En scène l’artiste ! (Nouvelle, 3ème partie)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 01 mars 2014. dans La une, Ecrits

En scène l’artiste ! (Nouvelle, 3ème partie)

Ah l’Art, voilà aussi un mot immense qui fait entendre l’écho de la profondeur… L’art, le sacre de la beauté, le culte de l’âme, la révélation descendue sur terre ! L’art est la dimension divine de l’homme, l’art est l’esprit de l’homme ! Gloire à l’art et à l’artiste, gloire au triomphe de l’artiste sur l’homme ! Car l’art est la seule religion qui vaille la peine, le seul pari qui vous fasse gagner le ciel ! L’art vous donne des ailes, les ailes d’un ange prêt à combattre tous les démons, des ailes guerrières à la noble envergure pour restaurer la paix ! L’art est la seule aventure avec un grand « a » ! Des couloirs aériens aux boyaux souterrains, des cimes étoilées aux vallons de la terre, il est cette conquête de l’espace qui vous laisse entrevoir toute chose, vous permet d’habiter la connaissance, la vraie connaissance ; celle du monde avec ses laideurs et ses merveilles, ses tristes et belles vérités, ses routes chaotiques et rectilignes. L’art ! Qui prononce ce mot a les lèvres qui tremblent ! Qui prononce ce mot devrait s’agenouiller les mains jointes ! (il s’agenouille et joint les mains) Car l’art est la prière de l’homme qui se réconcilie avec l’univers et fait sa place au milieu des galaxies ! L’art est la créature faite créateur qui s’enorgueillit dans son humilité ! (il se relève) Sans l’art, la terre serait aussi plate qu’une eau minérale et l’homme, aussi pauvre qu’un roman Arlequin ! Sans l’art pas de regard, pas d’oreille, pas de main pour notre âme affamée et toujours aux abois quand elle ne trouve pas sa mie de pain quotidienne, la beauté !

Et vous mon cher public, croyez-vous être venu ici uniquement dans l’intention de vous distraire ? Et bien je vous le rappelle ! C’était aussi votre âme qui vous appelait, criant « A boire et à manger ! » ; votre âme, oui, qui maintenant repue devient gourmande, réclame de la saveur, le suc réconfortant de la beauté, le petit plus qui lui fera pleinement goûter au mot et à l’esprit, au son et au sens !

Je me vante ? C’est vrai ! et alors ? Il faut bien savoir se caresser dans le sens du poil de temps en temps ! Le secret du bonheur, ni trop s’aimer ni trop se molester, rester pile-poil dans le milieu, « La médiocrité » comme l’appelait Montaigne ! Enfin, je ne vais pas revenir là-dessus, je vous ai déjà donné moult conseils sur le dosage du cocktail. Attention, pas celui à la Molotov ! (pause).

A bien y réfléchir, j’ai de quoi me vanter ! Non seulement je vous offre, ou plutôt je vous vends de la beauté, mais en plus j’y ajoute quelques recettes de vie en guise d’extra ! Voici là une preuve de la générosité de l’artiste, et qui le rend aimable par-dessus tout ! Car l’artiste, mesdames-messieurs, prend à la vie pour rendre au public ! Peut-être pensez-vous qu’il se trompe de destinataire, qu’il devrait avant tout rendre à la vie. Et bien non, il ne se trompe pas ! Simplement c’est sa manière à lui de redonner à la vie ! Ou pour dire les choses autrement, c’est en redonnant au public qu’il peut redonner à la vie ! Mais non, je ne vous prends pas pour des idiots ! Néanmoins, avouez que tout ceci au premier abord semble un peu compliqué. En outre, je n’ai pas employé le mot juste, j’aurais dû dire « prêter » puisqu’en ce bas-monde tout nous est repris.

Cependant, vous savez aussi bien que moi qu’on ne choisit pas son monde, heureusement ou malheureusement ! Rendez-vous compte, si cette petite planète avait été faite rien que pour nous, à notre mesure, on ne cesserait de se plaindre et de geindre au gré de nos caprices et de nos attentes ! Un tel dirait que la terre est beaucoup trop ronde, qu’un plus grand que nous pourrait shooter dans ce ballon ! Un autre chercherait en vain des explications, pourquoi c’est comme ci et pas comme ça ? Un autre encore s’en prendrait au ciel en lui demandant de rayonner les jours de pluie et de pleuvoir les jours de soleil. Encore un autre essayerait de défoncer les portes du monde sous prétexte que ce dernier est mal ajusté, qu’il est trop petit pour nous. Et j’en passe et des pires… En vérité le monde ne veut rien et nous, nous voulons tout ; voilà pourquoi nous nous entendons si mal avec ce dernier ! C’est l’éternel conflit, le tragique malentendu ! Tant qu’on ne comprendra pas que le monde a été posé là dans l’univers telle une boule sur un sapin de Noël, on continuera à vitupérer, à tuer le sens et à larmoyer pour rien ! (pause ; prend l’air d’un penseur).

Pourquoi je parle de tout cela moi ? Décidément les mots savent nous balader ! Le chien au bout de la laisse, on a beau dire, c’est toujours nous ! Vous me répondrez qu’avec l’habitude, on doit s’y faire, eh bien non ! L’artiste reste dérouté, étonné même ! L’étonnement, c’est toute notre richesse, le don suprême qui nous somme de ne pas fermer les yeux, de ne pas nous endormir, de ne pas démissionner ! Un homme sans étonnement ressemble à l’arbre nu et décharné de l’hiver. C’est un corbeau déplumé et sans fromage, un croque-mort sans corbillard, un homme aveugle, sourd et boiteux ! Etonnez-vous ! Quoi de meilleur pour la santé ? Cela fera marcher vos jambes et votre tête ! « Etonnez-vous » a dit le poète… Ainsi vous garderez cet appétit de vivre et les rêves bien au chaud ! Vous suivrez l’essaim des abeilles et les roulé-boulé du scarabée ; vous pénétrerez les colonies des fourmis et des étoiles ; vous marcherez dans les aurores boréales et les crépuscules de bronze ; vous entrerez dans la ronde des saisons et le lit des rivières ; vous filerez doux vers la lumière et l’ombre d’un espoir ; vous vous allongerez dans le présent en devisant sur l’avenir ; vous irez vers les horizons en ouvrant des yeux sauvages… N’oubliez pas le guide, n’oubliez pas le poète ! Car si, ici-bas, il existe un berger pour les mots, c’est bien le poète ! Imaginez-le devant des montagnes de mots, à l’heure des transhumances, bravant les sombres ciels et les hautes solitudes ! Imaginez-le, ce seigneur de la paix, ce maître des Templiers, ce frère mineur qui prêche au désert des villes et au peuple des arbres ! Imaginez-le ce cénobite ermite, bipède bipenné, bifide et ambidextre, qui jette les lauriers et embrasse les enfants ! Imaginez-le ce vers de terre né des étoiles, cet homme jamais pressé et qui hume chaque pétale, ce promeneur dans la vie et qui fouille tous les coins, cet artisan du pain qui alimente l’âme, cette aura de mystère qui fait marcher les rêves, ce courant d’air chagrin qui fait pleurer les cœurs, cet aiguilleur du ciel qui vole avec les anges ! Comment oublier le poète dans ce monde à la croupe salie par des gratte-ciel poussant comme des épis ? Comment l’ignorer sur cette terre où les têtes de loup se dévisagent sans se trouver ? Tirez sur le poète et vous tirez sur l’homme ! Imaginez-vous, oui, imaginez-vous le monde assassiné ! Il n’y aura plus que les nuages pour porter le deuil et des linceuls de lune qui tomberont tristement (pause).

Mais tant que la scène est là avec ses rampes de lumière, tant que l’artiste vit, vous parle et donne corps à vos ombres, la terre sera épargnée et saura éviter le grand naufrage (lumière balayée sur le public).

Allons, mesdames-messieurs, ne tournez pas le dos aux projecteurs, et profitez de ce baptême de lumière pour vous refaire une santé ! Ce soir le lifting est presque gratuit, avec option exceptionnelle pour l’âme et le cœur !

(pluie de ballons et confettis sur la scène et la salle) Ce soir, c’est la fête à l’humanité avec cascade de confettis et lâché de ballons en prime ! Ce soir nous enterrons le « Veuf, l’inconsolé, le prince d’Aquitaine à sa tour abolie » ! Ce soir nous enterrons les bourses, le Cac 40, la livre Sterling !

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage… ». Montez sur ma modeste barque et je vous ferai voir du pays ! De là, vous aurez les meilleurs points de vue pour vous étonner ! Regardez, regardez… Vous ne voyez pas ? Toutes ces rangées de missiles sur les banquises noires de monde ! Et là-bas (il montre du doigt les coulisses) Là-bas… (long silence).

Ah saperlichaussette ! c’est encore madame la muse qui me fait une mauvaise blague ! Quelle garce, elle aurait pu me prévenir tout de même ! De quoi j’ai l’air sans les mots, hein, dites-moi, vous qui êtes le mieux placés, de quoi j’ai l’air ? Je n’ose même pas imaginer les mots que vous êtes en train de mettre sur moi ! Mais rappelez-vous une chose, que vous me traitiez de « clown », de « passable pantomime », de « Geronimo sans fumée » ou de « poète cocu », ces mots ne font que l’habit ! (fait les cent pas en s’arrêtant plusieurs fois pour regarder le public) Ouh ouh madame la muse, où êtes-vous ? Allez, un beau geste, rendez-moi ma barque et mon public ! Je sais que vous êtes là, je le sens, et le nez d’un artiste, ça ne trompe jamais ! Allez, je ne vous ferai aucun mal même si j’ai la rancune facile ! Vous savez comment sont les artistes, extrêmement susceptibles et pas un pour rattraper l’autre ! Mais si délicats, si sensibles qu’ils ne feraient pas de mal à une muse. Allez chère muse, arrêtez de flirter avec mes spectateurs et venez finir votre rôle ! Après, c’est promis, j’irai vous border avec une bonne tasse de tisane comme vous les aimez ! Vous savez aussi bien que moi qu’il faut le mériter son repos (pause).

Si vous saviez, mesdames-messieurs, combien de querelles de ménage, nous les artistes, nous devons affronter chaque jour ! Et croyez-moi, il nous faut beaucoup de patience, infiniment de patience ! Attendre, voilà tout le secret du métier, de notre savoir-vivre et savoir-faire ! Que vous soyez acteur, écrivain, peintre, sculpteur… Vous ne jouez pas, vous n’écrivez pas, vous ne peignez pas, vous ne sculptez pas, vous attendez ! « C’est donc tout simple » me direz-vous ! Eh bien pardonnez-moi encore une fois de vous contredire, mais la simplicité n’est simple que dans les apparences ! Grattez un peu, allez jusqu’au noyau, et vous verrez un entrelacs de nœuds inextricable. Ouvrez la boite et c’est Pandore qui commencera sa danse de Salomé ! Attendre… Tout cet art est dans l’art ! Ne vous étonnez pas après de ramasser les étrons que l’artiste pressé a posés ça et là ! Reconnaissez qu’une pêche bien emballée ne saurait faire le poids avec une plume bien tournée ! Considérant bien sûr que la plume soigneusement taillée permettra de faire briller les saillies de la pensée. Attendre, donner tout son temps au temps… La muse a-t-elle amant plus généreux et plus fidèle que l’artiste ? Attendre, même pour rien, tel est notre devoir et notre droit !

Il ne faudrait jamais en vouloir à la muse, elle fait ce qu’elle peut, cette noble dame, cette audacieuse bonté, ce coup de main divine ! Que dis-je, elle est le bras droit de l’homme et le bras gauche de Dieu ! Elle est la beauté fulgurante qui nous fait oublier notre finitude et notre minimalisme en tout genre ! Avec elle, on n’ira pas s’embouteiller sur les autoroutes de l’esprit ; non, on prendra les routes nationales, les routes à peine goudronnées ou les sentiers de randonnée ! On humera le vent de l’aventure, l’aventure du hasard, le hasard de la muse ! On se trempera jusqu’à l’os, on s’envasera pour renaître encore une fois, et on criera de souffrance et de joie ! Avec elle, le cœur est roi et l’âme, reine ! Avec elle, l’artiste redresse la tête et peut se regarder dans le miroir. Avec elle, il meurt debout et assoit sa gloire pour l’éternité. Non, il ne faudrait pas se disputer avec notre souveraine, nous ses vassaux qui lui avons rendu hommage et prêté serment de fidélité ! Mais l’artiste a ses instincts d’humain, il ne peut s’empêcher d’éprouver du ressentiment, de la jalousie, de la passion ! Un jour ou l’autre il est celui qui trahit, qui se trahit ! (mime le jongleur) L’artiste est l’homme à la main légère et au cœur lourd qui jongle avec ses cannes ! Un, deux, trois, quatre… Et que ça vrille dans l’air, et que le temps ne retombe jamais ! Sachez, mesdames-messieurs, qu’il n’en a jamais fini de souffrir ! Humble devant la muse, il attend, il espère ses bonnes grâces comme un homme prisonnier du désert attend, espère une goutte du ciel ! L’artiste est l’artisan qui donnera à sa goutte de quoi faire d’autres petites gouttes, un peu comme la multiplication des petits pains mais en mettant la main à la pâte !

Décidément vous devez penser que je suis un sacré farceur, que j’aime jouer avec les mots. C’est ce qu’on appelle la gymnastique du verbe ! Un sport comme un autre et qui a le mérite d’entretenir notre vénéré muscle, le cerveau. Les belles pensées hissées par de belles phrases ne sont-elles pas les plus belles haltères ? O la joie de l’artiste quand il s’élève toujours plus haut, prenant la terre à témoin et le ciel comme trapèze ! O l’incommensurable envol de l’oiseau, qui devient la proie quand il tombe dans les griffes du commun des mortels et leur parle un langage incompris donc suspect. O l’infinie tristesse que lui coûte cette joie, et que seule la muse vient consoler d’un revers de l’aile. Solitude, altitude, l’artiste est pris au piège ! Il respire mal et pourtant, il respire grâce au bouche à bouche que lui octroie la muse de ses lèvres virginales.

Ah « virginales », en voilà, aussi, un joli mot ! Un mot onctueux comme de la crème fouettée, délicieux comme de la meringue, désuet comme l’enfance, cette chère enfance piétinée par un temps qu’on a rétréci à coups de machines à laver et de lessives mal faites ! Le temps des cerises a laissé sa place au temps des portables, que voulez-vous, il en est ainsi et ainsi soit-il. A la cueillette du fruit a succédé la cueillette du verbe profane, et béni soit allah ! Cette enfance au bois charmant… (il chante) « Un deux trois nous n’irons plus aux bois, quatre cinq six cueillir des cerises… ».

(il sort sa poche à larmes) Ne faites pas attention, vous savez que j’ai la larme facile, surtout par les temps qui courent ; il suffit qu’on parle du monde comme il ne va pas pour que mes glandes lacrymales réagissent ! Mais la chanson doit continuer n’est-ce pas ? (il danse en s’inventant une partenaire) La chanson mène la danse et la danse mène le pas, le pas-de-Calais, le pas-en-Artois, le paso doble quand on descend plus au sud ! (s’adresse à sa partenaire imaginaire) Alors mademoiselle, que pensez-vous du monde ? En tous les cas il vous sied comme un gant, je parle du « grand monde » bien entendu ! Vous avez le tournis ? C’est que nous tournons comme le temps, cela est bien normal, avec le temps qu’il fait aujourd’hui ! Allez, encore quelques pas et je vous rends à la main de votre père ! (il lui fait un baisemain et la regarde partir) Tenir la grâce dans ses bras, ne serait-ce qu’un instant, que demander de plus ! (silence)

 

(à suivre)

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

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