Des amis inconnus (5)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 17 octobre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (5)

On s’est souvent étonné du caractère passionnel des amitiés de Proust et de la façon dont il se traduit par des lettres enflammées. Les témoins de cette « belle » époque rapportent qu’on exprimait alors ses sentiments sur un mode totalement hors d’usage aujourd’hui. Si les corps gardaient leurs distances, si on ne se tutoyait que dans la plus stricte intimité, on pleurait sans honte et on mettait son cœur à nu quand de nos jours on affecte l’insensibilité et on expose de plus impudiques nudités. Une lettre de condoléances de deux pages serait une inconvenance alors qu’elle se voulait jadis la preuve d’une amitié attentive sinon toujours sincère. Certes Proust avait un talent particulier pour disséquer ses propres sentiments, admiration, tendresse, espoirs mais aussi colère, rancune, susceptibilité froissée… et pour en exposer abondamment les plus fins linéaments, les plus subtiles nuances à ses correspondants. Mais ce qui nous paraîtrait aujourd’hui mièvrerie, sensiblerie ou flatterie était apprécié comme la preuve d’une sensibilité délicate et d’une sincérité totale. Robert Dreyfus analyse bien la spécificité de l’art épistolaire de Proust. Il fait observer d’abord que sa correspondance fut pendant les vingt dernières années de sa vie durant lesquelles il ne sortait plus que la nuit, son lien le plus constant et le plus sûr avec le monde de ses amis diurnes. Mais il relève aussi que la manière de Proust privilégiait l’excès : ses compliments étaient excessifs comme ses témoignages d’affection mais leur sincérité était hors de doute. « C’était sa manière, on le savait sincère mais exagérateur ». Mais n’est-ce pas aussi ce qui caractérise son œuvre littéraire ? Ces phrases trop longues, ces analyses trop fines ne sont-elles pas la marque personnelle de sa manière ? Or leur sincérité, c’est-à-dire leur nécessité, n’en souffre jamais, bien au contraire. Si Balzac peut souvent être soupçonné de « tirer à la ligne », rien chez Proust ne saurait être superflu puisque c’est dans l’excès, dans l’accumulation métaphorique qu’il atteint la vérité. Son cœur fonctionne de même. Quand Antoine Bibesco appelait son ami « le flagorneur », plutôt qu’un reproche que Proust n’aurait d’ailleurs pas admis sans en être mortifié à jamais, c’était ironiquement un compliment amical pour l’habileté de sa rhétorique et la subtilité de ses compliments. Ce qui n’empêchait pas le prince roumain que Proust considérait comme le plus intelligent des Français de savoir que, comme tout un chacun, et mieux que quiconque, Proust savait manier la brosse à reluire quand il y allait de ses intérêts ou de ceux des siens. À telle enseigne que ses amis n’hésitaient pas à faire appel à lui quand ils avaient une requête délicate à présenter ou une négociation complexe à mener. Maurice Duplay rappelle de nombreux souvenirs de circonstances dans lesquelles Proust s’est entremis pour l’aider, a usé de son influence et de ses relations avec habileté pour lui être agréable. Et pourtant s’il est un ami dont Proust n’attendait rien « d’impur » c’est bien le jeune fils du confrère de son père. Encore que sur le registre de la pureté, l’exemple soit mal choisi puisque Maurice enrichissait la documentation déficiente de son aîné sur les mœurs et usages des « horizontales », des souteneurs, des maquerelles et des bordels que le jeune homme fréquentait assidûment.

Qu’ils aient été des amis de cœur, d’âme ou de plaisir, il est notoire que tous ceux et toutes celles qui ont croisé Marcel Proust, qu’ils l’aient connu lorsqu’il était un enfant souffreteux et volubile, empaqueté de lainages, ou quand il était le brillant élève de Condorcet dont on lisait les dissertations en classe, ou le jeune homme pâle aux yeux admirables, pilier intermittent des salons mondains quand son asthme lui en laissait le loisir, ou encore plus tard, reclus dans sa chambre insonorisée et ses fumigations, toutes et tous se sont attachés à lui et son restés des amis fidèles jusqu’à sa mort. Ses obsèques ont réuni une foule immense de gens de toute sorte, des domestiques et des ministres, des théâtreuses et des duchesses, des artistes et des savants, y compris des gens qui se détestaient mais qu’il était le seul à savoir réunir à sa table ou à son chevet. Sa gentillesse, son amabilité, son humour, et son immense érudition au service d’une conversation brillante et intarissable mais réputée « la plus drôle de Paris avec celle de la comtesse de Noailles », pourtant deux dépressifs notoires, finissaient par séduire ceux qui se montraient d’abord réticents devant ce personnage lunaire, inclassable et imprévisible. Ce qui est plus étonnant encore est l’étrange prémonition que beaucoup de ses amis ont eu de l’importance d’une œuvre à venir dont l’auteur n’avait encore produit que de malhabiles promesses. Que sa mère ait eu confiance dans le talent d’un fils qui lui donnait beaucoup d’inquiétudes et peu de satisfactions pouvait passer pour normal. Mais que des amis dont beaucoup n’avaient guère de compétences en la matière aient pu pressentir que cet homme était un artiste exceptionnel et aient attendu de lui l’œuvre dont le retentissement universel a comblé au-delà de leurs espérances ceux qui lui ont survécu assez pour s’en réjouir, est un prodige que peu d’artistes on suscité à ce point. Si on en croit Robert Dreyfus, dès son plus jeune âge, aux Champs Elysées où les enfants jouaient aux barres sous l’œil vigilant des nourrices, « brillèrent les dons lumineux de sa magnifique intelligence artistique et de sa délicieuse sensibilité. Etre d’exception, enfant d’une précocité originale et vertigineuse, il charmait ses petits camarades souvent bien plus rudes, et il les étonnait un peu ». Mais le même Robert Dreyfus confesse une double erreur personnelle et collectivement commise par les proches de Marcel Proust : bien que ses condisciples de Condorcet et corédacteurs de la revue Le Banquet aient placé Marcel au-dessus d’eux pour son intelligence, sa sensibilité et son talent, ils étaient presque persuadés que leur aîné, éternel dilettante à leurs yeux, gaspillerait ce talent à cause de son goût immodéré pour les mondanités. Quand le milieu littéraire le considérait avec condescendance comme un brillant boulevardier, un « soiriste » mondain, ses amis le croyaient capable de produire quelque chose d’inouï mais incapable de s’y contraindre. La seconde erreur que beaucoup de ses contemporains commirent quand cette œuvre commença à éclore et à se répandre dans le public fut de croire qu’elle était, de par son originalité, condamnée à une audience restreinte. Valéry Larbaud relève dans un journal ce jugement auquel il semble souscrire : « L’Académie Goncourt a donné son prix à un auteur inconnu, il l’est et le restera ». Somme toute, l’erreur de Gide et de ses amis lorsqu’ils refusèrent Swann à la Nouvelle Revue Française ! D’autres furent plus clairvoyants sur le génie de Proust, sur sa capacité de construire une œuvre exceptionnelle et sur le rayonnement universel qu’elle connaîtrait mais tous se réjouirent qu’il ait pu entrevoir avant de mourir le succès de cette œuvre qui avait largement contribué à le tuer*.

L’homme qui savait conquérir des amitiés inattendues et les conserver était pourtant, si on l’en croit, un ami et sans doute un amant inconstant. Il aimait avec passion et oubliait aussitôt ceux dont la vie le séparait. Encore faut-il nuancer cette autocritique. Il n’a jamais renié aucun de ses proches même lorsque des brouilles passagères survenaient. Mais à une époque où les moyens de communication se limitaient au courrier, lettres mais aussi télégrammes et pneumatiques dont Proust faisait un usage intensif, parfois au téléphone urbain pour quelques privilégiés et alors que les voyages étaient longs et le plus souvent lui étaient interdits, lorsqu’un ami s’éloignait de Paris, a fortiori de France, il savait qu’il le perdait et il s’interdisait d’en souffrir. L’oubliait-il pour autant ? Quand Bertrand de Fénelon prit son poste de diplomate en Orient, lui dont les cheveux blonds, les yeux bleus et vifs, les basques volantes de ses jaquettes allaient devenir les attributs immédiatement reconnaissables de Robert de Saint-Loup, Marcel sut qu’il perdait un des hommes qu’il avait le plus aimé. George D. Painter écrit cette phrase qui résume admirablement le type d’inconstance dont Proust pouvait s’accuser : « D’une part, il oublia Bertrand instantanément, d’autre part, il s’en souvint à jamais ». Est-on infidèle à un ami à qui on offre l’immortalité dans une œuvre d’art universelle ?

Au bal avec Marcel Proust est un séduisant petit livre écrit en 1928 par la princesse Bibesco, la jeune cousine d’Antoine et du regretté Emmanuel (Atteint d’une maladie incurable, le « collectionneur de cathédrales » mit fin à ses jours en 1917 en se pendant. Proust s’attendait à son suicide mais il en fut profondément bouleversé). Bien qu’elle n’ait pas rencontré Proust plus de deux ou trois fois, Marthe Bibesco** avait bien cerné en quoi cet étonnant personnage avait pu gagner l’amitié et l’admiration de ses cousins. Elle y cite, sans grand souci de chronologie mais avec beaucoup d’intelligence, des lettres que Proust écrivit à ses cousins et dont elle disposait alors. L’un des mérites de ce livre est de faire un sort définitif à la réputation de snobisme de l’auteur de la Recherche. L’évidence s’impose d’abord que Proust s’intéressait avec la même passion et la même précision d’entomologiste à tous les types de caractères, à toutes les classes sociales, à tous les milieux, mondains ou populaires, à toutes les activités. Son œuvre est un monde complet où se côtoient des artistes, peintres, musiciens et poètes, des médecins, des écrivains, des juristes, des oisifs, des rentiers, des écoliers, des ecclésiastiques, des militaires, des valets de chambre, des banquiers, des cuisinières, des douairières, des politiciens et… des duchesses. Certains lecteurs et critiques n’ont voulu y voir que ces dernières. Ce sont eux les snobs, affirme la princesse. On compte, bien sûr, de beaux spécimens de snobs parmi les personnages mis en scène par Proust. Ces lecteurs sélectifs peuvent y reconnaître leur propre caricature.

Marthe Bibesco analyse aussi de façon la plus convaincante pourquoi Proust s’intéressait à l’aristocratie en ce qu’elle était le reflet, souvent terni, de l’histoire, voire de la géographie puisque les noms de lieux, si importants pour Proust, sont souvent pour les nobles des noms de famille. Mais être du « gratin » n’est pas en soi une raison d’appeler l’attention du collectionneur de faits et de gestes qu’est Proust qui préfère souvent la bonne éducation d’un valet de chambre ou la conversation imagée d’une cuisinière aux vaines platitudes qui s’échangent dans les salons. En tout cas, sa politesse et ses attentions, toujours d’une extrême courtoisie, sont les mêmes qu’il s’adresse à une femme du peuple ou à une duchesse. S’il a fréquenté assidûment, pendant un temps, le monde de ces dernières, c’est parce qu’il offrait en milieu fermé, dans cette sorte de fourmilière réglementée par des codes stricts et souvent absurdes qu’est le Faubourg Saint-Germain, un condensé d’exemples de comportements humains universels et ce à proximité de chez lui et à des heures compatibles avec les impératifs de sa santé.

Léon Pierre-Quint, critique littéraire plus que biographe, dont le Marcel Proust sa vie, son œuvre s’attache avec une étonnante application à « expliquer » l’art de Proust et à traduire en théorie philosophique tout ce que cette œuvre doit à ses propres ambiguïtés, aux douloureux paradoxes de la vie de son auteur, au non-dit (pour employer une expression moderne) que le lecteur est perpétuellement invité à chercher entre les lignes, écrit avec une justesse un peu appuyée : « Ce qu’on a appelé le snobisme de Proust, c’est cette philosophie du désir et du désenchantement, qui consiste à revêtir de mystère tout ce qui est dans notre inconscient, et qui, amené peu à peu au centre de notre moi, sous la lumière de l’intelligence, se dépouille de saveur et de vie ».

 

* On parla de Proust pour le Nobel. Il l’aurait sans doute obtenu s’il avait vécu. Roger Martin du Gard devait être couronné en 1937 avant même la fin de la publication des Thibault. Gide, dont on attendait toujours l’œuvre capitale, le roman immortel qu’il n’a jamais produit, l’obtint seulement en 1947, sans doute plus pour la lucidité de ses positions idéologiques et son prestige moral que pour son œuvre littéraire.

 

** Née à Bucarest en 1886, elle mourut à Paris en 1973. Elle publia avec succès (prix de l’Académie française) de nombreux livres aujourd’hui oubliés. Elle fut une figure mondaine et diplomatique de l’Europe sur une longue période qui précède la Première Guerre mondiale et se poursuit au-delà de la seconde. Ses proches étaient Cocteau, Mauriac, Rilke ou Valéry. Elle fut l’amie et la conseillère de plusieurs chefs d’états depuis le Kronprinz Guillaume de Prusse, le tsar Nicolas II mais aussi Churchill ou De gaulle qui lui aurait dit : « Vous êtes l’Europe pour moi ». Elue à l’Académie de Belgique où elle succède à sa cousine Anna de Noailles, elle fut nommée chevalier de la Légion d’honneur en 1962.

 

(à suivre)

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.