Des amis inconnus (6)

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 24 octobre 2015. dans Ecrits, La une, Littérature

Des amis inconnus (6)

Réduire la Recherche à ses considérations parfois complaisantes mais souvent critiques sur l’aristocratie et la grande bourgeoisie mondaine, prétendre que l’auteur a consacré toute sa jeunesse à s’y immiscer par tous les moyens pour étayer ses connaissances sur ce monde prestigieux, ce serait oublier que le jeune Marcel Proust a également appliqué sa méthode d’investigations exhaustives au milieu de la diplomatie par ses études à Sciences Po où les bonnes notes et les appréciations élogieuses dont témoignent les archives de l’école prouvent son assiduité et son intérêt pour les questions complexes dont il prêtera plus tard la compétence éclairée à M. de Norpois. Il est certain que la poursuite de ces études lui aurait permis d’embrasser la carrière si tel avait été son but. Mais Proust que l’on sent pressé par la nécessité d’écrire – ses premières publications datent de ses dix-huit ans – ne s’attarde jamais plus que ce qui lui est indispensable pour accumuler le butin dont il se servira bientôt. Lorsqu’il a fait le tour d’une question qui le passionne, il passe à la suivante avec la même ardeur. De même qu’il s’est fait une opinion sur la politique internationale rue St-Guillaume, il avait étudié minutieusement le monde de l’armée lorsqu’il a fait son service militaire à Orléans. Ses enquêtes sur le Faubourg St-Germain s’étalent sur une période plus longue mais il les mène de front avec ses autres investigations. Proust n’ambitionnait pas plus de devenir général, qu’ambassadeur ou d’épouser une duchesse. Ayant obtenu sa licence en droit, il ne choisira pas davantage la magistrature. Il n’est pas de ces jeunes gens indécis qui font des études pour répondre aux seules injonctions de leurs parents. Sa curiosité est sans limite et quand un sujet demande plusieurs années d’efforts, il est capable de les fournir en dépit de sa santé si fragile. Ce dilettante supposé est un perfectionniste. Mais il refuse tout ce qui s’assimilerait à une spécialisation ; s’il obtient une licence en philosophie après celle de droit, il se dit lui-même piètre philosophe. Pour la médecine, entre son père et son frère et leurs nombreux confrères éminents, il disposait de sources sûres et facilement accessibles. La nécessité qu’il éprouvait d’asseoir l’œuvre qu’il se sentait destiné à produire sur des bases d’une solidité incontestable lui a permis d’acquérir une somme prodigieuse de connaissances dans les domaines les plus divers. Pour réaliser son dessein ou, si on préfère son destin, il doit s’informer de tout y compris des horaires des trains par la lecture de l’indicateur Chaix qui lui était indispensable avant de faire voyager un de ses personnages en chemin de fer, fût-ce finalement sur un parcours imaginaire. C’est avec la même rigueur qu’il se documentait avec une précision maniaque sur les toilettes ou les bijoux portés par les élégantes. Ce matériau  scientifique, philosophique, juridique, artistique, historique et même religieux mais riche également de mille détails anodins, de mille observations apparemment futiles, traité par une intelligence hors du commun a fait de A la recherche du temps perdu, la somme la plus complète et la plus visionnaire que l’on puisse lire sous la plume d’un contemporain sur cette période charnière de l’histoire menant la société occidentale prospère de la fin de la révolution industrielle et scientifique jusqu’à la guerre la plus meurtrière et la plus dévastatrice que l’on avait jamais imaginée.

Dans Mon ami Marcel Proust, Maurice Duplay écrit : « Marcel n’affirmait ni ne niait Dieu, au surplus, totalement absent de son œuvre… – La question de l’Au-delà, exposait Marcel, échappe à notre connaissance. Si Dieu existe, il a interdit à l’homme de la résoudre. En sorte que croire en lui, c’est enfreindre ses ordres, c’est l’offenser, cueillir, une seconde fois, le fruit défendu ». On pourrait objecter à cette observation pertinente de l’absence de Dieu dans l’œuvre de Proust, qui en souligne d’ailleurs un des aspects de la modernité, qu’au moins, sa création y est célébrée avec une gratitude qui, pour ne s’adresser à personne, n’en est pas moins enthousiaste. Plus loin, Duplay reprend : « Marcel était pessimiste, profondément. Le malheur lui semblait la norme ». Ne faudrait-il pas écrire « lucide » plutôt que « pessimiste » ? D’ailleurs Maurice Duplay poursuit : « Sa conception de l’existence et son opinion sévère du prochain ne l’inclinaient pas à la tristesse et à la misanthropie. Cette vie marâtre, il l’affrontait courageusement, cette humanité mauvaise, il l’acceptait telle quelle ». Et c’est ainsi que l’ami de Proust introduit ses souvenirs sur la gaieté, et sur l’humour de Proust dont les lecteurs de la Recherche savent bien qu’il éclaire ce prodigieux livre d’une constante et malicieuse fantaisie. Mais cette vison lucide de la médiocrité humaine ne prend toute sa force que confrontée à la beauté du monde, beauté de la nature, beauté des œuvres d’art, beauté des corps. Le génie de Proust s’exprime là dans toute sa force : les correspondances entre l’ordre et la beauté, le luxe, le calme et la volupté, Proust les avait évidemment apprises chez Baudelaire mais sa puissance démiurgique réside dans sa faculté de construire tout un monde autour de ces correspondances en y incluant le malheur, la bassesse humaine, certes, mais surtout l’aspect dynamique de la question à savoir le temps.

Les plaisirs et les jours est le premier livre publié de Proust, incrusté des contestables illustrations de la généreuse Madeleine Lemaire, malencontreuse marraine d’un écrivain débutant dont le livre composite et maladroit a d’abord souffert de la réputation de dilettante de son jeune auteur puis de celle, écrasante, de l’auteur de A la Recherche du temps perdu. C’est un livre qu’on aurait oublié comme on oublie aujourd’hui à chaque rentrée littéraire les premiers romans de l’année précédente dont l’auteur ne produit pas dix ou vingt ans après un chef d’œuvre justifiant qu’on exhume ses péchés de jeunesse. Livre à la fois décevant et passionnant. Décevant pour nous pour deux raisons : la plus évidente est qu’il répond à des canons d’esthétique littéraire qui n’ont plus cours de nos jours. Mais au-delà de la première impression qu’il donne d’être un objet de musée plus que de bibliothèque, le lecteur de la Recherche déplore de ne pas y trouver la réponse que Proust donnera plus tard à l’interrogation sur le temps que pourtant ce livre-là pose déjà implicitement. Proust sait l’y avoir mise et donc l’y trouver entre les lignes et c’est probablement pour cela, plus que pour une souplesse stylistique qu’il prétend à tort avoir perdue, qu’il ne se résoudra jamais à le renier définitivement. Mais c’est aussi un livre passionnant – et c’est aussi pourquoi Proust ne pouvait le renier tout à fait – en ce qu’il contient en germe, dans la plupart des étranges nouvelles qui en constituent la part la plus « proustienne » avant l’heure, presque tous les éléments qui feront de la Recherche un livre d’une modernité proprement révolutionnaire. Mais si les questions sont posées, les réponses ne peuvent s’accommoder des formes brèves de la nouvelle ou du poème. Pour aborder la question du temps, Proust a besoin de plus de place : de plus de temps. Le temps n’est pas seulement au centre de tout ce qu’écrit Proust – la moindre de ses lettres, le moindre de ses billets en témoigne – il est le substrat, la matière même de sa pensée. Duplay encore : « Marcel avait coutume de dire : – Nous naissons avec une hémorragie incoercible. Le temps s’écoule sans arrêt de nos veines ». Si le mot « Temps » est le dernier de la Recherche, dont le premier est « longtemps », c’en est aussi le sujet. Or le génie de Proust a été de faire coexister dans À la recherche du temps perdu les trois particularités fondamentales du temps que peu de romans – et certes pas son premier recueil – et aucun de cette dimension n’avaient jamais confrontées : la fuite, la permanence et le renouvellement.

Le temps fuit pour les êtres humains ; il s’écoule de nos veines, dit Proust. Il permet à Cocteau de voir chaque jour dans son miroir la mort au travail ; la mort, ce « peu profond ruisseau calomnié la mort », écrivait Mallarmé et qui fait de nos vies humaines l’attente incertaine dans sa durée d’une certitude finale, avec, pour d’aucuns, une possibilité d’au-delà que Proust refuse d’envisager. Cette fuite du temps dont Proust d’ailleurs ne s’embarrasse guère de restituer l’exacte chronologie puisqu’il l’étire pour faire vivre des personnages plus que la vraisemblance ne l’autorise, quand il n’en ressuscite pas d’autres par inadvertance, ce temps est celui de l’évolution des destins et des passions humaines. Proust ne manque pas d’expérience en matière de passions en particulier de passions contrariées et c’est avec la lucidité d’une intelligence rigoureuse qu’il en analyse toutes les subtilités. Mais en cela, il ne fait que s’inscrire, certes à un niveau d’excellence, dans la tradition des romanciers occidentaux.

Le temps est aussi celui de la permanence des choses : permanence géologique, géographique, permanence des traditions, des lois physiques, des mots et des noms, des constructions humaines (les cathédrales) et donc des œuvres d’art qui postulent pour l’éternité en dépit de la mortalité de leurs auteurs. Dès ses premiers pas officiels en littérature, Proust en associant le souvenir de Willie Heath à deux œuvres d’art dues à des peintres majeurs avait illustré cette double acception du temps. Il procédera à l’inverse en immortalisant dans son œuvre monumental les êtres qu’il a observés et en particulier ceux qu’il a aimés (à l’exception notable de Reynaldo Hahn qui souffrit de constater à la parution des volumes successifs de son cher Buncht de n’y lire aucune mention de sa musique pourtant si souvent encensée par Proust dans ses articles critiques. Mais Reynaldo était une exception à tout point de vue puisqu’il fut le seul avec qui Marcel connut vraiment le bonheur d’aimer et d’être aimé). A la Recherche du temps perdu a été conçu comme une cathédrale, avec son architecture imposante répondant à la volonté d’être un microcosme baignant dans sa propre lumière filtrée par ses vitraux tout en s’ouvrant sur le monde sur lequel il rayonne de son aura esthétique et morale. L’édifice est animé par l’exposition de ses saints et de ses anges de pierre – ici fictivement de chair – offerts à la piété des fidèles (lecteurs) et des détails secrets de sa statuaire allégorique, détails invisibles « d’en bas », que sont toutes les notations en écho au vécu intime et à la sensibilité propre de l’architecte qui se met en scène dans son œuvre. La Recherche joue sur cette double ambition de proposer des images, des figures immédiatement lisibles pour le lecteur initié et de garder le secret sur ce qui n’a pas à être révélé, laissant au public, comme doit le faire toute grande œuvre d’art, la faculté d’y apporter sa propre conception de l’éternité. De même qu’adolescent, Marcel a dû apprendre à mieux dissimuler des élans et des aveux dont il pensait se déculpabiliser en les révélant à ses proches, entre Les Plaisirs et Swann, Proust a acquis la maîtrise de l’exploitation de son vécu personnel dans sa création littéraire. Ainsi dans la nouvelle intitulée Mélancolique villégiature, il transposait sur une jeune femme, de façon limpide pour ses amis souvent mis à contribution de la même façon, ses propres manœuvres pour aborder un être insignifiant dont il était néanmoins amoureux, n’atteignant ici que l’anecdotique qu’il révélait plus ou moins délibérément, et ratant de peu l’universel qu’il visait. La nouvelle intitulée La Confession d’une jeune fille, par le biais d’une transposition encore moins crédible, va plus loin dans les aveux d’une conduite que la morale réprouvait et dont Proust passa toute sa vie à tenter, sans grand succès, de faire croire que ce n’était pas son fait. Dans la Recherche, le vécu personnel, comme s’il avait subi les transmutations d’une longue rumination, est dissimulé par divers paravents dont l’un consiste à en répartir les échos sur plusieurs personnages entre lesquels le lecteur égare ses suppositions. Mais le génie de la maturité est d’abord l’invention de ce personnage du Narrateur qui, feignant de parler comme l’auteur, impose paradoxalement au lecteur, cet « ami inconnu » qu’évoque si bien Robert Dreyfus, de le suivre dans un monde imaginaire dont les proportions sont désormais sans commune mesure avec celui des premiers écrits et où chaque situation, chaque anecdote, au lieu de se restreindre à une simple réminiscence intime, s’amplifie aux dimensions d’une vérité universelle.

 

A suivre

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (2)

  • Gilberte Benayoun

    Gilberte Benayoun

    24 octobre 2015 à 17:52 |
    Bernard, je ne me lasse pas de votre feuilleton-Proust, chaque semaine, et je goûte votre écriture car elle est souvent le sosie de son écriture.
    Merci d’offrir votre érudition et votre amour de l’œuvre de notre grand Marcel Proust, unique et bien-aimé par-delà le « temps ».

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    • Bernard Péchon-Pignero

      Bernard Péchon-Pignero

      25 octobre 2015 à 15:06 |
      Merci Gilberte pour cet aimable commentaire. Un bonheur n’arrivant jamais seul, j’ai reçu aujourd’hui un mot de Monsieur Jean-Yves Tadié. Le spécialiste incontesté de Proust, professeur émérite à la Sorbonne, dont j’ai pillé les nombreux écrits pour cette chronique, semble en avoir lu l’intégralité, que je lui avais transmise, avec la même indulgence que vous. Si mon feuilleton trouve à la fois grâce auprès de la faculté et de mes amis de RDT, je peux m’estimer le plus heureux des lecteurs du grand Marcel Proust.

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