En scène l’artiste ! (Nouvelle, 4ème partie, fin)

Ecrit par Emmanuelle Ménard le 08 mars 2014. dans La une, Ecrits

En scène l’artiste ! (Nouvelle, 4ème partie, fin)

Vous allez voir, madame la muse va revenir dare-dare, elle est jalouse comme un chimpanzé polonais ! Eh oui, l’espèce divine a aussi ses défauts ! (il s’assoit en faisant mine de l’attendre et regarde à nouveau sa montre) Ah, mais que Diable fait-elle ? Ma patience a des limites, d’autant plus que je ne suis pas le seul à attendre ! Je nous offrirai bien un petit réconfortant aux frais de la maison mais j’ai bien peur de devoir essuyer un refus net et catégorique. « Jamais pendant le service », c’est la règle d’or de la maison ! Et si je vous regarde boire à ma santé, j’aurais l’air tellement sobre que vous vous sentirez coupable ! Je ne voudrais tout de même pas vous mettre mal à l’aise, cela serait déplacé pour un artiste qui clame haut et fort qu’il est un artiste ! Remarquez, il faut reconnaître que parfois madame la muse ne rechigne pas à racler les fonds de verre ! Absinthe ou Bourbon, elle ne dit pas toujours non aux vapeurs d’alcool quand cela lui facilite le travail. Je ne la blâme pas, l’espèce divine est sans doute influençable. Et puis avouez que cela serait mal vu de juger sa patronne ! Qui peut se permettre de juger en ce bas-monde ? Les juges ? Cependant les juges ne sont que des hommes en robe. Et l’habit ne fait pas le juge comme dirait l’autre !

(il croise et décroise les jambes, montrant son impatience, puis scrute ses ongles l’air d’ignorer le public et s’arrête brutalement) Avez-vous déjà remarqué cette manie qu’on a de s’inspecter les ongles, surtout en société ? C’est un signe d’ennui, cela ne trompe pas ! Ennui avec un petit « e » ou ennui avec un grand « e », il a le même visage, la même attitude, une espèce de nonchalance dans les gestes qui, sous son indifférence apparente, cache une blessure purulente. L’ennui n’a jamais sommeil, il est là, sur le qui-vive, mal lancinant qui vous rappelle à l’ordre et vous met dans vos yeux suppliants des interrogations sans réponse. L’ennui ne connaît pas la politesse et les bonnes manières, il les imite pour mieux se déguiser, feignant de flirter avec la vie pour lui prêter son assentiment. L’ennui est un triste compagnon qui s’acharne à apprécier votre compagnie même si on lui préfère la solitude, maître de nos lieux. Méfiez-vous de l’ennui ! C’est un fourbe, un assassin sans scrupules qui vous fera tomber plusieurs fois ; et un jour vous ne saurez même plus vous relever. Il ne vous lâche pas mais il vous abandonne à votre pauvre sort et s’en va en riant pour en achever un autre. Il s’amourache aussi bien des faibles que des forts et, tel un caméléon, il prend la couleur du bonheur pour vous faire croire qu’il n’est plus là. Il n’y a pas de doute, ce renard est encore plus rusé qu’un corbeau ! Il se rongera la patte pour échapper à tous vos pièges et d’un coup de bec vous avalera comme un camembert ! Méfiez-vous de vous-même et de votre mauvaise foi. L’ennui est à toutes les commandes, capitaine dans votre bateau, il vous jettera par-dessus bord comme on jette les poissons dont la tête ne nous revient pas !

Mais cessons de parler de lui sinon il va faire son important et abuser de ces flatteries ! (il se lève et s’étire) Il est peut-être temps pour moi et pour vous de changer de rôle, qu’en pensez-vous ? Je ferais bien un échange mais je crains que vous ne soyez trop nombreux et que cela ne tourne au vinaigre pour ne pas dire à la cacophonie… Il est vrai que je vous avais promis de vous retourner la parole pour me donner vos mots favoris toutefois… cela ne serait pas très raisonnable… Avec la direction qui m’a à l’œil et Paris qui est plutôt une couche-tôt malgré ses grands airs de ville lumière et crie « Au tapage nocturne » sonné dix heures du soir, je ne voudrais pas prendre des risques !

(il observe le décor) Après tout ce décor qui fait trompe-l’œil est grotesque ! Autant en profiter ensemble et l’utiliser une bonne fois pour toutes. Cependant, j’hésite encore, quel rôle choisir ? Celui du patient, du médecin, du psychiatre, de l’infirmière, de l’assistante sociale, de la cuisinière, de la femme de service ? Je pourrais toujours les jouer tour à tour mais je ne me sens plus très en forme. La muse, pour l’instant, me faisant défaut, je ne dois compter que sur moi-même, et je me demande bien à quoi ce moi-même en est réduit ce soir ! Soyons modeste, autant chercher une aiguille dans une botte de foin ou un pépin dans une pastèque aussi grosse que la lune ! Tout cela prendrait du temps… D’autant plus qu’il faut du temps pour être soi-même.

Mais je vous vois penché sur votre nombril avec, sur votre front, la grande question du XXI siècle, « Qu’est-ce que le moi ? » ! Concevez que cette question coûte cher dans tous les sens du terme. Sans compter qu’une telle question peut en cacher une autre, voire plusieurs, voire une explosion sans fin de questions ! Car, qu’est-ce que le moi sans les autres et le moi avec les autres ? Le moi existe-t-il ? Existe-t-il sans les autres ? Et l’autre, qui est-il ? Où se trouve la frontière ? Cette frontière est-elle mobile ? Et si oui, le moi est-il inconstant ? Et si non, le moi est-il pour autant constant ? Avec ou sans les autres, le moi est-il irréductible ? A-t-il une essence, un noyau dur ? Est-il accessible, accessible à notre conscience ? Se joue-t-il de nous ? Se joue-t-on de lui ? Le moi n’est-il que le moi ? Ou perméable au monde, à la vie qu’il mène, à la vie qui le mène ? Le moi n’est-il qu’un point, un point au bout de l’existence qui disparaît avec la mort ?

Votre nombril ne vous répondra pas, il ne saurait que faire de toutes ces questions ! Il n’est qu’un imbécile malheureux qui languit sans son cordon. Cherchez ailleurs, au fond de votre âme si elle a un fond, dans les excavations de votre cœur s’il est suffisamment profond, ou sur les chemins de la conscience s’ils mènent quelque part ! Formulez des hypothèses, des postulats, usez de votre imagination et de votre bon sens ! Jetez-vous à l’eau même si elle est froide, plongez dans les miroirs, déshabillez-vous ! Enlevez la peau, retirez les os, et voyez s’il reste quelque chose ! Ne soyez pas timoré, faites du rentre-dedans ! Ne négligez ni la face ni le profil ! Et le dos surtout, n’oubliez pas le dos, car il a aussi plein de choses à dire, le dos ! Laissez vos rides en paix, ou plutôt respectez-les ! Laissez-les vous parler, vous raconter vos histoires, vos rires et vos larmes, vos petites morts et vos grandes résurrections ! Accordez-vous du temps, faites-en une belle rivière pour y faire la planche ! Une rivière que vous pouvez descendre et monter au gré de vos caprices, de vos envies, de cette jolie barque que vous avez baptisée « la Mémoire » ! Ne vous vautrez pas sur vos victoires et sur vos échecs, provoquez les aventures ou laissez-vous provoquer ! N’hésitez pas à marcher à tâtons, à piétiner votre ombre, à écraser vos lunettes de soleil ! Promenez-vous partout, sous les ponts, sur les ponts, sous les toits, sur les toits, sur la mer, sous la mer, dans les villes, les campagnes, les montagnes, les zoos ! Car souvenez-vous-en, l’animal apprend beaucoup à l’homme, il est une leçon de vie et de philosophie ! Soyez, oui, soyez un promeneur dans la vie !

Oh je ne suis pas dupe, je vois bien votre sourire en coin. Une seule réponse vous démange, vous allez me dire qu’il est facile de donner des recettes de bon sage mais encore faut-il parvenir à les appliquer ! Oui, sans doute, cette quête du moi peut paraître aussi fantasque que la quête du Graal. Mais qui ne tente rien n’a rien ! Et qui sait si le propre de l’homme n’est pas de remporter de fausses victoires… Soyez humbles avec vous-même, ne craignez pas les revers ; votre moi, si moi il y a, n’en serait que plus déçu ! Quelle prétention que de manquer d’ambition ! Quel manque de savoir-vivre que de se croire incapable ! Quelle bêtise que de faire la bête ! Vous pouvez toujours baisser la tête et vous tapir dans l’orifice de votre nombril, si vous y parvenez. Toutefois votre tête aura beau se faire plus petite que votre nombril, elle aura beau se blottir dans son ombre, elle sait que j’ai raison ! Et si vous donniez raison à votre cœur, vous consentiriez à ne pas me donner tort !

(le ton de sa voix monte) Non, je ne joue pas sur les mots, je suis très sérieux ! Il est temps de cesser ces enfantillages et de rendre aux enfants ce qui appartient aux enfants ! Arrêtons ces jeux de cache-cache et nous n’en serons que plus heureux ! Ne nous contentons pas d’être comme ce fauteuil (il le désigne du doigt) mais cherchons ce que nous sommes ! Car nous devons bien avoir quelque chose de plus que lui ! Quelque chose qui n’a pas de prix ! Dites « fauteuil » et à quoi penserez-vous ? Simplement à un fauteuil, à un objet pouvant être utilitaire, et de surcroît esthétique. Dites « homme » et à quoi penserez-vous ? Là déjà la réponse sera moins claire ; vous aurez besoin de réfléchir, de prendre votre temps, le temps d’une vie s’il le faut ! Vous n’hésiterez pas à recommencer vos phrases, à faire des ratures, à ensemencer ce champ de réponses d’une gerbe de questions ! Vous vous lancerez dans un discours aussi complexe qu’un labyrinthe, où vous finirez par perdre de vue votre but ! Oui, dites « homme » et c’en est fini du mot ! Vous avez noyé le poisson ! « Mais si, comme vous dites, l’homme nous échappe, à quoi bon chercher le moi ? » allez-vous me répondre ! Eh bien la réponse, je vous l’ai déjà donnée, et c’est peut-être la seule réponse possible ; il est dans la nature de l’homme d’entreprendre, et cela même si l’enjeu n’a d’égal que de fausses victoires ! (il se rassoit dans le fauteuil).

Bon, cela suffit, je n’avais pas prévu de tant parler et cette improvisation reposant sur un moi pas plus gros qu’un brin d’herbe m’a exténué ! A faire le moraliste, on s’expose toujours à des armées de questions, voire à des réclamations ! Pour l’heure, j’aurais bien envie de changer de peau. Tiens, essayons le patient puisque vous y avez cru dès le début ! Cela nous changera un peu de tous ces discours, et c’est un rôle qui doit bien m’aller ! Clinique il y a, patient il y aura ! (baisser de rideau).

Epilogue

(L’acteur est sans sa veste et assis dans son fauteuil)

Ouf ! Cela fait du bien de se débarrasser de la peau d’un patient ! Je commençais à fatiguer et à traîner de la langue, moi, avec cette conversation qui n’en finissait pas ! Rendez-vous compte ! Non seulement il m’a fallu jouer le rôle du patient mais en plus j’ai dû m’inventer un interlocuteur imaginaire en parlant à un fauteuil vide ! Faire toutes les répliques, ce n’est pas une sinécure pour un modeste acteur comme moi. Evidemment, vous me direz que c’était fait exprès ; parler à un fauteuil vide, ça aide à endosser le rôle d’un schizophrène ! Enfin… Ce patient, monsieur A, il est bien gentil même s’il a de la suite dans les idées. Un vrai moulin à sornettes avec son Diable et sa manie d’encorner les dames ! Quel manque de galanterie tout de même ; il n’a jamais vécu avec une femme et il se  permet de leur imputer tous les malheurs de la terre… Comme si elles n’avaient plus qu’à regagner le grand vestiaire pour qu’on limite enfin les dégâts ! (pause) Les femmes, je les connais mieux que lui, j’ai eu ma part de poison… Mais ce n’est pas une raison pour les maltraiter ainsi ! On n’est pas seulement des bêtes tout de même !

En attendant, cher public, j’espère vous avoir convaincu quant à mes talents d’acteur. Sans vouloir faire le fanfaron, je crois que je me suis montré à la hauteur. C’est qu’il faut avoir une sacrée forme pour jouer au malade !

Mais je vois que vous restez sur votre fin, vous vous demandez sans doute ce qui est arrivé à monsieur A ; question tout à fait légitime pour un public un tant soit peu humain ! Pauvre monsieur A, il en aurait des choses à dire, et pas simplement à des fauteuils vides !

Que voulez-vous, il faudrait redonner la parole aux mots et à tous ces hommes sagement fous, peut-être qu’un jour on les écouterait. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais, à mon sens, c’est la meilleure fin que l’on puisse souhaiter à monsieur A. Je l’imagine très bien sur la place publique, en train de faire l’orateur face à une foule en liesse et suspendue à sa bouche, les caméras braquées sur sa colère de vivre ! C’est qu’il serait bien capable de déclencher des coups de tonnerre dans le ciel serein de Paris, avec son Diable à tout va qui s’amuse avec les humains tel un dieu païen ! J’entends déjà les foudres d’un Zeus, ivre de jalousie et prêt à empaler les nuages pour nous rappeler à sa mémoire ! Cher Zeus, on ne vous oublie pas ; mais avouez que le Diable est plus tentant ! Enfin, c’est du moins ce que l’on nous dit quand on va à l’église… Moi personnellement je n’y vais pas, cependant il y a les sons de cloche. Et la rumeur aussi, elle court, elle court la rumeur ! Elle court tout comme les artistes courent après la muse, toujours essoufflés, toujours en proie à ce trac qui, sans prévenir, leur coupe la parole et les laisse bouche béante devant un auditoire qui, d’impatience, se met à remuer des fesses !

Peut-être pensez-vous, mesdames-messieurs, que la muse a ses têtes, ses petits chouchous. Et peut-être avez-vous raison ! Regardez monsieur A par exemple, jamais en reste, toujours le bon mot à la bouche, quelle chance il a ! Ne vous méprenez pas, en aucun cas je n’envie cet homme. Néanmoins, je dois vous avouer qu’il y a des jours où l’artiste que je suis n’est plus et laisse un homme désemparé, prêt à se prostituer pour retrouver ne serait-ce qu’une once de son moi créateur !

La vie est belle, certes, mais elle devient admirable quand elle se donne à l’artiste pour qu’il y puise son inspiration et rende hommage à sa beauté et à sa richesse ! Une richesse infinie, je l’ai déjà dit, infinie et imprévisible et qui le comble de trésors, lui apporte cette étoffe indispensable pour lui éviter la frilosité, ce mal par excellence qui nous rend petit, mesquin et fait de nous un vivant raté.

Car cela aussi je l’ai déjà clamé haut et fort ! Vous tous qui êtes ici, vous êtes aussi des artistes ! Des artistes méconnus mais quand même des artistes ! Et quand viendra votre heure, vous penserez non sans émotion à cette vie que vous avez tissée de vos mains avec, parfois, des mauvais fils mais des fils qui auront tenu jusqu’au bout ! Et si l’artiste en vous n’a pas été entendu ou a été mal compris, faites entendre l’homme, n’hésitez pas à lui donner de la voix ! Il est encore temps, il est toujours temps quand on sait que la vie ne se compte pas avec des jours mais avec des moments ; des moments de qualité auxquels on a généreusement donné toute son attention !

Je vous rappelle que je ne vous fais pas la leçon ! Simplement je profite de cette scène pour vous dire ce que j’ai sur le cœur et ce en quoi je crois. L’artiste ne doit jamais se taire, il est un homme et un citoyen comme un autre, responsable devant ses pairs et cette société qui l’a fait naître. Il a le droit, bien sûr, de s’égarer et de dire des idioties, mais qu’importe, du moment qu’il est sincère ! Personne n’est à l’abri de la bêtise, pas même la muse, qui peut chercher à flatter notre amour-propre et couvrir ses inepties avec de l’éloquence ! Mais la vraie beauté n’a rien du vernis, ne l’oubliez pas ! La vraie beauté est celle qui dit vrai et qui touche le cœur ! Elle est au-dessus de tout soupçon et de tout jugement, elle est au-dessus de tout ! Rien ne peut l’atteindre, pas même un Diable en mal d’un mauvais coup ! Rien ne peut la détourner de sa finalité puisqu’elle est la beauté absolue. La vraie beauté n’a ni humeurs ni états d’âme, elle est et c’est tout. Qui dénie la reconnaître est un être de mauvaise foi ! Qui lui crache dessus est un être impuissant et misérable ! Elle est parmi les dieux, elle est Dieu ! Et les artistes et ceux qui la vénèrent possèdent la clef de la vie !

Non, nul n’est à l’abri de la bêtise mais nul non plus n’est à l’abri de la beauté. Tout homme à qui elle se révèle reçoit le coup de grâce ! Tout homme à qui elle s’adresse devient le messager ! celui à qui il incombera de transmettre la bonne nouvelle, celui à qui sera destinée la plus noble des charges ! Cher public, chers amis, oserais-je dire, puisque ce soir vous m’avez écouté, ne perdez jamais espoir ! L’espoir de la beauté qui sera votre salut et vous rendra à la vie !

 

Fin

A propos de l'auteur

Emmanuelle Ménard

Rédactrice

Habite à Bruxelles

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