-là est la règle, du moins avec l’indulgente complicité du monde ou du demi-monde où ils brillent par leurs talents et leur jeunesse.

 

* Les deux grands biographes de Proust (Painter et Tadié) mentionnent Pierre-Quint dans leurs bibliographies mais ne le citent pas comme ami de Proust. Pourtant Léon Pierre-Quint fait état de lettres que Proust lui a écrites. Mais il en a écrit tant et à un si grand nombre de correspondants ! Robert Dreyfus, lui, cite en note de son livre un passage de celui de Pierre-Quint.

 

** En 1930, Pierre Abraham dans son Proust, ouvrage critique qui prétend apporter un éclairage définitif sur l’œuvre qu’il désigne par Le Temps perdu, évite par des circonlocutions pudiques d’aborder ce thème. Mais on verra qu’en 1962, Mauriac n’évoque toujours la question qu’à mots couverts.

 

(à suivre)

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (4)

  • Bernard Péchon Pignero

    Bernard Péchon Pignero

    26 septembre 2015 à 19:56 |
    Là, mon cher JFV, je crois que vous broutez les amers pâturages de l'erreur. Je connais beaucoup d'homosexuels, et vous aussi certainement, qui n'ont pas du tout choisi de l'être. On peut choisir de vivre son homosexualité ou de ne pas la vivre, de la proclamer ou de la cacher mais quant à dire qu'on choisit de devenir homosexuel ou hétérosexuel, c'est une autre histoire. Étonnant de votre part.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      26 septembre 2015 à 20:40 |
      J'en connais - des hétéros comme des homos - qui ont "hésité" entre les deux orientations et qui - consciemment - ont choisi un sexe plutôt que l'autre, simplement par "goût". Mais, bien sûr, tout le monde n'est pas dans ce cas.

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      • Bernard Péchon Pignero

        Bernard Péchon Pignero

        27 septembre 2015 à 08:56 |
        Vous confondez deux aspects de la question. On peut, dans les cas les plus favorables, choisir, après hésitation, la façon dont on vit ou dont on cache son homosexualité. Beaucoup n’ont que le choix de la cacher avec tout ce que la comporte de frustration. CF le taux de suicide chez les jeunes homosexuel(les). Mais prétendre que l’on choisit d’être homo ou hétéro relève d’une méconnaissance de la question qui m’étonne chez un homme dont j’admire la grande culture et l’ouverture d’esprit. On ne sait pas aujourd’hui de quoi procède l’homosexualité. On a cru longtemps qu’elle était uniquement liée à des facteurs psychiques. Depuis quelques années, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle permet d’observer l’activité des différentes zones du cerveau. On est en train de faire des découvertes passionnantes sur les mécanismes neurobiologiques de la pensée. Si on croise ces études avec la réflexion psychanalytique, on peut tout remettre en question. Y compris les mécanismes du désir et donc les comportements sociaux et des idées simplificatrices telles que celle que vous n’êtes pas seul à énoncer. Il est donc prudent de respecter l’opinion de ceux qui affirment être « nés comme-ça », d’abord parce qu’ils le ressentent ainsi et parce qu’ils ont très probablement raison.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    26 septembre 2015 à 16:57 |
    L’homosexualité reste – encore aujourd’hui – considérée comme une « pathologie mentale » dans certains milieux catholiques (même non intégristes). J’ai moi-même entendu une conférencière du Collège des Bernardins développer ce thème, tout en dissociant – avec force compassion - le comportement « déviant » du malheureux patient/pécheur, victime de sa maladie, ce qui lui permettait de s’exonérer de l’accusation d’homophobie.
    Certains homosexuels, d’ailleurs, nourrissent ce genre d’attitude rétrograde en « naturalisant » (sur le mode de « on est né comme ça ») ce qui – en réalité – relève d’un choix aussi arbitraire que respectable : on ne « nait » ni hétéro ni homosexuel, on devient ce que l’on choisit de devenir.

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