Eclats d’humeur A l’encre de la ville

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 18 juin 2016. dans La une, Ecrits

Eclats d’humeur  A l’encre de la ville

Puiser

dans son sang noir et son air nourricier

ses décombres et ses fosses à trésors

ses âmes lourdes et ses cheveux au vent

ses perles de poussière et ses bruits de lumière

ses arbres sans sève et ses branches surpeuplées

ses boites préfabriquées et ses trous sombres comme l’enfer

ses membres dépecés et ses artères au goût fétide

ses foules en marche et ses bancs solitaires

ses modes clinquantes et ses articles obsolètes

son ventre méchant et ses yeux de CIA

ses signaux de détresse et ses gestes saccadés

ses jambes privées de tête et ses mains mutilées

ses regards balafrés et ses rêves oubliés

son béton armé et ses armures dans les garde-robes

ses brumes romantiques et ses airs sales

ses hasards et ses nécessités

ses fenêtres qui s’ouvrent sur d’autres fenêtres

ses murs tristes et raides comme un mort

ses spectacles sans entracte et ses musées du temps

ses soupirs et ses lentes lassitudes

ses volutes qui décorent les cafés

ses paroles qui s’envolent sur les toits

ses désirs qui se privent de durer

ses naufrages où il n’y a plus d’île

ses fortunes qui engrossent les banques

ses papiers qui font d’autres papiers

ses carnets où elle avoue son âme

ses histoires qui s’emmêlent comme des cheveux

ses journaux où elle hurle ses crimes

son sommeil qui rêve à des cauchemars

ses nuits blanches qui écrivent les poèmes

ses ciels jaunes qui parlent de fin du monde

ses tiroirs qui servent à ranger les hommes

ses mouchoirs qui n’essuient que des larves

ses hôtels où les passions se mordent

ses pigeons ou les ailes d’un archange

ses monuments ou le « H » de l’Histoire

ses caniveaux aux navires échoués

ses marines de ciel décomposé

ses fantasmes le sexe de Dieu

ses théâtres ses tragédies comiques

ses bureaux ses cages d’escalier

ses immeubles ses dégueulis de mots

ses affiches qui lavent le cerveau

ses images qui ont bouché les rêves

ses toilettes les confidences honteuses

son fleuve gris les déchets des souvenirs

ses chaussettes les pièces de vingt centimes

ses hommes seuls les plis du désespoir

ses masses aveugles les yeux de la misère

ses avenues qui lui ont fait des rides

ses terrains vagues où crève l’humanité

ses solitudes qui font la multitude

ses vieilles pierres la nostalgie lyrique

son acier l’indifférence des cœurs

ses égouts, ses rivières métalliques, ses havres de guerre

ses écumes, ses maladies de peau, ses étoiles tombées par terre

ses écuelles, ses soupes populaires, ses cantines élégantes

ses cadavres, ses crinières, ses perruques écarlates

ses ruelles, ses bouquets de poussière, ses valises sans voyage

ses consignes, ses corps téléguidés, ses paires de bas filé

ses vapeurs, ses cellules grises blanchies, ses jardins de bruits

ses buissons, ses pelouses pelées, ses corps achalandés

ses ballons, ses enfants sans enfance, ses parcs à dimanche

ses loisirs, ses couloirs à vélo, ses terrains de jeu tristes

ses déguisements, ses fêtes pour sourire, ses clapotis de larmes

sa pluie noire, ses mares à canards boiteux, ses frondaisons d’acier

ses fringales, ses friselis d’amour, ses étreintes frigides

ses volumes, ses vallons tout en fer, ses nuées de robots

ses joues maigres, son fond de teint orange, ses yeux décolorés

sa gamelle, sa cuisine d’artiste, ses tessons d’alcool blanc

ses marchés, ses magasins divins, ses oubliettes à femmes

ses diamants, ses prêt-à-porter, ses prêt-à-penser

ses taffetas, ses vestes à brandebourgs, ses toiles de jute

ses brèches, ses blessures sirupeuses, ses veines sucées à blanc

ses angoisses, ses maladies honteuses, ses défilés de morts

ses ivresses, ses rires éclabousseurs, ses victoires en hurlant

ses brasseries, ses bourdonnements humains, ses salles tachetées de têtes

ses bistros, ses verbes-voltigeurs, ses fumées de pensée

ses fantasmes, ses opinions volages, ses vieux principes voûtés

ses secondes, ses courts miroirs du temps, ses jeunes horloges à quartz

ses ovules, ses creusets de souffrance, ses pissotières de pleurs

ses chicanes, ses règlements de compte, ses gangs gantés de balles

ses canaux, ses péniches longilignes, ses barques à soupirs

ses camelots, ses boniments de rue, ses amuseurs de foule

ses boniches, ses traitements barbares, ses antiphrases mortelles

ses corsets, ses jarretelles comme des pièges, ses cloaques à clochards

sa beauté, ses étoffes chamarrées, ses laideurs esthétiques

ses chagrins, ses chaînettes de chair, ses ceintures d’or plaqué

ses training, ses train-train de semaines, ses tristes algorithmes

ses absences, ses heures à la craie blanche, ses grands ensembles vides

ses mégots, ses cendriers à phrases, ses chewing-gum orphelins

ses silences, ses fragments de discours, ses mots venus d’ailleurs…

 

A l’encre de la ville puiser.

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.